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Les Palestiniens d’Israël
publié le mardi 5 avril 2005 Jean Paul Chagnollaud Sommaire : Quelques points de repères Leur statut actuel) La vie des Palestiniens d’Israël (ou des Arabes israéliens selon la terminologie israélienne officielle) est un sujet rarement abordé parce qu’on les a oubliés pendant très longtemps et que, d’une certaine manière, cela continue encore aujourd’hui. Ce sont les Palestiniens (environ 160 000) qui vivaient et qui sont restés sur le territoire devenu celui de l’État d’Israël après la guerre de 1948. Tous les autres, contraints de partir pour nulle part, sont devenus des réfugiés au Liban, en Syrie, en Cisjordanie, à Gaza, en Égypte et ailleurs. Les Palestiniens d’Israël sont aujourd’hui environ un million, soit 18 à 20 % de la population totale du pays. Pour situer les choses on peut commencer par une citation extraite d’un article paru dans le journal israélien Haaretz, écrit par un journaliste palestinien à propos de l’affaire Bichara, ce député arabe israélien qui a vu son immunité parlementaire levée. En quelques phrases simples, il résume, avec une évidente amertume, la trajectoire difficile de toute cette communauté : « Nos parents qui habitaient en Israël dans les années 1950-60 nous faisaient célébrer le jour de l’indépendance d’Israël et votaient pour les partis sionistes ; pour autant ils n’ont pas obtenu l’égalité des droits et, en plus, ils ont eu à souffrir l’humiliation d’être considérés comme des traîtres par le monde arabe... Aujourd’hui notre génération continue d’affirmer que notre État est l’État d’Israël, et que nous voulons donc les mêmes droits que les autres citoyens, mais aussi que notre peuple est le peuple palestinien. » Ce bref exposé est construit en deux temps : d’abord quelques éléments d’histoire, puis une analyse du statut actuel des Palestiniens d’Israël. Quelques points de repèresDans les années 1950, ils sont environ 250 000, soit à peu près 12 % de la population globale, dans un pays où l’immigration juive est alors très importante. Si la grande majorité des Palestiniens est musulmane, il existe une minorité chrétienne importante et, à côté, il y a les Druzes qui constituent environ 10 % de cette communauté arabe. Cette minorité dans la minorité a un statut à part lié à leur très forte identité qu’on retrouve aussi au Liban et en Syrie. Ils affirment leurs différences sur le plan culturel par leurs croyances et leurs pratiques religieuses qui les éloignent des autres courants de l’islam, comme sur le plan politique où leurs positions ont été souvent hostiles au nationalisme arabe. En Israël, cette spécificité a été reconnue dans les années cinquante avec un statut à part qui leur donne une complète autonomie en matière religieuse et familiale ; ainsi, par exemple, ils ont leurs propres autorités religieuses et leurs propres tribunaux ; comme l’ensemble des Arabes israéliens, ils ont la citoyenneté israélienne, mais avec cette différence essentielle qu’ils peuvent faire leur service militaire qu’ils accomplissent souvent dans des unités spéciales comme les gardes-frontières. Ce passage par l’armée est très important car l’accomplissement du service militaire est une condition indispensable pour pouvoir exercer un certain nombre de métiers. C’est donc une possibilité d’intégration sociale que n’ont pas les autres Arabes israéliens. Globalement donc ils sont à part. Récemment le leader de la communauté druze au Liban, Walid Joumblatt, a appelé les Druzes d’Israël à se battre au côté des Arabes israéliens au lendemain des événements de l’automne 2000 durant lesquels plusieurs d’entre eux avaient été tués par les forces de l’ordre au cours de manifestations organisées notamment à Nazareth et il n’a guère été suivi. 1948-1966 : le régime militaireEn dehors des Druzes qui forment donc cette communauté très particulière, les Palestiniens d’Israël ont eu la citoyenneté israélienne en vertu d’une loi de 1952. Pour en bénéficier, il fallait prouver qu’on résidait dans le pays en juillet 1952 ; ce qui impliquait que tous ceux qui avaient été obligés de quitter leurs foyers, dans des conditions souvent tragiques, n’avaient plus aucune existence juridique puisqu’ils n’existaient plus au regard de la loi ! Cet octroi de la citoyenneté permet à ceux qui l’ont obtenue d’exercer normalement leur droit de vote sans qu’il y ait de système de quotas liés à des communautés d’appartenance, comme cela existe, par exemple, au Liban. Dans le système politique israélien, la citoyenneté est donc formellement la même pour tous : chacun peut voter pour la liste qu’il choisit sans entrave et donc aussi bien pour des candidats arabes que pour des candidats juifs. Au lendemain de la création de l’État, alors même qu’on leur a attribué la citoyenneté, les Arabes d’Israël (comme on les appelait à l’époque) sont considérés comme des ennemis potentiels, comme une sorte de cinquième colonne dont il faut se méfier et qu’il faut donc surveiller de près. C’est ainsi qu’ils vont être soumis à un régime militaire très comparable à ce qui se passait dans les territoires palestiniens avant Oslo (1993) et qu’Ariel Sharon a réimposé, depuis 2001, dans les territoires réoccupés de Cisjordanie et de Gaza. Ce régime militaire s’appuyait sur l’arsenal répressif des ordonnances que les Britanniques avaient utilisées en Palestine à l’époque du mandat dans les années trente et