Yasser Arafat, Mister Palestine for ever

René Naba, mercredi 11 novembre 2009

Retour sur une vie de combat à l’occasion de la com­mé­mo­ration du 5 ème anni­ver­saire de la mort de Yasser Arafat à l’hôpital mili­taire de Clamart, l’homme sans lequel la Palestine aurait été rayée de la carte du monde.

Rien, abso­lument rien, ne sera épargné à celui que l’on a sur­nommé parfois, à juste titre, « le plus célèbre rescapé poli­tique de l’époque contem­po­raine », et ce prix Nobel de la Paix, un des rares arabes à se voir attribuer un tel titre, boira la coupe jusqu’à la lie.

Le chef pales­tinien décédera pourtant le 11 novembre 2004, sans n’avoir cédé rien sur rien, sur aucun des droits fon­da­mentaux de son peuple, pas plus sur le droit de dis­poser de Jéru­salem comme capitale que sur le droit de retour de son peuple dans sa patrie d’origine. Sa stature sans commune mesure avec celle de son terne suc­cesseur, Mahmoud Abbas, un bureau­crate affai­riste sans envergure et sans cha­risme, hante encore la conscience occi­dentale, cinq ans après sa mort.

L’implosion poli­tique de Mahmoud Abbas, le 5 novembre 2009, à six jours de la com­mé­mo­ration décès de Yasser Arafat jus­tifie a pos­te­riori le scep­ti­cisme du chef his­to­rique des Pales­ti­niens à l’égard des pays occi­dentaux et porte condam­nation de la com­plai­sance de son suc­cesseur à l’égard de la duplicité occi­dentale, en même temps qu’elle révèle la ser­vilité de la diplo­matie amé­ri­caine et de son chef, Hillary Clinton, secré­taire d’état, à l’égard d’Israël.

Car­bonisé par ses ater­moie­ments dans l’affaire du rapport Gold­stone sur Gaza et par la rebuffade amé­ri­caine à propos des colonies de peu­plement, la renon­ciation de Mahmoud Abbas à une nou­velle man­dature pré­si­den­tielle apparaît d’autant plus cruel­lement pathé­tique qu’elle s’est accom­pagnée d’une cin­glante leçon de courage que lui ont asséné de jeunes pales­ti­niens en opérant, non sans risque, une percée dans le mur d’apartheid à l’occasion de la com­mé­mo­ration du ving­tième anni­ver­saire de la chute du mur de Berlin, une action qui a retenti comme un camouflet à Mahmoud Abbas et à Israël, un défi à la léthargie des ins­tances inter­na­tio­nales, un cadeau posthume à Yasser Arafat, ini­tiateur de la lutte armée palestinienne.

Retour sur une vie de combat à l’occasion de la com­mé­mo­ration du 5 ème anni­ver­saire de la mort de Yasser Arafat à l’hôpital mili­taire de Clamart (région pari­sienne), l’homme sans lequel la Palestine aurait été rayée de la carte du monde.

I. Le keffieh palestinien, c’est lui.

Le keffieh pales­tinien, c’est lui. Son por­trait en lunettes noires et Keffieh, en cou­verture du magazine « Time », dans la foulée du premier fait d’armes pales­tinien contre l’armée israé­lienne, lors de la légen­daire bataille d’Al-Karameh, le 20 mars 1968, pro­vo­quera un choc psy­cho­lo­gique majeur au sein de l’opinion inter­na­tionale, contri­buant gran­dement à la prise de conscience de la lutte du peuple pales­tinien pour la recon­nais­sance de son identité nationale.

Plu­sieurs dizaines de fedayin pales­ti­niens, sous le com­man­dement direct de Yasser Arafat présent dans le camp assailli, se lais­seront ce jour là décimés sur place forçant l’armée israé­lienne à battre en retraite sous le regard impas­sible de l’armée jor­da­nienne, demeurée durant la pre­mière phase de la bataille l’arme au pied dans la vallée du Jourdain.

