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Le moment de vérité
publié le jeudi 4 août 2005 Uri Avnery En ce moment, Israël ressemble à un malade avant une opération. Comme toute opération majeure, celle-ci est dangereuse. Le malade espère que tout ira bien mais il sait qu’il n’y a aucune garantie.
Dans 16 jours, est prévu le début de l’évacuation de 21 colonies de la bande de Gaza et de quatre du nord de la Cisjordanie. Cela devrait durer trois semaines. A quoi l’Etat d’Israël ressemblera-t-il le 7 septembre ? Presque personne n’en parle et même n’y pense. La conscience collective s’y refuse comme si c’était dans cinq décennies et pas dans seulement cinq semaines. L’essentiel est de passer cette période du désengagement en toute sécurité. Qui se préoccupe de ce qui se passera après ? Mais pour peu que l’on se sente quelque peu responsable de l’avenir d’Israël, on est bien obligé d’y réfléchir. La situation dans cinq semaines dépendra, évidemment, de ce qui se sera passé durant ces cinq semaines. Impossible de le savoir. Impossible même de l’imaginer. Il y a plusieurs possibilités largement divergentes, avec de nombreuses variantes. Première hypothèse : l’opération se passe bien. Beaucoup de bruit, de cris, de bousculades, de menaces de suicide. Sans plus. Nous avons déjà vu ce scénario une fois, dans les belles journées de Yamit de 1982. Les colons s’étaient barricadés sur les toits et en avaient été descendus dans des cages de fer. Certains d’entre eux s’étaient enfermés dans un bunker plein d’explosifs et avaient menacé de se faire exploser, tout cela pour ressortir plus tard, sains et saufs. Un jeune voyou nommé Tsachi Hanegbi avait escaladé une haute tour et s’était fait photographier comme un héro à Massada, puis il est redescendu tranquillement et, plus tard, il est devenu ministre. Beaucoup de fumée, aucun mort, aucun blessé. Cela peut aussi arriver cette fois. Cette éventualité est celle que souhaite Ariel Sharon, qui dirigeait l’évacuation de Yamit à l’époque. Plus il y aura de bruit, plus il sera facile pour lui de convaincre le monde (et Condoleezza Rice) de l’impossibilité totale d’évacuer les grandes colonies de Cisjordanie. Deuxième hypothèse : il y a une résistance sérieuse ; la direction des colons perd le contrôle ; les soldats et les policiers réagissent avec colère ; le sang coule. La majorité des Israéliens s’unit derrière l’armée, qui est partie intégrante du peuple et considérée par beaucoup comme le saint des saints. La minorité devient encore plus extrémiste. Le fossé entre les deux camps devient un abîme de haine. Troisième hypothèse : L’opération se grippe en plein milieu. Il est impossible de mener à bien l’évacuation. Les soldats et les policiers sont incapables - physiquement ou mentalement - de faire face à la résistance résolue des colons et de contenir les masses de leurs supporters qui se déversent dans la zone. Sharon se trouve devant le choix d’utiliser les armes de toutes sortes - gaz lacrymogènes, matraques, balles en caoutchouc, balles réelles - ou d’admettre la défaite. Le gouvernement tombe. C’est que ce souhaiterait la direction des colons. Cette éventualité bloquerait toute chance de démanteler même la plus petite des colonies de Cisjordanie. En pratique, l’Etat d’Israël capitulerait devant l’Etat des colons. Il est impossible de deviner ce qui se passera, parce qu’un pistolet et un fou - un colon fanatisé, un assassin solitaire comme Yigal Amir, ou un soldat furieux - suffiraient à mettre le feu aux poudres. Si l’opération se passe comme prévu, ce sera un triomphe pour Sharon. Il pourra entamer la nouvelle phase de son grand dessein. Le plan n’est pas secret. En fait, il a été annoncé bien fort par Sharon lui-même et son confident Dov Weisglass. Ils l’ont fait plus d’une fois, tant en conversation privée que dans des déclarations publiques. Le but est d’annexer le plus possible de territoire avec le moins possible d’Arabes. Cela veut dire l’annexion à Israël de quelque 58% de la Cisjordanie et la création d’enclaves autonomes pour les Palestiniens dans leurs villes et zones rurales à haute densité de population. Pour réaliser ce plan, Sharon a choisi les méthodes suivantes : a/ Eviter toute négociation : Sharon refuse catégoriquement d’avoir de véritables négociations avec la direction palestinienne. Il sait que de telles négociations conduiraient inévitablement au retrait d’Israël derrière une Ligne Verte légèrement modifiée, qui permettrait, au plus l’annexion des blocs de colonies proches de la frontière d’avant 1967. Les négociations doivent donc être évitées sous n’importe quel prétexte : « Il n’y a personne avec qui parler », « Mahmoud Abbas est un faible », « Nous ne parlerons pas avec lui tant qu’il ne détruira pas l’infrastructure du terrorisme », et ainsi de suite. b/ « Unilatéralisme » : Après le désengagement « unilatéral » de Gaza, Israël fixera unilatéralement ses frontières selon ses besoins « sécuritaires et démographiques » tels que définis par lui-même. D’après les déclarations de Sharon, cela inclura l’annexion de « zones de sécurité essentielles, les grands blocs de colonies, et le Grand Jérusalem ». Autrement dit : toute la vallée du Jourdain et les versants orientaux de la chaîne de montagne palestinienne centrale ; la zone de Jérusalem, Maale Adumim et toute la zone entre les deux ; tous les blocs de colonies et les routes qui les relient entre eux et à Israël. c/ Application immédiate : Ceci n’est pas un plan pour un avenir incertain mais un ordre opérationnel dès aujourd’hui. Il est dès à présent en œuvre avec l’achèvement de la construction du mur/barrière, la construction de nouvelles colonies, en particulier dans les zones entre le mur et la Ligne Verte, et la construction de nouvelles routes. d/ Démantèlement des colonies isolées : Les petites colonies situées dans des zones qui ne doivent pas être annexées doivent être évacuées. L’annonce de l’intention de les démanteler permettra à Sharon de se présenter comme un Homme de Paix et d’obtenir l’accord américain pour son plan. Dans ce but, tout ce qu’il fera s’accompagnera de vagues déclarations sur l’intention de parvenir un jour ou l’autre à un règlement permanent avec les Palestiniens, après qu’ils auront éliminé l’« infrastructure terroriste » et « intériorisé » les nouvelles frontières d’Israël. Sharon espère qu’après la fin du « désengagement », il réussira à parvenir à un accord avec les colons sur son plan. Mais les chances sont minces. Ce sont précisément les petites colonies à l’intérieur des futures enclaves palestiniennes que Sharon envisage d’abandonner qui nourrissent le noyau dur du mouvement des colons et qui sont le centre du credo nationaliste messianique. Quant aux endroits comme Ophra, Beth-El, Yitshar, Brakha, Tapuakh et leurs semblables, on ne peut même pas imaginer leur évacuation, quoi qu’il se passe à Gush Katif, sans effusion de sang. Le but réel de la lutte des colons pour Gush Katif est de faire peur à l’opinion et de la convaincre que toute autre confrontation serait encore pire. Le plan de Sharon représente un grand danger pour l’avenir d’Israël. Il est basé sur l’hypothèse que la paix avec le peuple palestinien, et le monde arabe dans son ensemble, n’est ni souhaitable ni importante, au regard de la construction d’un grand Israël aux frontières les plus larges possibles. Si le plan est appliqué, il conduira à la chute de l’Autorité palestinienne ; il jettera le peuple palestinien dans les bras des mouvements islamistes extrémistes et déclenchera une guerre qui durera de nombreuses années. Pour l’instant, les forces de paix israéliennes sont mobilisées sur le désengagement de Gaza et le combat contre les colons, entre autres en distribuant des rubans bleus. Seule une petite partie radicale de ces forces continue à se battre contre le mur, en expliquant son but réel à l’intérieur d’Israël et à l’étranger et en manifestant sans cesse contre sa construction. La plupart des forces de paix chantent les louanges de Sharon. Mais, dès que l’opération sera terminée, le camp de la paix en entier doit s’unir contre Sharon et son plan. Les forces de paix doivent commencer sans délai à se préparer - mentalement et sur le plan pratique - pour ce moment, quand elles devront utiliser la dynamique du retrait de Gaza pour parvenir au retrait de tous les territoires palestiniens. En d’autres termes : transformer la lutte contre les colonies de Gush Katif en une lutte contre toutes les colonies qui se trouvent en travers de la voie de la paix avec les Palestiniens. Ce ne sera pas facile. Après l’assassinat de Yitzhak Rabin, les colons et leurs partisans, visant à contrôler la situation, ont commencé une campagne bien orchestrée de « réconciliation ». Cela peut de nouveau se produire. Ils déclareront qu’après que les colons auront été « chassés de leurs maisons » et que les gens auront été déchirés, l’ordre du jour doit être de rassembler pour « réparer les dégâts ». Ils trouveront facilement des gogos de gauche qui tomberont à nouveau dans le panneau. Le but réel sera, bien sûr, d’empêcher le démantèlement des colonies de Cisjordanie. D’ailleurs, Ehud Olmert, un politicard du Likoud et porte-bouclier de Sharon, a donné dès hier le coup d’envoi de cette campagne. Il a déclaré que, tout de suite après le désengagement, le pays devra se mobiliser entièrement sur deux objectifs : réconciliation intérieure et solution des problèmes sociaux. La paix ? Oubliée ! Alors que nous sommes occupés par un combat, il nous est difficile de porter notre attention au suivant et de s’y préparer. Mais nous devons le faire. Le moment de vérité s’approche rapidement - et dans cinq courtes semaines il sera là. Article publié en hébreu et en anglais sur le site de Gush Shalom le 30 juillet 2005.
Traduit de l’anglais « The Moment of Truth : RM/SW
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