au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Ces ordonnances constituaient en fait une forme de légalisation de l’arbitraire puisque l’autorité répressive avait tous les droits et que les victimes n’avaient pas la moindre possibilité de se défendre. Autant dire que l’armée avait alors tous les pouvoirs. L’idée à la base de l’instauration de ce système tenait donc au fait que les Israéliens considéraient la population arabe comme leur étant hostile. Ce régime militaire se traduisait surtout par l’instauration de zones de sécurité à l’intérieur desquelles de multiples contrôles interdisaient toute forme de libre circulation. Au moins jusqu’en 1963, pour pouvoir se déplacer il fallait donc un laissez-passer octroyé par les militaires. Au début, ces documents n’étaient donnés que pour quelques semaines, puis ils le furent pour quelques mois ; à partir de 1963 ils furent supprimés et, en 1966, le régime militaire fut complètement aboli. Dans ces zones de sécurité, qui concernaient tous les espaces où vivaient les Palestiniens d’Israël, tout était quadrillé par des barrages et des systèmes de surveillance régulant l’accès à toutes les villes et à tous les villages ; et, bien sûr, la moindre forme de résistance ou de contestation aboutissait à des arrestations arbitraires et à des détentions sans jugement. Un des instruments répressifs les plus utilisés fut l’instauration d’interminables couvre-feux qui condamnaient toute la population d’une ville ou d’un village à rester cloîtrée chez elle vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour des périodes indéterminées. Méthode qui là aussi a été couramment utilisée en Cisjordanie et à Gaza avant Oslo et qui l’est à nouveau depuis la réoccupation des territoires palestiniens par l’armée israélienne. Cela a conduit à des drames terribles dont le plus connu fut celui subi par les habitants de Kafr Kassem, en octobre 1956 ; Kafr Kassem est un village dont le couvrefeu avait été décrété pour dix-sept heures alors que les villageois n’en avaient pas été tous avertis. Un certain nombre d’entre eux qui rentraient tranquillement chez eux furent ainsi assassinés parce qu’ils étaient encore dans la rue après dix-sept heures. Les militaires présents ont froidement exécuté les ordres pour faire respecter le couvre-feu par tous les moyens, y compris en ouvrant le feu sur les civils ; le bilan a été terrible (une quarantaine de morts) et cela est resté gravé dans les mémoires palestiniennes comme le symbole tragique de leur situation de « citoyens » israéliens. Il est vrai qu’en octobre 1956 il y avait la guerre contre l’Égypte mais ce contexte ne peut en rien excuser ce massacre commis de sang froid d’autant que ces paysans ne représentaient évidemment aucun danger pour les militaires. Cette affaire dramatique a beaucoup marqué les Palestiniens d’Israël qui déjà, il faut essayer de le comprendre, étaient, pour la plupart, déstabilisés par le choc de l’irruption d’un État qui n’était pas le leur sur un espace qui, par contre, était bien à eux depuis des générations. Les premières années ont été particulièrement mal vécues par cette population complètement démunie des ressources politiques nécessaires pour faire face à une telle situation, inédite et, au sens propre du terme, impensable. Comment, en effet, pouvait-elle imaginer un tel bouleversement alors que jusque-là elle vivait dans un monde familier marqué par le respect de traditions elles-mêmes ancrées dans une culture ancestrale ? Comment pouvait-elle retrouver ses repères dans une société si brutalement désarticulée ? Leur dépossession foncièreC’est dans ce contexte, que les Israéliens ont aussitôt mis en oeuvre une politique systématique de dépossession foncière en récupérant toutes les terres de ceux qui avaient fui (les « absents » dans le langage juridique consacré) et en confisquant une grande partie des terres de ceux qui étaient restés. Pour atteindre leur objectif, les Israéliens vont utiliser un arsenal juridique très sophistiqué qui va donner à cette dépossession les apparences de la légitimité en enrobant de formes légales les expropriations, les réquisitions et les confiscations organisées de manière systématique qui se sont accompagnées de multiples expulsions. Le point de départ arbitraire est en quelque sorte camouflé par des normes, des références et des décisions juridiques qui lui donnent un aspect présentable au moins pour tous ceux qui sont disposés à « oublier » le point de départ... Les logiques juridiques de ces techniques seront reprises pour confisquer la terre en Cisjordanie et à Gaza essentiellement pour pouvoir y construire des colonies. Cet arsenal normatif est issu des différents systèmes juridiques que la Palestine a connus : celui des Ottomans comme celui des Britanniques. Parmi les textes les plus significatifs, il faut citer celui de 1950 sur la notion d’absence, une loi assez perverse qui sera reprise et adaptée pour les territoires palestiniens occupés en 1967. L’idée est simple : l’État a le droit de confisquer les terres d’un propriétaire foncier qui n’est pas physiquement présent ; dans ce texte, est considéré comme absent toute personne, citoyen palestinien avant le 1er septembre 1948, ayant quitté son domicile habituel. Bien entendu la loi ne dit rien des raisons du départ et ne prend évidemment pas en compte le fait que beaucoup de ces départs ont été forcés, pas plus qu’elle n’évoque les conditions du retour puisque précisément tout est conçu