La bataille d’Al Karameh tire son nom, par un curieux clin d’oeil du destin, du lieu de la localité d’Al Karameh, la bourgade où s‘est déroulée ce fait d’armes. Acte fon­dateur du combat pales­tinien sur le plan inter­na­tional, elle sera perçue et vécue comme « la bataille de la dignité retrouvée » en ce qu’elle lavera dans l’imaginaire arabe la trau­ma­ti­sante défaite de juin 1967, infli­geant aux israé­liens des pertes humaines plus impor­tantes que celles subies sur le front jor­danien un an plus tôt (1). Elle gal­va­nisera long­temps la jeu­nesse arabe dans son combat poli­tique et pro­pulsera la lutte du peuple pales­tinien au sein de la jeu­nesse du Monde. Par sa portée sym­bo­lique, elle passera à la pos­térité pour l’équivalent pales­tinien de l’antique bataille des Ther­mo­pyles (2), en ce qu’elle signait par le sang et le sacrifice suprême l’esprit de résis­tance des pales­ti­niens et leur déter­mi­nation à prendre en main leur propre combat.

Publiée par la revue amé­ri­caine, la photo du chef pales­tinien jusque là anonyme popu­la­risera et le porte-​​parole de la cause pales­ti­nienne et le symbole de l’identité pales­ti­nienne. Elle pré­ci­pitera la mise à l’écart de son cala­miteux pré­dé­cesseur Ahmad Chou­keiry et pro­pulsera, dans le même temps, le Keffieh, la coiffe tra­di­tion­nelle pales­ti­nienne, au rang de symbole uni­versel de la révo­lution. Le Keffieh, à l’origine en damier noir et blanc, sera décliné depuis lors dans toutes les cou­leurs pour finir par devenir le point de ral­liement de toutes les grandes mani­fes­ta­tions de pro­tes­tation à travers le monde de l’époque contemporaine.

« Tout cela était pos­sible à cause de la jeu­nesse (…), d’être le point le plus lumineux parce que le plus aigu de la révo­lution, d’être pho­to­gé­nique quoi qu’on fasse, et peut-​​être de pres­sentir que cette féerie à contenu révo­lu­tion­naire serait d’ici peu sac­cagée : les Fedayine (les volon­taires de la mort) ne vou­laient pas le pouvoir, ils avaient la liberté », pro­phé­tisait déjà en ces termes l’écrivain français Jean Genêt, un de leur nom­breux com­pa­gnons de route de l’époque, qu’il immor­talisa dans son inou­bliable reportage sur le mas­sacre des camps pales­ti­niens de Sabra-​​chatila, dans la ban­lieue de Bey­routh. (Cf. Jean Genêt « Quatre heures à Sabra-​​chatila », in Revue d’Etudes Pales­ti­niennes, N° 6 Hiver 1983).

Dans une séquence his­to­rique arabe riche de per­son­na­lités cha­ris­ma­tiques, (décennies 1960 -1970), Gamal Abdel Nasser (Egypte), Hafez Al-​​Assad (Syrie), Houari Bou­me­diene (Algérie), Saddam Hussein (Irak), Faysal d’Arabie, beaucoup lui en tien­dront rigueur de sa popu­larité et de son prestige. Israël, d’abord et tou­jours, constamment, sans répit, voudra neu­tra­liser la charge explosive de la mys­tique révo­lu­tion­naire que le mou­vement national pales­tinien véhi­culait au sein du tiers monde.

Dans le camp arabe, le Roi de Jor­danie, Hussein le Hachémite, s’appliquera en premier, en sep­tembre 1970, à le mettre au pas dans un épou­van­table bain de sang, le premier du sup­plice pales­tinien, alors que les autres pays arabes s‘emploieront à limiter sa marge de manœuvre, en infil­trant la cen­trale pales­ti­nienne, l’Organisation de Libé­ration de la Palestine, de mou­ve­ments fan­toches, désormais fos­siles, à l’instar d’Al-Saika pro syrienne, du Front de Libé­ration Arabe pro-​​irakien ou du Front de libé­ration de la Palestine pro égyptien ou encore de la duplicité maro­caine qui com­pensait un soutien affiché à la cause pales­ti­nienne par une col­la­bo­ration sou­ter­raine avec les ser­vices maro­cains. De tous les grands pays arabes, seule l’Algérie accordera un soutien sans faille à la gué­rilla pales­ti­nienne, « Zaliman kana aw Mazloum », oppresseur qu’il soit ou opprimé, selon l’expression du pré­sident Bou­me­diene (3).

