Yasser Arafat : "ma main reste tendue pour la paix"

dimanche 11 avril 2004

À l’occasion du Cen­te­naire de l’Humanité, le journal a sol­licité une ren­contre avec le pré­sident Yasser Arafat, l’homme qui incarne et sym­bolise la lutte du peuple pales­tinien pour la liberté et pour l’indépendance nationale.

Peut-​​on ima­giner un chef d’État enfermé depuis trois ans au milieu d’un amas de ruines, ne dis­posant pour y vivre, entouré d’un groupe de fidèles, que de quelques pièces sans confort, aux portes et fenêtres cal­feu­trées ? Un pré­sident qui fut reçu par tous les chefs d’État, à l’ONU, dans les ins­ti­tu­tions euro­péennes, soumis à la menace per­ma­nente d’un bom­bar­dement, d’un missile ? Un prix Nobel de la paix traité en paria à la face du monde ?

Cet homme existe, c’est Yasser Arafat.

Élu démo­cra­ti­quement, sous contrôle inter­na­tional, en 1996, pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, Yasser Arafat, qui reste aussi le chef du Fatah et de l’OLP, est, depuis décembre 2001, assiégé dans Ramallah par les forces d’occupation israé­liennes. C’est dans le seul bâtiment qui reste encore debout de son quartier général - la Mouqata - qu’il nous a accueillis.

Ce n’est pas notre pre­mière visite dans cette enceinte, où les bureaux de l’Autorité pales­ti­nienne ont succédé, après 1994, à ceux de l’administration mili­taire israé­lienne. Mais à chaque fois, on est de nouveau frappé de stupeur par l’ampleur des des­truc­tions infligées par l’armée du général Sharon. Les bâti­ments ont tous - sauf un seul où survit Arafat - été com­plè­tement écrasés et éventrés. Ils exhibent comme des entrailles leurs barres de béton tordues.

À quelques mètres de celui où réside Yasser Arafat, on aperçoit un amas de voi­tures déchi­quetées par les bull­dozers et entassées les unes sur les autres. Celle qui est sous le tas, aplatie comme une crêpe et pliée en accordéon, est la limousine noire du pré­sident palestinien.

Le mur d’enceinte avait été détruit lors des opé­ra­tions israé­liennes suc­ces­sives menées depuis avril 2002 et la réoc­cu­pation des villes pales­ti­niennes de Cis­jor­danie. Il a été recons­truit, mais n’empêche des Jeep et des blindés de l’armée israé­lienne d’entrer au moins trois fois par semaine sur la place près du bâtiment. Ils tournent en rond pendant une heure et repartent. Le but : montrer qui est le maître. Ce que contredit le drapeau pales­tinien hissé sur le toit.

Le perron de l’entrée est protégé par des sacs de sable et l’ascenseur ne fonc­tionne plus. On monte par l’escalier au deuxième étage. C’est là que Yasser Arafat nous a reçus, en com­pagnie du jour­na­liste franco-​​israélien Amnon Kape­liouk, col­la­bo­rateur de Yediot Aha­ronot et du Monde diplo­ma­tique, l’un de ceux qui, sans doute le connaissent le mieux. Il vient de publier une bio­graphie inti­tulée Arafat, l’irréductible (1).

Un entretien très amical, en pré­sence de son prin­cipal conseiller Nabil Abou Rou­deina, au cours duquel ont été évoqués les sou­venirs de tant d’années de lutte, mais aussi la France, qui a tou­jours eu une place à part dans la vie de Yasser Arafat. C’est la France qui, en 1982, a permis l’évacuation de Bey­routh du chef de l’OLP et de ses com­bat­tants assiégés. C’est en France que se trouvent sa femme et sa fille Zahoua, âgée de huit ans, qui pourrait être une cible pour les mili­taires israéliens.

" Je suis allé en France pour la pre­mière fois dans les années cin­quante, alors que j’étais encore ingé­nieur. J’étais en vacances et j’ai visité Paris, la Côte d’Azur et Mar­seille. On dit que ce nom vient d’un mot arabe : Marsa Elia, qui veut dire le port d’Élie. Mais mon premier contact avec le monde poli­tique en France a été avec le général de Gaulle, en 1969, par l’intermédiaire des che­va­liers de Malte , répond-​​il à une question d’Amnon Kapeliouk.

Yasser Arafat, qui a tou­jours pro­fessé une immense admi­ration pour " le général ", défait le col de sa chemise pour montrer une petite médaille qu’il porte tou­jours, accrochée à une chaîne en or, autour de son cou. C’est une petite croix de Lor­raine dans un cercle. " C’est de Gaulle qui me l’a envoyée à ma demande, accom­pagnée de l’appel du 18 juin ", précise-​​t-​​il. " Elle ne me quitte jamais, comme la médaille de Jérusalem. "

" Par la suite, se souvient-​​t-​​il encore, j’ai ren­contré François Mit­terrand en Égypte. Cela s’est passé au journal Al Ahram. C’est le rédacteur en chef de ce quo­tidien, Mou­hamad Has­sanein Haïkal, qui avait organisé cette ren­contre. C’était bien avant qu’il ne soit pré­sident, mais je l’ai revu souvent. "

Yasser Arafat a également tou­jours entretenu d’excellentes rela­tions avec le PCF et accordé à plu­sieurs reprises des inter­views à l’Humanité.