pour empêcher toute éventualité d’un retour. Encore plus pervers : le texte frappe d’absence ceux qui sont partis au-delà des frontières pour se réfugier au Liban, en Syrie ou en Jordanie mais aussi ceux qui sont partis ailleurs en Palestine et qui sont alors soupçonnés d’avoir été en rapport avec une des armées étrangères... Bref, la notion d’absence ainsi conçue est une forme très sophistiquée d’épuration ethnique par application de la loi ! Cette loi revient en fait à frapper d’une interdiction de séjour définitive tous ceux qui, vivant sur les terres désormais passées sous contrôle israélien, ont eu le malheur de ne pas pouvoir rester chez eux au moment des hostilités. Ainsi débarrassées « légalement » de leurs habitants, les terres laissées à l’abandon deviennent des terres d’État ; le gouvernement peut alors en faire ce qu’il veut : des colonies agricoles, des villes ou des infrastructures ; une fois encore il faut souligner qu’on retrouvera la même logique juridique en Palestine dans les territoires occupés après 1967 ; la même logique fondée sur la notion de propriétaire absent, notamment pour ceux qui ont traversé le Jourdain parmi lesquels se trouvaient d’ailleurs bon nombre de réfugiés de... 1948. Cette notion de terres d’État est fondée sur un autre texte dont la base juridique se trouve dans le code ottoman de 1858 qui prescrivait que le sultan était le maître des terres laissées en jachère ; en d’autres termes le sultan pouvait faire entrer dans son domaine foncier, confondu avec celui de l’État, toute parcelle de terre, qui pour une raison ou une autre, paraissait ne pas être exploitée. Concrètement cela signifiait que les terres non cultivées pouvaient passer sous le contrôle de l’État qui en devenait ainsi définitivement le légitime propriétaire. Là encore ce principe a été transposé pour être appliqué en Cisjordanie et à Gaza où, par dérision, les Palestiniens désignent l’administration militaire qui confisque leurs terres comme « le nouveau sultan ». Autre règle du même type qui a frappé les Palestiniens d’Israël dans les années 1950 : pour pouvoir établir son titre de propriété sur une terre dont on se prétendait propriétaire, il fallait démontrer à l’administration qu’on l’avait cultivée de manière ininterrompue pendant de nombreuses années. Compte-tenu de ce qu’était le cadastre ottoman, très peu de Palestiniens étaient en mesure de réussir cette démonstration. La sanction était implacable : celui qui ne pouvait apporter la preuve de cette propriété n’était donc pas le propriétaire ; la terre devenait alors une terre d’État. Pouvant ainsi inventer les procédures juridiques comme il le voulait en se parant de surcroît d’une volonté de continuité juridique avec le système de droit ottoman, Israël pouvait alors prétendre que toutes ces formes d’expropriation et de confiscation étaient parfaitement légales... Autre redoutable concept juridique, cette fois lié au système du mandat mis en place par les Britanniques : les zones de sécurité ; quand l’État estime que tel ou tel secteur est important pour sa sécurité ou plutôt pour la conception qu’il se fait de sa sécurité entendue au sens large, il peut décider de le transformer en une zone militaire qui tombe alors sous son contrôle exclusif ; les personnes qui y habitent se retrouvent alors dans une zone de non-droit où tout devient possible à tout moment : leur expropriation comme leur expulsion. En résumant il y avait donc trois notions essentielles : l’absence, les terres d’État et les zones de sécurité. Ces notions continuent d’être au coeur du système répressif qui frappe les Palestiniens d’Israël comme ceux de Cisjordanie, de Jérusalem et de Gaza. Elles sont parfois « revisitées » mais les logiques à l’oeuvre jusqu’à aujourd’hui sont analogues. Derrière tout cela, il y a un enjeu absolument déterminant : faire en sorte que le maximum de terres soit contrôlé par des Israéliens au détriment des Palestiniens avec évidemment l’autre dimension fondamentale qui est celle du nombre : qu’il y ait un minimum d’Arabes ou, en tout cas, qu’ils soient partout en minorité par rapport à la population juive... D’où le principe consistant à renforcer la présence juive partout où les Palestiniens sont en majorité. L’idée qu’il fallait « judaïser » (c’est le terme officiel) la Galilée et le Triangle a vraiment été une obsession des gouvernements israéliens successifs, tous travaillistes de 1949 à 1977 ; et dans cette perspective, de nombreux plans, présentés comme des projets « d’aménagement du territoire », ont été mis en oeuvre. Tous impliquaient de favoriser systématiquement l’installation de populations juives en construisant de nouvelles villes, de nouveaux villages et de nouvelles infrastructures : parmi d’autres exemples on peut citer la ville nouvelle de Nazareth construite juste au-dessus de Nazareth, la plus grande ville arabe d’Israël. Cet effort a été aussi accompagné tout au début, dans les années 1948, 1949, 1950, par de « discrètes » expulsions de populations palestiniennes : des milliers de Palestiniens ont ainsi été expulsés de leurs villages ou des zones où ils s’étaient réfugiés parce qu’il fallait céder la place. Par petits groupes, l’armée israélienne forçait les gens à franchir la ligne d’armistice ; ce qui les condamnait à ne plus jamais pouvoir revenir. Cet affrontement démographique est sans doute une des explications permettant de comprendre pourquoi le taux d’accroissement naturel des