La guerre d’octobre 1973 et la des­truction des for­ti­fi­ca­tions israé­liennes de la ligne Bar lev, le long du Canal de Suez, met­tront en sourdine les conflits inter­arabes donnant du répit à la gué­rilla pales­ti­nienne, déga­geant la voie à l’envol de Yasser Arafat sur la scène inter­na­tionale. Prenant par sur­prise New York au saut du lit, Yasser Arafat débarque le 13 novembre 1974 d’un avion spécial algérien dans la métropole amé­ri­caine pour s’adresser, fait sans pré­cédent dans les annales diplo­ma­tiques, devant l’assemblée générale des Nations unies, pré­sidée à l’époque par le fringant ministre de affaires étran­gères de Bou­me­diene, Abdel Aziz Bouteflika.

Fraî­chement sacré par ses pairs arabes porte-​​parole exclusif des Pales­ti­niens, le chef de l’OLP plaide la cause de son peuple, inexistant juri­di­quement, et inaugure solen­nel­lement une stra­tégie com­binant la lutte armée et l’action diplo­ma­tique – « le fusil et le rameau d’olivier », selon sa formule, pour retrouver une patrie, la Palestine, rayée depuis un quart de siècle de la géo­graphie politique.

Dans ce dis­cours répercuté depuis la plus grande ville juive du Monde jusqu’aux confins de la Péninsule ara­bique, le diri­geant pales­tinien, dix ans après la fon­dation de son mou­vement au Caire, en 1964, évoque timi­dement la pos­si­bilité d’une coexis­tence judéo arabe. Arafat est au Zénith, secondé par la nou­velle puis­sance pétro­lière arabe révélée par la guerre d’octobre 1973.

Dans la brèche ouverte par l’OLP, dix sept mou­ve­ments de libé­ration afri­cains se verront recon­naître le statut d’observateur à l’ONU. Cinq d’entre eux, ceux de Guinée por­tu­gaise, d’Angola, de Mozam­bique, de Zim­babwe notamment conduiront quelques années plus tard leur pays à l’indépendance.

L’euphorie sera de courte durée. Six mois après son sacre onusien, la guerre éclate à Bey­routh, sombre présage, le 13 avril 1975, dans la quin­zaine qui voit la chute de Pnom-​​Penh et de Saigon, les deux bas­tions amé­ri­cains en Asie. A son corps défendant, Arafat s’y engouffre, puis inexo­ra­blement s’embourbe dans ce qui n‘était au départ qu’une guerre inter fac­tion­nelle et qui se trans­formera en pre­mière guerre civile urbaine de l’époque contem­po­raine. Les rebon­dis­se­ments de ce conflit à pro­jection régionale et inter­na­tionale vont faire voler en éclats, au fils de sept années (19751982), la cohésion liba­naise, la coha­bi­tation libano pales­ti­nienne et la soli­darité arabe.

L’Egypte fait la paix avec Israël et l’Amérique se lie par la clause Kis­singer, qui subor­donne tout contact avec l’OLP à des condi­tions équi­valant, selon les Pales­ti­niens, à une capi­tu­lation sans condition. Happé par la tour­mente, Arafat tou­chera le fond de l’abîme, en juin 1982, dans Bey­routh assiégée, devenue pour ses adver­saires le « foyer du ter­ro­risme inter­na­tional », et, pour ses sym­pa­thi­sants, le « vivier de l’opposition tiers-​​mondiste ». Aban­donné de tous, il assure avoir humé dans son ancien sanc­tuaire trans­formé en camp retranché les « sen­teurs du paradis » (Rawaeh al Janna), le pres­sen­timent de l’au delà. Il quitte son fief de Bey­routh avec les hon­neurs de la guerre, mais, exsangue, son orga­ni­sation, le plus important mou­vement de libé­ration du tiers monde, qua­siment désarticulée.

Douze ans après le sep­tembre noir jor­danien (1970), où les bédouins du Roi hachémite s’étaient donnés à cœur joie contre les Fedayine pales­ti­niens, les Israé­liens se livrent, à leur tour, à une chasse aux Pales­ti­niens, dans Bey­routh, haut lieu de la contes­tation arabe, assiégée sous le regard impavide des diri­geants arabes. Pour la deuxième fois de son exis­tence, Yasser Arafat, au prix de pro­diges diplo­ma­tiques et d’une résis­tivité à tout crin, se sort d’un siège mili­taire dans lequel vou­laient l’enterrer ses ennemis.