" C’est un journal que je connais bien et que j’apprécie, dit-​​il. Il joue un rôle inter­na­tional important. J’ai tous les jours la tra­duction d’articles de l’Humanité dans ma revue de presse. J’ai ren­contré souvent ses jour­na­listes, notamment à Bey­routh. Mais je me sou­viens que vous êtes aussi venue à Tunis et je me rap­pelle m’être adressé une fois à la Fête de l’Humanité. "

C’était, effec­ti­vement, quelques mois après le retour d’exil de Yasser Arafat, alors que l’Autorité pales­ti­nienne issue des accords d’Oslo - signés en sep­tembre 1993 sous les aus­pices de Bill Clinton - était en train de s’installer à Gaza.

Je rap­pelle au pré­sident pales­tinien que la pre­mière fois que j’ai cherché à le ren­contrer, c’était à Bey­routh, en juin 1982, alors que la capitale liba­naise était assiégée. Déjà, comme aujourd’hui, j’étais venue avec Amnon Kape­liouk et un autre confère du journal Haaretz. Nous sui­vions, atterrés, les chars israé­liens qui enva­his­saient le Liban, dévastant les camps de réfugiés pales­ti­niens et y semant la mort. Ariel Sharon, alors ministre de la Défense de Menahem Begin, bom­bardait tous les immeubles où il pensait pouvoir l’atteindre.

Yasser Arafat opine et com­mente, non sans un certain sourire : " Il a essayé de me tuer treize fois pendant le siège de Bey­routh. C’est lui-​​même qui l’a reconnu. Mais il avait déjà essayé beaucoup d’autres fois avant cela et il a continué après. Jusqu’à maintenant. "

C’est qu’une nou­velle fois, à la veille de la Pâque juive, Ariel Sharon vient de réci­diver et de menacer Arafat de mort. " Je ne conseille à aucune com­pagnie d’assurer Arafat sur la vie ", a-​​t-​​il clai­ronné dans toute la presse, affirmant " Arafat n’est pas à l’abri d’un assas­sinat ". Se débar­rasser d’Arafat est devenu pour Ariel Sharon une sorte d’obsession. N’était-ce l’opposition inter­na­tionale à ce meurtre, répétée par toutes les capi­tales, même Washington, il serait peut-​​être passé à l’acte. Il attend la pre­mière occasion - peut-​​être le pro­chain attentat.

Le pré­sident pales­tinien accueille pourtant ces menaces d’assassinat " avec dédain et mépris ". " Peu importe ma vie, dit-​​il, seul compte le peuple pales­tinien et l’avenir de ses enfants, de ses femmes, de ses étudiants. Avec l’assassinat de Cheikh Yassine (2), Israël a franchi toutes les lignes rouges. "

Pourtant, malgré l’enfermement qui lui est imposé, malgré cette menace per­ma­nente - contre laquelle les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales ne font rien - malgré l’échec d’Oslo, malgré tout ce qui s’est écroulé autour de lui, Yasser Arafat semble envi­sager l’avenir avec une cer­taine sérénité.

" Il faudra bien que la paix finisse par s’installer tôt ou tard sur cette terre. C’est la Terre sainte, et il est néces­saire pour la paix du monde qu’il y ait la paix sur la Terre sainte, la terre des trois reli­gions. Nous en avons tous besoin, Israé­liens et Pales­ti­niens. Et on voit bien aujourd’hui que le monde entier en a besoin. "

Comment par­venir à la paix alors qu’aucun des accords passés jusqu’ici n’a été appliqué ?

" Il n’y a qu’une chose à faire, c’est appliquer la "feuille de route", dit Yasser Arafat. Elle a été approuvée par tout le monde : par l’ONU, par les États-​​Unis, par la Russie et par l’Union euro­péenne. Il faut appliquer la Feuille de Route et le plan de paix saoudien. Le Quartet s’y est référé à plu­sieurs reprises et les deux sont com­plé­men­taires. Tout le monde est d’accord avec cela. Seul Sharon n’est pas inté­ressé. Il faut que le Quartet exerce sur lui une grande pression pour l’amener à remplir l’engagement qu’il a pris d’accepter la création d’un État pales­tinien. Et si les Amé­ri­cains ne le font pas, c’est à l’Europe de le faire. "