Palestiniens d’Israël a toujours été très élevé comme si on se battait pour l’avenir en faisant beaucoup d’enfants. Leur lutte politique pour le respect des droits acquisAu-delà du fait que les Palestiniens d’Israël ont obtenu le droit de vote, la question fondamentale est de savoir s’ils pouvaient s’exprimer comme ils le souhaitaient sur le plan politique. Pendant des années, leur action politique s’est réduite à l’expression de suffrages en faveur des partis sionistes et principalement en faveur du parti travailliste qui avait su capter les voix des Arabes israéliens en jouant sur le système traditionnel arabe fondé sur les clans et les chefs de famille. Comme la société palestinienne avait alors complètement perdu ses repères et n’avait donc plus la capacité d’avoir une conscience politique autonome, elle s’est laissée logiquement instrumentaliser par le parti dominant qui négociait les ralliements et les votes à travers ces structures sociales traditionnelles. Pour comprendre cette situation il faut essayer d’imaginer ce que fut l’immense bouleversement que ces gens ont subi en 1948 et en 1949. Ils se sont retrouvés soudain dans un système politique qui leur était complètement étranger auquel ils étaient sommés de participer. À la fin des années cinquante, la situation a évolué et, lentement, une conscience politique a commencé à émerger. Une première génération de militants animés d’une volonté de contestation et de résistance est apparue autour du Parti communiste israélien. En 1958, une petite organisation liée au Parti communiste, le Front arabe, est créée pour tenter de faire valoir les droits des Palestiniens d’Israël. Aussitôt interdite et réprimée, elle a resurgi quelques mois plus tard sous le nom de Front populaire qui était un rassemblement de militants arabes et juifs soutenus par le Parti communiste israélien. Leurs revendications se focalisaient sur les grands thèmes de leur dépossession : la terre, les discriminations et le droit au retour. Ils demandaient l’arrêt de la confiscation des terres et leur restitution à leurs propriétaires ; l’abolition du système discriminatoire qui avait été mis en place et le droit de retour pour les réfugiés. Pour l’État d’Israël, ces exigences avaient un caractère éminemment subversif puisqu’elles s’attaquaient au coeur même de la doctrine sioniste de conquête et de contrôle des terres. Le Front populaire a donc été dissous et ses dirigeants assignés à résidence. Au début des années soixante, en partant de l’expérience, des difficultés et des échecs du Front populaire, un autre mouvement a tenté de s’imposer : Al Ard (la terre). Ce mouvement a repris les mêmes revendications focalisées autour de la lancinante question de la terre tandis que sur le conflit israélo-palestinien, il se prononçait pour des solutions politiques fondées sur le plan de partage de 1947. Al Ard a connu le même sort que les précédentes formations : la liste qu’il avait tenté de présenter aux élections législatives de 1965 fut dissoute et il fut déclaré illégal par la Cour suprême d’Israël. Les quelques tentatives d’expression politique autonomes, pourtant très pacifiques, furent donc interdites. Ils étaient bien des citoyens israéliens de seconde zone, des citoyens tolérés par le système à condition qu’ils l’acceptent et ne le contestent pas. Devant l’impossibilité de soutenir des formations directement issues de leur communauté, beaucoup d’entre eux se sont tournés vers la formation politique israélienne qui les soutenait le mieux : le Parti communiste. Celui-ci est secoué par une grave crise qui aboutit, en 1965, à une scission à l’issue de laquelle un nouveau parti, le Rakah, à majorité arabe, va devenir le pôle autour duquel beaucoup se regroupent, d’autant qu’il est animé ou accompagné par des personnalités particulièrement appréciées comme l’écrivain Émile Habibi ou Tawfik Zayad, longtemps maire de Nazareth. L’étude des résultats du vote arabe montre qu’au fil des années, le Rakah obtient de nombreux suffrages au détriment des listes présentées par des partis sionistes : 22 % du vote arabe se porte sur lui en 1961 ; 37 % en 1973 ; 50 % en 1977. Dans les années 1980 il y a eu un autre courant qui s’est imposé au moins au niveau local dans les élections municipales : celui des islamistes qui ont réussi à s’emparer de la seconde ville arabe d’Israël, Oum al Fahm. Et par ailleurs, d’autres formations issues de la communauté palestinienne ont su s’affirmer et avoir des représentants à la Knesset. Après 1967, des retrouvailles difficiles avec les Palestiniens des territoires occupésDans l’histoire des Palestiniens d’Israël, comme évidemment pour l’ensemble du peuple palestinien et plus largement pour tous les peuples de la région, la guerre de juin 1967 a constitué un tournant décisif. C’est à partir de cette époque que les Palestiniens d’Israël vont enfin pouvoir renouer des contacts avec ceux de Cisjordanie et de Gaza, même si les circonstances de ces retrouvailles sont liées à une nouvelle défaite qui conduit à l’occupation par Israël de toute la Palestine. Au début ces retrouvailles sont particulièrement difficiles parce qu’ils sont considérés comme des Israéliens ou au moins comme des habitants d’Israël qui ont quelque part accepté l’État dont ils sont ressortissants. Ils eurent même parfois à souffrir de l’humiliation d’être considérés comme des traîtres par le monde arabe... L’ambivalence de leur statut en faisait alors des gens