Fort du capital de sym­pathie qu’il a accumulé au cours des 65 jours de siège, il se lance alors à la quête d’une nou­velle consé­cration inter­na­tionale. C’est la période de la diplo­matie volante. Reçu en grande pompe par un aréopage de chefs d’état arabes à Fès (Maroc), puis par le pape Jean Paul II, le pré­sident italien Sandro Pertini, en sep­tembre 1982, les pays d’Europe du Nord, le Sommet des non-​​alignés de New Delhi, en février mars 1983, il butte, à l’instigation des Etats-​​Unis, sur les réti­cences du noyau central de l’Europe occi­dental : la France, le Royaume Uni et la RFA, mus, selon les Pales­ti­niens, par une sorte de « soli­darité expia­toire » à l’égard d’Israël, lui refu­seront un droit de cité.

Les Etats-​​Unis, meilleurs alliés d’Israël dans le Monde, paient le tribut le plus lourd de la radi­ca­li­sation du Proche-​​orient. En deux ans, 1982-​​1984, l’ambassade des Etats-​​Unis à Bey­routh Ouest, le quartier général des Marines, puis la mission amé­ri­caine dans le réduit chrétien, seront tour à tour balayés par des attentats meur­triers, la cellule Moyen-​​orient de la CIA déca­pitée, de même que le quartier général des Français, ainsi que le quartier général pha­lan­giste des milices chrétiennes.

Dans le même temps, cer­tains des prin­cipaux pro­ta­go­nistes de l’intervention israé­lienne dis­pa­rais­saient de la scène publique : Alexander Haig, secré­taire d’état et son ami le premier ministre israélien Menahem Begin, le chef des milices chré­tiennes liba­naises, Bachir Gemayel, l’officier félon libanais pro israélien Saad Haddad, alors qu’Ariel Sharon, l’artisan de l’invasion du Liban, était contraint à la démission pour sa res­pon­sa­bilité dans les mas­sacres des camps pales­ti­niens de Sabra-​​chatila, en sep­tembre 1982.

Les sur­vi­vants de cette héca­tombe poli­tique – Arafat et le pré­sident syrien Hafez Al Assad, le grand vaincu de l’été 1982 revigoré par l’armement sophis­tiqué soviétique-​​ se livrent alors à un impi­toyable règlement de compte. La cen­trale pales­ti­nienne est secouée de forces cen­tri­fuges, ampli­fiées par les déboires de leur chef dans sa poli­tique d’ouverture vers l’Occident et les paci­fistes Israé­liens, dont les mas­sacres de Sabra-​​chatila, dans la ban­lieue sud de Bey­routh, en seront l’illustration tragique.

Premier coup de semonce, Issam Sartawi, l’homme de l’ouverture pro-​​occidentale, est assassiné, puis, fait incon­ce­vable à l’époque, deux des plus fidèles lieu­te­nants d’Arafat -Abou Saleh et Abou Moussa-​​ entrent en dis­si­dence, plus grave encore, le chef de l’OLP, fait unique dans l’histoire, est expulsé de Syrie en juin 1983.

C’est la fêlure : les gué­rilleros se muent en des­pe­rados. Des Pales­ti­niens portent les armes contre d’autres Pales­ti­niens. Pour la troi­sième fois de son exis­tence mou­ve­mentée, Arafat, comme il y a treize ans à Amman et l’année pré­cé­dente à Bey­routh, est assiégé à Tripoli (Nord Liban), cette fois par les Syriens et les Israé­liens. Privé désormais de toute auto­nomie ter­ri­to­riale, il est sauvé in extremis, pour la deuxième fois en un an, par les Français agissant sous le couvert des Nations Unies. La presse inter­na­tionale évoque le cré­puscule du chef pales­tinien. Il réussit néan­moins au Sommet isla­mique de Casa­blanca à entre­bâiller la porte du retour de l’Egypte dans le giron arabo-​​islamique d’où elle était exclue depuis cinq ans. De son exil de Tunis, à deux mille km du champ de bataille, il tente de recoller les mor­ceaux de ce qui demeure le vecteur de la reven­di­cation nationale palestinienne.

Le pré­sident Assad ne décolère pas, malgré les bons offices de l’Algérie, du Sud Yémen et de l’Union sovié­tique. Par quatre fois cette année, Arafat est contraint, à l’automne 1984, de renoncer à convoquer le par­lement pales­tinien en vue de se faire confirmer son lea­dership et éviter l’atrophie de la cen­trale pales­ti­nienne. Par crainte de scinder défi­ni­ti­vement son mou­vement, mais faute aussi de trouver l’hospitalité d’un pays pour y tenir ses assises. Une situation para­doxale pour un chef jadis incon­testé d’une orga­ni­sation reconnue par cent dix Etats. Para­doxale pour le symbole même de l’exil du peuple pales­tinien de se vouer à la recherche d’un refuge pour ses par­le­men­taires en exil, cruelle ironie de l’histoire, illus­tration tra­gique du drame palestinien.