L’idée avancée par cer­tains diri­geants euro­péens d’agir en coopé­ration plus étroite avec la Ligue arabe, voire même d’intégrer la Ligue arabe dans le Quartet, est très bien accueillie par le pré­sident pales­tinien : " C’est une très bonne idée. Bien entendu nous sommes d’accord. Parce que, sur le terrain, rien ne peut être fait sans l’assentiment des pays arabes voisins. Le plan arabe de paix (3), qui a été proposé par l’Arabie saoudite à Bey­routh, a été accepté par les 21 pays de la Ligue arabe. Et nous sommes le 22e. Même la Libye a fini par l’accepter. Il y aura un sommet arabe d’ici un mois, après le retour de Washington du pré­sident Mou­barak et du roi Abdallah. "

Quand on demande à Yasser Arafat quelle est la décision la plus impor­tante qu’il ait jamais eue à prendre dans sa vie, la réponse vient, sans la moindre hési­tation : " Cela a été de signer, en 1993, Ìla paix des bravesÍ avec mon par­te­naire, mon ami Yitzhak Rabin. C’était une décision impor­tante non seulement pour le peuple israélien et le peuple pales­tinien, mais pour toute la région et pour le monde entier car c’est le seul moyen de mettre fin au conflit. "

Pense-​​t-​​il qu’après tant de morts et de souf­frances - " plus de quatre mille morts en tout, Pales­ti­niens et Israé­liens, et plus de 70 000 blessés et estropiés depuis trois ans d’Intifada " -, il soit encore pos­sible d’établir des rela­tions de bon voi­sinage, peut-​​être même d’amitié entre les peuples de l’État d’Israël et de l’État de Palestine ? Est-​​ce qu’on pourra par­donner, oublier tout le sang versé ? Oublier la peur de l’autre ?

" Bien sûr, c’est pos­sible. Nous aurons des rela­tions d’amitié comme j’en ai eu dans le passé avec Yitzhak Rabin ", dit Yasser Arafat.

Mais Rabin n’est plus là, et il y a Sharon…

Arafat hoche la tête : " Il n’y a pas que Sharon. Il y a aussi tous les groupes de mili­tants de la paix israé­liens, ceux qui ont construit avec nous l’initiative de Genève (4), ceux qui sont avec nous contre le mur de la honte et tous ceux mani­festent à nos côtés. J’ai encore reçu cer­tains d’entre eux ce matin. Il y a parmi eux des jour­na­listes, de grands uni­ver­si­taires, des rabbins qui viennent même me voir ici. Nous avons des liens très fort avec les Israé­liens qui veulent la paix. Nous ren­for­cerons ces liens. Quand à la peur, je sais qu’elle existe des deux côtés. Les Israé­liens ont peur des attentats-​​ que je condamne comme je condamne les attaques israé­liennes contre nos civils. C’est normal. Le peuple pales­tinien aussi a peur. Il a peur des bom­bar­de­ments et des assas­sinats. Mais on peut vaincre cette peur. Et il n’y a qu’un seul moyen : faire la paix. "

Une déter­mi­nation d’autant plus impor­tante qu’elle vient de l’homme qui, il y aura qua­rante ans en janvier pro­chain, avait fait le choix de la lutte armée pour rendre au pro­blème pales­tinien, que l’on consi­dérait seulement alors comme un pro­blème de réfugié, sa dimension de lutte de libé­ration nationale.

Après notre entretien, Yasser Arafat nous convie à par­tager son déjeuner dans ce lieu désolé, dernier espace encore debout au milieu des ruines. Sur un mur de la salle à manger, en face de la place du pré­sident, sont accrochés les por­traits de deux jeunes mili­tants du Mou­vement Inter­na­tional de Soli­darité avec le peuple pales­tinien, tués par l’armée israé­lienne l’an dernier : l’Américaine Rachel Corrie, écrasée par un bull­dozer en tentant d’empêcher la des­truction d’une maison et le Bri­tan­nique Tom Hurndall, qui eut le tort de vouloir sauver des enfants.

Avant de quitter le pré­sident Arafat, je lui demande encore une chose : quel est son prin­cipal regret. Il baisse la tête avec tris­tesse, et répond dans un souffle : " Ma fille ne me connaît pas. Elle ne connaît pas son père. " Pourtant, il tient à ter­miner sur une note opti­miste : " La paix, et elle seule, mettra fin aux mal­heurs de cette région. Nous tendons notre main, malgré notre sang qui coule à flots. Mais Sharon doit savoir que la main tendue ne signifie pas la reddition. "

Notes :

(1) Fayard, 519 pages ; 24 euros (2) Cheikh Yassine, chef spi­rituel du Hamas, a été assassiné par un missile israélien le 22 avril, dans son fau­teuil roulant devant une mosquée de Gaza. (3) Ce plan, proposé par le prince héritier saoudien Abdallah, propose l’établissement de rela­tions " nor­males " entre Israël et les pays arabes en échange de l’évacuation de tous les ter­ri­toires arabes occupés par Israël (Golan syrien, Cis­jor­danie et Gaza). (4) Projet d’accord de paix négocié sous la direction des anciens ministres israélien Yossi Beilin et pales­tinien Yasser Abed Rabbo pré­senté à Genève le 1er décembre 2003.