rejetés à la fois par les autres citoyens israéliens parce qu’ils n’étaient pas juifs et par les Palestiniens parce qu’ils étaient citoyens israéliens ! Pour résumer ce déchirement, l’un d’entre eux a raconté dans l’un de ses livres qu’on le traitait de sale juif à Naplouse et de sale arabe à Tel-Aviv... Il a fallu du temps, beaucoup de temps, pour que les perceptions et les représentations que le monde arabe avait des Palestiniens d’Israël changent et il n’est pas certain que les choses soient si claires aujourd’hui encore. Ces contradictions expriment bien l’immense difficulté de leur itinéraire : s’ils ont eu la chance de ne pas connaître l’exil, ils ont vu leur société se désarticuler complètement, l’espoir d’avoir leur État s’effondrer et leur identité vaciller de toutes parts. Leur statut actuelAprès avoir vu ces points de repères dans l’histoire des Palestiniens d’Israël, je voudrais faire quelques remarques sur leur statut et leur situation politique aujourd’hui. Des citoyens de seconde zonePremière question qu’on peut formuler au moins de deux manières : les Palestiniens d’Israël sont-ils désormais des citoyens israéliens comme les autres ? Les discriminations dont ils ont été l’objet ont-elles disparu ? Les discriminations ne sont plus celles des années cinquante ou soixante puisqu’à l’époque leur statut était officiellement fondé sur elles dans le cadre particulièrement contraignant d’un régime militaire. Depuis 1966, ce système a été supprimé et surtout un certain nombre de mesures ont été prises pour tenter d’intégrer les Palestiniens à la société israélienne. Depuis les années 1970 et 1980 une partie d’entre eux a réussi à se faire une place dans cette société notamment grâce à l’université ; on pourrait citer, par exemple, des Palestiniens d’Israël très à l’aise en hébreu qui ont suivi des études de droit assez poussées et qui sont devenus d’excellents avocats ; beaucoup d’entre eux n’hésitent d’ailleurs pas à utiliser leur expérience du système juridique israélien pour aider leurs collègues avocats palestiniens de Ramallah, de Gaza ou d’ailleurs. Au-delà de cet exemple, il existe dans bien des métiers des hommes et des femmes qui ont connu une réelle réussite sociale et qui paraissent donc assez bien intégrés. Cette réalité ne doit cependant pas cacher le fait que les discriminations subsistent de manière explicite ou latente dans de nombreux domaines au point qu’il est légitime d’affirmer que les Palestiniens d’Israël demeurent des citoyens de seconde zone dont les différents gouvernements - surtout ceux formés par le Likoud - continuent de se méfier. Le fait qu’un citoyen arabe ne fasse pas son service militaire peut paraître tout à fait logique puisque dans une configuration où la guerre entre Israël et ses voisins arabes perdure, on évite ainsi à ces citoyens de se retrouver dans des situations impossibles où ils seraient déchirés entre deux appartenances. Pour ces raisons, la hiérarchie militaire ne veut pas avoir des hommes dont elle douterait de la loyauté. Si cet aspect du problème paraît assez évident il ne faut pas pour autant oublier les conséquences de l’absence du service militaire pour la vie professionnelle car certains emplois importants ne sont accessibles qu’à ceux des citoyens qui ont servi dans l’armée. Cette disposition revient donc à légitimer une discrimination systématique sur le marché de l’emploi, surtout en ce qui concerne un certain nombre de postes de responsabilité. Les discriminations existent sur les plans économique et social où les clivages entre citoyens palestiniens et citoyens juifs sont patents. Il suffit pour s’en rendre compte d’étudier les statistiques [1] et les sondages qui portent sur ce sujet : ainsi dans les catégories sociales les plus favorisées, à métier équivalent, sur cent Palestiniens, dix-huit sont dans cette catégorie alors qu’il y en a trente-six chez les Israéliens. Inversement, si on prend les catégories professionnelles les moins favorisées (ouvriers et employés), 57 % des Palestiniens s’y retrouvent contre seulement 27 % des Israéliens juifs. Quand on regarde le détail des professions, cette inégalité dans la structuration sociale des deux catégories de citoyens se confirme avec évidemment ses conséquences en matière de revenus. Ces déséquilibres se retrouvent par ailleurs dans bien d’autres domaines ; ainsi dans le domaine de l’éducation : la scolarité est beaucoup plus courte en moyenne chez les Arabes israéliens puisque 7 % des enfants de Palestiniens sont encore scolarisés après seize ans alors que 18 % des enfants de citoyens juifs le sont ; l’accès à l’université est beaucoup plus important chez les Juifs israéliens que chez les Arabes israéliens, etc. En matière de santé, le taux de mortalité infantile, par exemple, est de 9,6 pour mille chez les enfants palestiniens contre 5,3 pour mille chez les enfants de citoyens juifs. Quelles que soient les statistiques, le constat est pratiquement toujours le même : être citoyen arabe constitue un handicap par rapport à la situation d’un citoyen juif. Autre indicateur intéressant de ces discriminations : les subventions allouées par l’État aux collectivités locales. Comme en France, les communes reçoivent de l’État des dotations de fonctionnement ou des subventions pour accompagner tel ou tel projet dans un secteur particulier comme la santé, le transport ou l’éducation ; or là encore de manière quasi systématique, à population équivalente, les