Amputé de ses deux prin­cipaux adjoints, Khalil Wazir, Abou Jihad, l’adjoint opé­ra­tionnel sur le plan mili­taire, et, Abou Iyad, le res­pon­sable des ren­sei­gne­ments, de son homme de confiance, Ali Hassan Salameh, officier de liaison auprès de la CIA, tous trois éliminés par les ser­vices israé­liens pour tuer dans l’œuf tout dia­logue entre Pales­ti­niens et Américains,Yasser Arafat va faire l’objet d’un pro­cessus de dia­bo­li­sation, qui débou­chera quinze ans plus tard sur son confi­nement arbi­traire sur ordre du boucher de Sabra-​​chatila, le général Ariel Sharon, sous le regard indif­férent des pays occidentaux.

L’invasion du Koweït par l’Irak, en 1990, fera fondre sur lui le souffle du boulet. Plutôt que de se ranger dans un camp conte un autre et accentuer la division du Monde arabe, Arafat choisira d’endosser le rôle de médiateur entre Saddam Hussein et le Roi Fahd d’Arabie, talonné par l’Egyptien Hosni Mou­barak trop heureux par son acti­visme bel­li­queux de res­taurer le rôle moteur de l’Egypte sur la scène diplo­ma­tique arabe et jus­tifier sa fonction de sous traitant régional de la diplo­matie amé­ri­caine. Yasser Arafat sera mis au ban de la com­mu­nauté arabe et inter­na­tionale, plus pré­ci­sément au ban de la coa­lition occi­dentale, l’alliance de vingt six pays occi­dentaux et arabes mise sur pied pour châtier Saddam de son outre­cui­dance à l’égard d’une prin­ci­pauté pétro­lière, le Koweït. Il ne devra son salut qu’à l’accord israélo-​​palestinien d’Oslo conclu qua­siment à l’insu des chan­cel­leries occidentales.

L’homme, pour son audace, se verra gra­tifier du Prix Nobel de la paix, le 14 octobre1994, en com­pagnie des co-​​auteurs israé­liens de l’accord d’Oslo, le premier ministre Itzhak Rabin et le ministre des affaires étran­gères Shimon Pères. Conclu le 13 sep­tembre 1993, l’accord d’Oslo devait conduire à l’autonomie de la bande de Gaza et la zone de Jéricho (Cis­jor­danie) avant de déboucher cinq ans plus tard sur la pro­cla­mation d’un Etat pales­tinien. Il ne tiendra pas un an.

II. La coupe jusqu’à la lie

En 1995, Benyamin Neta­nyahu, le chef de Likoud, nouveau premier ministre israélien, freinera l’application de l’accord avant de le vider com­plè­tement de sa sub­stance dans l’indifférence des pays occi­dentaux. En toute impunité. C’est une nou­velle des­cente aux enfers pour Yasser Arafat dont le Nobel sera de peu de poids face aux avanies que les alliés occi­dentaux d’Israël vont lui infliger régulièrement.

Rien, abso­lument rien, ne sera épargné à celui que l’on a sur­nommé, parfois, à juste titre, « le plus célèbre rescapé poli­tique de l’époque contem­po­raine », et ce prix Nobel de la Paix, un des rares arabes à se voir attribuer un tel titre, boira la coupe jusqu’ à la lie.

C’est ainsi qu’à l’occasion des céré­monies mar­quant le 50eme anni­ver­saire de la fon­dation des Nations Unies, Yasser Arafat, fraî­chement auréolé des accords israélo-​​palestiniens d’Oslo et du Nobel de la paix (1993), celui qui sym­bolise pour la grande majorité des siens la renais­sance du peuple pales­tinien, le symbole de la reven­di­cation nationale pales­ti­nienne, va être rabroué d’une céré­monie à New York, fin octobre 1995, comme un vul­gaire intrus.

