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La frustration des Gazaouis de Ramallah, pendus au téléphone ou les yeux rivés sur Al-Jazira
publié le jeudi 1er janvier 2009 Benjamin Barthe Ils ne sont ni fous ni suicidaires, pourtant Arij, Alia et Hassan donneraient beaucoup pour être aujourd’hui à Gaza. Ils iraient vérifier que leurs parents et leurs amis sont indemnes. Ils iraient les étreindre et endurer avec eux le bombardement suivant.
"Je sais que c’est paradoxal, mais je me sentirais beaucoup mieux si j’étais là-bas", confie Arij Hijazi, 36 ans, attablée dans l’un de ces cafés branchés dont Ramallah s’est fait une spécialité. Originaires de Gaza ou simplement familiers de l’endroit pour y avoir longtemps vécu, ces trois Palestiniens désormais installés en Cisjordanie vivent l’attaque israélienne pendus à leur téléphone. Comme si le pilonnage de Gaza était une agression intime, l’oblitération d’un pan entier de leur mémoire. "Je parle à mes parents qui habitent Rafah (dans le sud de la bande de Gaza) peut être vingt fois par jour, explique Arij, qui travaille pour une organisation internationale. Comme ils n’ont pas d’électricité, ils ne peuvent pas regarder la télévision. Du coup, dès qu’ils entendent une explosion, c’est moi qu’ils appellent pour avoir des informations. Ils sont horrifiés. La mort est partout." Lundi 29 décembre, alors qu’elle regardait chez une amie la chaîne qatarie Al-Jazira qui couvre le conflit en quasi continu, son regard s’arrête sur l’image d’un champignon de fumée dans le centre-ville de Gaza. "J’ai reconnu en une seconde la rue de mon oncle. Une bombe venait d’exploser sur le ministère de la culture situé juste en face de son domicile. Je me suis jeté sur le téléphone. A l’autre bout du fil, il y avait des cris, des larmes, mais lui et sa famille étaient sains et saufs. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie." "NOTRE ÉCHEC À TOUS" Hassan Balawi lui aussi reconnaît dans chaque reportage des lieux qui lui sont familiers. Né à Naplouse il y a quarante-trois ans, ce haut fonctionnaire palestinien a grandi dans la diaspora avant de s’installer en 1994 à Gaza, où il travailla plus de dix ans dans les institutions du régime palestinien naissant. "C’est déchirant de voir les ruines de tous ces ministères que nous avons construits avec nos mains, dit-il. Il y a encore quelques jours, ils abritaient une mémoire et un espoir, celles d’une Palestine libre et indépendante. Sans vouloir excuser Israël, je pense que leur destruction est aussi le reflet de notre échec à tous, Hamas et Fatah confondus. Ces dernières années, à cause de petits calculs et de petites ambitions, nous avons laissé pourrir Gaza." Alia Siksik n’a pas vécu cette dérive. Directrice d’une société de formation, arrivée en Cisjordanie pour faire ses études à la fin des années 1980, elle a vu Gaza et ses parents pour la dernière fois il y a quatre ans. A l’époque, son père se bagarrait contre un méchant cancer et après d’épuisantes démarches, elle avait obtenu de la bureaucratie militaire israélienne un permis de deux jours pour se rendre à son chevet. A sa mort, en 2007, le miracle ne s’est pas renouvelé. Privée de permis, Alia n’a pas pu assister aux funérailles de son père. Aujourd’hui, c’est pour ses deux frères restés à Gaza qu’elle zappe en permanence sur les chaînes d’information arabes. "C’est tellement dur, soupire-t-elle dans son bureau installé dans un centre commercial de Ramallah. Ils me racontent qu’ils dorment avec leurs enfants dans le couloir, qu’ils n’ont plus d’électricité, qu’ils ne savent pas s’ils auront de la nourriture ou de l’eau demain. Ils sont désespérés. Ils disent : "D’accord qu’ils nous tuent, là, maintenant. De toute façon, nous sommes morts depuis déjà longtemps." Et moi j’écoute et je me tais. Que voulez-vous répondre à ça ?" Un sentiment d’impuissance ravageur. Un trop plein d’émotions qui se fracassent sur le diktat militaire israélien, interdisant, sauf exception, les allers-retours entre la Cisjordanie et la bande côtière. Voilà ce que ressentent les Gazaouis de Ramallah. "Ils sont en train de détruire le paysage de mon enfance et je suis là, bloquée dans ce café", fulmine Arij Hijazi. Au premier jour de l’offensive, sa tante, jointe par téléphone, avait critiqué le péché d’orgueil du Hamas, qui, selon elle, aurait dû renouveler la trêve plutôt que de provoquer Israël. "Aujourd’hui, quand on voit l’étendue des dégâts, ce discours ne tient plus, dit Arij. Il ne s’agit pas du Hamas. Il s’agit de nous tous. Israël est déterminé à écraser toute possibilité de vie à Gaza." Benjamin Barthe publié par le Monde [http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2008/12/31/la-frustration-des-gazaouis-de-ramallah-pendus-au-telephone-ou-les-yeux-rives-sur-al-jazira_1136587_3218.html#ens_id=11060556>http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2008/12/31/la-frustration-des-gazaouis-de-ramallah-pendus-au-telephone-ou-les-yeux-rives-sur-al-jazira_1136587_3218.html#ens_id=1106055] |
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