municipalités arabes reçoivent beaucoup moins que les autres municipalités. Et la différence est très importante puisqu’en globalisant à partir des chiffres officiels les municipalités arabes reçoivent entre 3 et 10 % des subventions (selon les secteurs) alors que les Palestiniens d’Israël constituent près de 20 % de la population du pays. Dernier exemple où la discrimination est toujours aussi criante : le domaine foncier Les logiques des années 1950 ou 1960 que nous avons évoquées dans la première partie sont toujours à l’oeuvre même si les procédures et les problèmes ne se posent plus de la même façon. Aujourd’hui, s’il n’y a plus beau- coup de confiscations de terres c’est parce qu’il n’y a pratiquement plus rien à confisquer. Le processus d’expropriation des terres palestiniennes a duré très longtemps, bien au-delà des années 1950, au point d’ailleurs que c’est à partir de l’expérience traumatisante vécue par les Palestiniens d’Israël (et non par ceux de Cisjordanie et de Gaza comme on le croit souvent) que la journée de la terre, le 30 mars, est commémorée par l’ensemble du peuple palestinien. Pour protester contre de nouvelles saisies des terres par les autorités israéliennes dans le but de construire une ville pour des citoyens juifs, les Palestiniens organisèrent, le 30 mars 1976, une importante manifestation de protestation. Elle fut très brutalement réprimée au point qu’il y a eu plusieurs morts et de nombreux blessés. Sur un espace foncier qui s’est donc considérablement réduit au fil du temps, les Palestiniens ont des besoins toujours plus importants en matière de logement puisqu’ils forment actuellement une population de l’ordre d’un million d’habitants. Il n’est pas exagéré de dire que dans ce domaine la bataille entre eux et le gouvernement israélien est acharnée. Comme les autorités ont une politique extrêmement restrictive en matière de permis de construire demandés par des Palestiniens il y a une constante augmentation du nombre de constructions illicites ; alors que dans les années 1970, on évaluait à six mille ou sept mille par an le nombre de logements construits sans permis, il y en a eu près de trente mille en l’an 2000. Face à ce phénomène, les différents gouvernements israéliens (en fonction de leurs orientations politiques) hésitent entre deux types d’attitude et donc de politique : ou bien assouplir la législation pour que les Arabes israéliens puissent se loger, ou bien, au contraire, refuser de tolérer ces constructions illicites en procédant à la démolition des habitations et à la pour- suite pénale de ceux qui ont ainsi enfreint la loi. Sous le gouvernement Sharon, la dernière commission officielle qui a rendu un rapport sur le sujet a préconisé une politique essentiellement répressive : pour elle, il faut détruire toutes les constructions illégales, punir les responsables, infliger des amendes, etc. Une telle approche est évidemment très cohérente avec les positions des différentes formations constitutives de ce gouvernement pour lesquelles, d’une manière générale, les Arabes - où qu’ils soient et quels qu’ils soient - sont les ennemis... Inutile de dire que pour les citoyens juifs, s’il peut y avoir des problèmes de logement, ils sont d’une toute autre nature. Jamais on n’aura de politique systématique consistant à refuser des permis de construire ; bien au contraire, les procédures sont ici grandement facilitées surtout quand il s’agit d’accueillir de nouveaux immigrants. La situation extrême de ces inégalités se manifeste dans le problème récurrent des villages arabes qui ne sont pas reconnus par l’administration israélienne. Cela touche une population évaluée à près de cent mille personnes dont soixante-dix mille dans le Neguev chez les bédouins et trente mille dans le nord du pays. Bref, dans ce domaine crucial, les discriminations entre les citoyens juifs et les citoyens arabes sont particulièrement graves. Et, plus généralement donc, il n’est pas vrai de prétendre, comme on l’entend souvent dans le discours officiel israélien, que les discriminations entre ces deux catégories de citoyens n’existent plus même si il y a eu des progrès dans l’intégration des citoyens palestiniens à la société israélienne. Les événements sanglants d’octobre 2000S’il fallait encore démontrer que les citoyens palestiniens ne sont pas considérés par le gouvernement comme des citoyens à part entière, il suffirait de rappeler le traumatisme le plus récent qu’ils ont subi et qui est en soi particulièrement révélateur. Le 28 septembre 2000 à la suite de la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, les Palestiniens ont voulu manifester leur réprobation en protestant vivement contre ce qu’ils considéraient comme une provocation. La police israélienne a aussitôt réprimé très brutalement ces manifestations ; plusieurs Palestiniens ont été tués par balles et de très nombreux autres ont été blessés dont certains très grièvement. Suite à ces événements qui allaient entraîner une seconde Intifada, chez les Palestiniens israéliens, en Israël même, il y a eu aussitôt un appel à la grève générale et à des manifestations en signe de solidarité avec les Palestiniens des territoires occupés. Ce mouvement qui a démarré quelques jours plus tard, début octobre, a été très suivi car la mobilisation fut particulièrement forte. Dans plusieurs villes, il y a eu des heurts violents avec la police. Celle-ci n’a pas hésité à tirer sur la foule faisant treize morts