Suprême infamie, l’interdit pro­viendra du sul­fureux du Maire de New York, Rudolph William Louis Giu­liani III, un italo-​​américain, au motif que les mains du diri­geant pales­tinien étaient souillées du sang d’américains. Comme si les amé­ri­cains n’avaient pas sur la conscience la mort de pales­ti­niens. Comme si les amé­ri­cains n’avaient pas sur la conscience l’extermination des indiens d’Amérique, dont l’éradication a permis à ce fils d’immigrés ita­liens de pros­pérer à New York sur la terre de leurs ancêtres spoliés. Comme si des res­pon­sables amé­ri­cains n’avaient pas durant la Deuxième guerre mon­diale, pour pré­parer le débar­quement en Italie, pactisé avec la mafia d’origine ita­lienne sur­chargée de sangs d’innocentes vic­times amé­ri­caines. Un autre diri­geant arabe, un chef fier, le pré­sident Soleimane Frangieh, débar­quant à New York, en novembre 1974 pour par­rainer la pre­mière grande cam­pagne diplo­ma­tique de Yasser Arafat, avait eu droit à une fouille humi­liante de la part de la brigade canine de l’office de lutte contre les stu­pé­fiants. L’outrage fit du pré­sident libanais, le diri­geant poli­tique arabe le plus réso­lument anti­amé­ricain. Et cette tra­dition s’est per­pétuée avec sa descendance.

Au vu de ces expé­riences, il parlait dif­ficile de blâmer ceux qui, à l’habit diplo­ma­tique, conti­nuent de pré­férer le treillis. Loin s’en faut qu’il s’agisse d’une simple coquet­terie ves­ti­men­taire. Fidel Castro, par exemple. Le diri­geant cubain, un des der­niers sur­vi­vants de l’épopée révo­lu­tion­naire de l’après guerre, a eu droit à une ovation de douze minutes pour cinq minutes d’intervention devant l’assemble générale de l’ONU à l’occasion du 50 me anni­ver­saire de la fon­dation de l’organisation inter­na­tionale, alors que le pré­sident William Clinton, pour un dis­cours de 17 minutes n’a eu droit, en cette cir­cons­tance, qu’à des applau­dis­se­ments de circonstance.

La suite est connue et porte condam­nation de l’Occident et de ses pra­tiques désho­no­rantes : la pression finale mise par Bill Clinton, en 1999, pour arracher un accord israélo-​​palestinien en vue de redorer la fin de son mandat écla­boussé par le scandale Monika Lewinsky. Décrié par ses ennemis, dénigré par ses faux frères arabes, Arafat, seul contre tous, face au déchaî­nement média­tique sur les pré­tendues offres géné­reuses de Ehud Barak, ne cédera pas, sur rien.

Deux ans plus tard, les attentats du 11 sep­tembre 2001 contre les sym­boles de l’hyper puis­sance amé­ri­caine mettent au goût du jour la thé­ma­tique de la « guerre conte le ter­ro­risme », une aubaine pour son impla­cable ennemi Ariel Sharon et son dis­ciple amé­ricain George Bush qui dia­bo­li­seront à outrance Yasser Arafat pour en faire l’incarnation du mal absolu, quand bien même le com­man­di­taire de l’opération, Oussama Ben Laden, le chef d’Al Qaïda, n’était autre que l’ancien sous traitant des amé­ri­cains, celui là même qui aura détourné vers l’Afghanistan des mil­liers de com­bat­tants musulmans pour faire la guerre aux sovié­tiques, les prin­cipaux alliés alors de Yasser Arafat du temps du siège de Bey­routh en 1982.

2003, l’invasion amé­ri­caine de l’Irak offre à Ariel Sharon l’occasion de confiner Yasser Arafat dans sa rési­dence admi­nis­trative, avec la com­plicité hon­teu­sement passive des pays occi­dentaux, et, toute honte bue, cer­taines des plumes les plus réputées du Monde arabe, tels des mer­ce­naires de la presse, par­ti­ci­peront à la curée.

Cal­feutré dans sa luxueuse rési­dence lon­do­nienne à l’abri du risque et du besoin, Jihad el Khazen, le plus en vue des jour­na­listes pétro monar­chiques, directeur du journal « Al-​​Hayat » et caution pales­ti­nienne du journal saoudien, réclamera ainsi la démission non du boucher de ses com­pa­triotes pales­ti­niens de Sabra-​​chatila, le général Ariel Sharon, ou de son com­plice George Bush, du tru­blion libyen ou des géron­to­crates du Golfe, tous les fos­soyeurs de la cause nationale arabe, mais, para­doxa­lement, la démission de Yasser Arafat, le chef assiégé du mou­vement pales­tinien, celui là même qui était alors à portée des fûts des canons des chars israé­liens, le symbole de sa résis­tance nationale, la légende vivante du combat arabe.