au total : tous de jeunes Palestiniens israéliens. Ces morts, et la brutalité de la répression dont elles témoignent, ne sont pas dues à une configuration isolée dans laquelle des policiers auraient perdu leur sang froid face à une foule hostile puisqu’elles sont le résultat tragique d’événements qui se sont déroulés en plusieurs endroits à plusieurs jours d’intervalle. Cela signifie que les forces de l’ordre avaient reçu des instructions précises les autorisant à faire usage de leurs armes, ce qui aurait été absolument impensable si les manifestants avaient été des citoyens juifs. Et d’ailleurs le gouvernement (celui d’Ehoud Barak en l’occurrence, avec Shlomo Ben Ami comme ministre de la Police) les a aussitôt couverts. Les réactions des Palestiniens d’Israël furent très révélatrices de l’immense et profond malaise qu’ils ont ressenti. Beaucoup ont dit en substance que le gouvernement Barak ne faisait plus la distinction entre les populations palestiniennes des deux côtés de la ligne verte. Et, pour prendre une déclaration très significative notamment parce qu’elle émane du fils du grand écrivain arabe israélien Émile Habibi, qui fut pendant toute sa vie le défenseur des droits des Arabes israéliens dans les années 1950, 1960 et 1970, Salad Habibi : « Ces sanglants événements nous ont fait retourner un demi-siècle en arrière ; la classe dirigeante et une partie de la société israélienne nous ont fait comprendre qu’elles ne nous considéraient pas comme des citoyens à part entière. Cinquante-deux ans après la création de l’État, nous restons des ennemis qu’il faut détruire. » Après ce drame, on aurait pu croire que les autorités israéliennes allaient prendre des initiatives pour tenter d’apaiser la communauté palestinienne afin de la soulager de ce traumatisme qui risquait de déstabiliser aussi, par réaction, l’ensemble de la société israélienne. Non seulement rien n’a été fait en ce sens, mais la situation a encore empiré puisque dans les semaines qui ont suivi de véritables pogroms ont été organisés contre la population palestinienne par des groupes de jeunes israéliens. À Nazareth en particulier, des centaines d’Israéliens venus de Nazareth Illit (la ville nouvelle habitée exclusivement par des citoyens juifs située audessus de la vieille ville arabe) ont agressé des passants et incendié des magasins. Et il a fallu beaucoup de temps pour que la police se décide à intervenir. Il y a eu encore des morts et des blessés. Ce commentaire du journal israélien Haaretz, au lendemain de ces événements, se suffit à lui-même : « Les pogroms de cette semaine ont renforcé le sentiment que notre police est devenue une police raciste engagée seulement dans la défense des Juifs. Elle n’a tiré que sur les émeutiers arabes. » Ces attaques sont loin d’avoir été soutenues par l’ensemble de la population juive ; des Israéliens juifs sont allés dans les municipalités les plus touchées par ces violences pour affirmer leur solidarité, rencontrer les victimes et dire l’importance qu’ils accordaient au maintien de bonnes relations de voisinage entre les communautés. Pour aller plus loin dans cette volonté d’affirmer l’importance de la convivialité sociale entre Juifs et Arabes, des familles juives ont invité leurs voisins arabes sur le balcon où l’on aménage symboliquement une tente à l’occasion de la fête de la Soukot. Malgré ces gestes forts, ce malaise est resté et le restera certainement encore très longtemps parce qu’il touche à l’essentiel. Rien d’étonnant dans ces conditions que ces événements aient alors beaucoup pesé sur l’attitude des Palestiniens israéliens au moment des élections décisives de février 2001 où il fallait choisir entre deux candidats : Ehoud Barak et Ariel Sharon. En général le pourcentage de leur participation électorale est de l’ordre de 70 %. Et là il est tombé à 18 %. Cet effondrement était d’autant plus significatif que les Palestiniens d’Israël étaient parfaitement lucides sur l’enjeu et donc sur le risque de voir Ariel Sharon accéder au pouvoir. La presse arabe le disait clairement. Malgré cela, seuls 18 % des électeurs se sont déplacés ; en 1999, avec une participation normale, l’immense majorité des Arabes israéliens avait voté pour Ehoud Barak contre Benjamin Netanyaou. Déjà ils avaient été très déçus par sa politique à leur égard mais après les événements d’octobre, il n’était plus question de le soutenir et comme ils ne voulaient pas voter pour Ariel Sharon, il ne restait plus que l’abstention qui d’ailleurs signifiait peut-être plus profondément qu’ils ne se sentaient plus concernés par le système politique de l’État d’Israël... La détérioration de la situation après l’élection d’Ariel SharonAprès l’arrivée d’Ariel Sharon, la situation des Palestiniens d’Israël s’est encore détériorée car toutes les mesures prises à leur encontre vont dans le même sens : celui d’une marginalisation fondée sur l’idée que cette communauté reste potentiellement dangereuse pour l’État d’Israël surtout dans une période marquée par les attentats suicides du Hamas et une répression systématique de la résistance palestinienne dans les territoires réoccupés de Cisjordanie et de Gaza. Outre ce qu’on a évoqué plus haut à propos des constructions illicites de logements, parmi de nombreux exemples de cette attitude du gouvernement actuel on peut citer la levée, en novembre 2001, de l’immunité parlementaire d’Azmi Bichara, député arabe très écouté et influent, parce qu’il avait