Illus­tration patho­lo­gique de la décom­po­sition mentale d’une fraction de l’élite intel­lec­tuelle arabe gan­grenée par les pétro­dollars monar­chiques, sa pres­cription sau­grenue est inter­venue le 18 mai 2004 au len­demain de la des­truction du camp pales­tinien de Rafah par l’aviation israé­lienne, moins d’un mois après les assas­sinats extra­ju­di­ciaires des chefs cha­ris­ma­tiques du mou­vement isla­mique pales­tinien Hamas, Cheikh Ahmad Yacine et Abdel Aziz Al-​​Rantissi. Elle lui vaudra de la part de l’étoile mon­tante du jour­na­lisme arabe, l’éditorialiste vedette d’« Al-Qods Al-​​Arabi », Abdel Bari Atwane, un robuste rappel à l’ordre déon­to­lo­gique sur les règles élémen­taires de la décence dans le combat politique.

Dix huit mois de réclusion n’entameront pourtant pas la volonté de résis­tance du chef pales­tinien, qui décédera le 11 novembre 2004, sans n’avoir cédé rien sur rien, sur aucun des droits fon­da­mentaux de son peuple, pas plus sur le droit de dis­poser de Jéru­salem comme capitale que sur le droit de retour de son peuple dans sa patrie d’origine. Mieux, comme un inter­signe du destin, son bourreau, Ariel Sharon, sera réduit, treize mois plus tard, le 5 janvier 2006, à un état végé­tatif de mort-​​vivant, trans­formé en « légume » selon le jargon médical, plongé dans un coma, à l’image de sa poli­tique belliciste.

Sa stature sans commune mesure avec son terne suc­cesseur, Mahmoud Abbas, un bureau­crate affai­riste sans envergure, sans cha­risme, hante tou­jours la conscience occi­dentale, cinq ans après sa mort. Elle conduira les diri­geants occi­dentaux, sans crainte du ridicule, à de pathé­tiques contor­sions : Hillary Clinton, Secré­taire d’Etat amé­ricain, en tournée au Moyen-​​Orient, de même que son pré­dé­cesseur répu­blicain Condo­leeza Rice, tel un rituel immuable, fleu­rissent régu­liè­rement à chacun de leur passage à Bey­routh la tombe de Rafic Hariri, l’ancien premier ministre libanais assassiné, mais per­sistent à négliger à leur passage à Ramallah (Cis­jor­danie), le mau­solée de Yasser Arafat. Il en est de même de Nicolas Sarkozy, auto­pro­clamé « ami du peuple pales­tinien », qui contournera Ramallah, le siège du pouvoir légal pales­tinien, pour ren­contrer Mahmoud Abbas à Jéricho, lors de son voyage en juin 2008. Comme si un Prix Nobel de la Paix pales­tinien consti­tuait une mons­truosité infa­mante, comme si le porte étendard de la reven­di­cation nationale pales­ti­nienne était pes­tiféré même au delà de la mort.

Qu’il est déri­soire de contourner sa conscience par un chemin de tra­verse. Pathé­tique de se voiler la face devant ses propres for­fai­tures : George Bush et Condo­leeza Rice ont rejoint depuis belle lurette les oubliettes de l’histoire et leur compère Ariel Sharon a déserté depuis long­temps la mémoire des hommes, mais le mau­solée de Yasser Arafat trône, lui, tou­jours devant le siège de l’autorité pales­ti­nienne, objet de l’hommage régulier de tout un peuple, comme une marque de gra­titude indé­lébile à l’égard de son combat pour la renais­sance de la nation palestinienne.

Au hit parade du lea­dership pales­tinien, Yasser Arafat pâtissait de l’aspect théâtral de cer­tains de ses com­por­te­ments, et sur ce créneau là, Abou Ammar était sup­planté par deux per­son­na­lités aussi dis­crètes qu’efficaces : Georges Hab­bache, le cha­ris­ma­tique diri­geant de l’organisation mar­xi­sante Front popu­laire de Libé­ration de la Palestine, à la voix de stentor, d’une rigueur de vie exem­plaire, le médecin des pauvres d’où son surnom « Al Hakim », l’ancien chef du mou­vement natio­na­liste arabe, tombeur du pro­tec­torat bri­tan­nique d’Aden (Yémen du sud), et Khalil Wazir, alias Abou Jihad, com­mandant en chef adjoint de la gué­rilla pales­ti­nienne, et, à ce titre, l’animateur clan­destin de l’Intifada palestinienne.