tenu des discours publics sur la légitimité de la résistance à l’occupation ou encore le vote d’un texte de loi à la Knesset interdisant à toute person- ne de se présenter aux élections législatives dès lors qu’elle aurait pris position en faveur d’un soutien à l’action de résistance des Palestiniens ; ce qui évidemment ne pouvait viser que des candidats arabes. Cette suspicion systématique à l’égard de la communauté arabe d’Israël, consubstantielle aux idéologies de la droite et de l’extrême droite actuellement au pouvoir en Israël, est encore avivée par le fait que quelques Palestiniens d’Israël ont pu servir de soutien logistique au Hamas. Le gouvernement n’hésite pas ensuite à pratiquer l’amalgame en stigmatisant une communauté d’où sont venus des terroristes même s’ils ne sont qu’une poignée. Tout ceci montre à quel point la situation des rapports entre la communauté arabe israélienne et le reste de la société israélienne est très préoccupante ; et d’ailleurs comment pourrait-il en être autrement dans une période aussi tendue et aussi dramatique où chaque jour apporte son cortège de morts ? Pourtant les Palestiniens d’Israël ne cessent, dans leur majorité, de dire leur appartenance à l’État d’Israël. Tous les sondages le confirment : leur volonté dominante est d’affirmer leur désir d’intégration à la société israélienne, ce qui passe évidemment par une très forte revendication portant sur l’égalité des droits ; pour eux tous les citoyens du pays doivent avoir les mêmes droits, ce qui est loin d’être le cas comme on a pu le rappeler. Par ailleurs, bien sûr, et surtout dans les circonstances présentes, ils entendent affirmer leur sentiment de solidarité vis-à-vis des Palestiniens des territoires occupés avec cependant une limite difficile à repérer et à tenir : que cette solidarité ne puisse nuire à leur propre situation. Cet équilibre complexe entre postures et contraintes différentes se retrouve dans leurs appréciations sur l’Intifada et les grandes questions concernant les solutions politiques envisageables dans le conflit israélopalestinien. Ainsi, selon les sondages les plus récents, 2/3 des Palestiniens d’Israël se déclarent en faveur d’un arrêt de l’Intifada ; 15 % souhaitent qu’elle continue. Dans l’hypothèse où cette Intifada devrait continuer, 80 % d’entre eux souhaiteraient qu’elle soit non-violente. Si un État palestinien était créé, une très nette majorité des Palestiniens d’Israël souhaite conserver sa nationalité israélienne et refuse l’idée de quitter ses lieux de résidence et ses maisons pour aller y vivre. Dans la même perspective, plus de 70 % ne veulent pas que leur village soit annexé à l’État palestinien dans le cas où il se trouve proche de la ligne verte. À l’inverse, il existe donc une minorité, entre 18 % et 30 %, qui répond différemment en acceptant la perte de la nationalité israélienne et le rattachement à l’État palestinien (par déplacement de leur famille ou par l’annexion de la parcelle de territoire sur laquelle ils vivent). C’est vrai que 18 % sont d’accord avec cette idée qui impliquerait de renoncer à la nationalité israélienne, 18 % accepteraient de passer du côté palestinien d’une manière ou d’une autre, et donc de perdre la nationalité israélienne. Même si cette minorité est loin d’être négligeable il n’en reste pas moins qu’une très nette majorité demeure déterminée à rester vivre dans le cadre israélien et il n’est donc pas surprenant que 70 % des Palestiniens israéliens souhaitent participer à des activités communes avec des citoyens juifs, en disant que ce serait une façon d’améliorer les relations judéo-arabes. Quant aux appréciations sur le gouvernement Sharon (qui au moment de ces sondages comportait encore des ministres travaillistes), elles sont très négatives : 75 % l’estiment mauvais ou très mauvais pour eux ; 20 % médiocre et 4% l’estiment bien. Cette situation, particulièrement grave, est lourde de drames à venir. À vouloir tant marginaliser les Palestiniens d’Israël et si violemment réprimer la volonté d’indépendance des Palestiniens des territoires, le gouvernement Sharon prend le risque de déstabiliser durablement la société israélienne et de s’éloigner pour longtemps de toute perspective de paix juste dans la région. Éléments de bibliographieDoris Bensimon et Egal Errera, Israéliens : des Juifs et des Arabes, Complexe, 1989. Sabri Geries, Les Arabes en Israël, 1948-1967, Maspéro, 1969. David Grossman, Les exilés de la terre promise, Conversation avec des Palestiniens d’Israël, Seuil, 1995. Émile Habibi, Les aventures extraordinaires de Sa’id le peptimiste, roman, Gallimard, 1987. Claude Klein, La démocratie en Israël, Seuil, 1997. Laurence Louër, Les citoyens arabes d’Israël, Balland, 2003. Sites d’ong de palestiniens d’Israël The Arab association for human rights : www.arabhra.org Mossawa Center : www.mossawacenter.org DocumentsListe des villes et villages arabes La minorité palestinienne arabe en Israël statistiques choisies [1] Qui sont détaillées en annexe. Jean-Paul Chagnollaud est professeur de science politique à l’Université
de Cergy-Pontoise et il est également le rédacteur en chef de la revue
Confluences-Méditerranée. Le dossier d’un des derniers numéros parus
est « Israël-Palestine après le 11 septembre ». Confluences-Méditerranée
publie également des Cahiers : un des plus récents est le livre d’Uri
Avnery, Chronique d’un pacifiste israélien.
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