Mais Yasser Arafat foca­lisera à lui seul la totalité de l’ostracisme israélo amé­ricain, concen­trant sur sa per­sonne les vexa­tions infligées à travers lui au peuple pales­tinien, sans doute en raison du fait qu’il passera à la pos­térité pour avoir été l’homme sans lequel la Palestine aurait été rayée de la carte du monde.

L’implosion poli­tique de Mahmoud Abbas, le 5 novembre 2009, à six jours de la com­mé­mo­ration décès de Yasser Arafat jus­tifie a pos­te­riori le scep­ti­cisme du chef his­to­rique des Pales­ti­niens à l’égard des pays occi­dentaux et porte condam­nation de la com­plai­sance de son suc­cesseur à l’égard de la duplicité occi­dentale, en même temps qu’elle révèle la ser­vilité de la diplo­matie amé­ri­caine et de son chef, Hillary Clinton, secré­taire d’état, à l’égard d’Israël.

Car­bonisé par ses ater­moie­ments dans l’affaire du rapport Gold­stone sur Gaza et par la rebuffade amé­ri­caine à propos des colonies de peu­plement, la renon­ciation de Mahmoud Abbas à une nou­velle man­dature pré­si­den­tielle apparaît d’autant plus cruel­lement pathé­tique qu’elle s’est accom­pagnée d’une cin­glante leçon de courage que lui ont asséné de jeunes pales­ti­niens en opérant, non sans risque, une percée dans le mur d’apartheid à l’occasion de la com­mé­mo­ration du ving­tième anni­ver­saire de la chute du mur de Berlin, une action qui a retenti comme un camouflet à Mahmoud Abbas et à Israël , un défi à la léthargie des ins­tances inter­na­tio­nales, un cadeau posthume à Yasser Arafat, ini­tiateur de la lutte armée palestinienne.

L’Etat pales­tinien qui se profile désormais iné­luc­ta­blement à l’horizon, com­pen­sation au rabais des tur­pi­tudes occi­den­tales à l’égard du peuple pales­tinien innocent, retentit aussi rétros­pec­ti­vement comme le triomphe posthume de Yasser Arafat, un hommage rétro­actif au combat du chef his­to­rique du mou­vement national pales­tinien, un hommage au porteur du keffieh pales­tinien, le symbole de l’identité pales­ti­nienne, promu désormais au rang de symbole uni­versel du combat contre l’oppression. [1]

[1] Réfé­rences :

1– Au soir du 20 Mars 1968, l’armée israé­lienne attaque par sur­prise le camp pales­tinien ins­tallé dans la bourgade d’AL Karameh, dans la vallée du Jourdain, déclarée par Moshé Dayan, alors ministre de la Défense, « repaire du Fatah ». Selon l’historien Benny Morris, les pertes israé­liennes se sont élevées à 33 tués et 161 blessés. Sur le plan matériel, Israël enre­gis­trera la perte de quatre chars de combat, 3 half-​​​​tracks, 2 voi­tures blindés ainsi qu’un avion, au cours de cette bataille qui aura duré 15 heures. Du côté pales­tinien, Kenneth Michael Pollack, ancien ana­lyste de la CIA, estimera les pertes pales­ti­niennes à 100 tués et 100 blessés, soit un tiers des com­bat­tants engagés tués ou blessés.

2-​​ L’un des plus célèbres faits d’armes de l’histoire antique, la bataille des Ther­mo­pyles de 480 av. JC deviendra l’emblème de la résis­tance grecque à l’envahisseur, car malgré la prise d’Athènes par les Perses, les Grecs purent faire recon­naître leur indé­pen­dance, après leur triomphe à Salamine, le 22 sep­tembre 480 av. JC. Trois cents spar­tiates com­mandés par le roi Léo­nidas Ier, pren­dront position à l’entrée du passage des Ther­mo­pyles, et com­bat­tront jusqu’au sacrifice, pour laisser aux Grecs le temps d’organiser leur défense. Au sommet du Kolonós, théâtre de l’ultime résis­tance spar­tiate, sur lequel fut érigé un mau­solée, une ins­cription du poète Sémonide de Céos (556467 av. JC), com­mémore cette action : « Étranger, va dire à Sparte qu’ici trois cents des siens sont morts pour obéir à ses lois ».

3-​​ Sur le rôle de l’Algérie : L’honneur de l’Algérie http://​www​.renenaba​.com/​?​p=689