Yasser Abbas, chef des Palestiniens unis

Gilles Paris, dimanche 12 février 2012

Que penser de l’accord signé à Doha entre le Hamas et le Fatah sous l’égide du cheikh Hamad ben Khalifa Al-​​Thani, émir du Qatar ?

Pourquoi serait-​​il plus fruc­tueux que celui de La Mecque, en 2007, qui s’était achevé, quelques mois plus tard, par l’expulsion par la force du Fatah de Gaza ? En un mot la sainteté saou­dienne sera-​​t-​​elle dépassée par le savoir-​​faire qatari. [1] ?

Premier point : le Qatar a beaucoup tenté, rarement réussi dans le monde arabe, qu’il s’agisse des accords pour le Liban qui n’ont pas fran­chement réglé la situation ou de la médiation au Yémen. Qui plus est, le Qatar n’a pas soutenu jusqu’à présent finan­ciè­rement l’Autorité pales­ti­nienne, en dépit de ses besoins pressants.

Deuxième point : l’accord ne dit pas comment concrè­tement l’entente va s’installer, comment va être traité la question des pri­son­niers "poli­tiques" des uns et des autres, comment seront pré­parées les élec­tions (théo­ri­quement prévues en mai, un chal­lenge impos­sible à tenir), comment refor­mater l’OLP pour que le Hamas puisse y prendre toute sa place.

Troi­sième point : faute de consensus pour une per­son­nalité qui puisse être jugée accep­table à la fois au Fatah, au Hamas, aux dona­teurs inter­na­tionaux et à Israël, c’est à Mahmoud Abbas que reviendra la charge de coiffer une équipe pro­vi­soire de tech­no­crates qui devrait être dévoilée le 18 février (parions que le délai ne sera pas tenu). Le poste de premier ministre, inconnu au bataillon dans les accords pourtant ô combien détaillés d’Oslo I et II, avait été créé pour empiéter sur l’omnipotence de Yasser Arafat, accusé de tous les travers. Ce poste est aujourd’hui pro­vi­soi­rement fondu avec la pré­si­dence et il revient à "Abou Mazen", bientôt 77 ans, de cumuler les fonc­tions de Père de la Nation et de chef de l’exécutif. Il a pour lui sa popu­larité. Guère plus.

Extrait d’un sondage effectué en décembre 2011, colonne de gauche total, milieu Cis­jor­danie, droite Gaza

[1] voir aussi Denis Sieffert - 9 février 2012

Fatah-​​​​Hamas  : accord historique  ?

La réconciliation entre les deux courants pourrait inaugurer un tournant.

On en parlait depuis long­temps, mais on n’y croyait plus guère. La récon­ci­liation entre les deux prin­cipaux cou­rants du paysage poli­tique pales­tinien, le Fatah, de Mahmoud Abbas, et le Hamas, repré­senté par Khaled Mechaal, est inter­venue lundi à Doha, capitale du Qatar.

L’accord, scellé en pré­sence de l’émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al-​​​​Thani, envisage la for­mation rapide d’un gou­ver­nement pro­vi­soire en vue des élec­tions prévues en mai. Le nouveau gou­ver­nement, que pré­sidera Mahmoud Abbas, devrait être rendu public le 18 février au Caire, lors d’une réunion de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP). « Tous les mou­ve­ments pales­ti­niens, y compris le Hamas et le Jihad isla­mique, y par­ti­ci­peront », a précisé lundi Azzam Al-​​​​Ahmad, l’un des diri­geants du Fatah.

Cet accord met fin à près de cinq années de crise ouverte après les affron­te­ments entre le Fatah et le Hamas, en juin 2007, à Gaza. Il est la consé­quence plus ou moins directe des révo­lu­tions arabes et de l’impasse des négo­cia­tions avec Israël. L’incertitude de la situation à Damas, où était notamment basé le prin­cipal diri­geant du Hamas, Khaled Mechaal, et le désen­cla­vement de Gaza à la suite de la chute de Mou­barak en Égypte, ont pu conduire le mou­vement isla­miste, branche pales­ti­nienne des Frères musulmans égyp­tiens, à réorienter sa stratégie.

Paral­lè­lement, l’Autorité pales­ti­nienne, dominée par le Fatah, est amenée elle aussi à repenser sa stra­tégie. Depuis septembre 2010, Mahmoud Abbas se heurte au refus israélien de geler les colonies à Jéru­salem et en Cis­jor­danie. Aban­donnée par Barack Obama, qui, lui aussi, avait un temps exigé d’Israël le gel des colonies, l’Autorité pales­ti­nienne met peut-​​​​être un terme à une séquence his­to­rique de négo­cia­tions initiée par Yasser Arafat, à partir de 1988, et qui avait abouti aux accords d’Oslo de sep­tembre 1993. Le Premier ministre israélien, Benyamin Neta­nyahou, a eu beau menacer, lundi, la direction pales­ti­nienne en la sommant de choisir entre la paix avec Israël et un accord avec le Hamas, il est victime de sa propre poli­tique du refus. N’offrant aucun débouché à la partie pales­ti­nienne la plus favo­rable au dia­logue, et tentant depuis plu­sieurs années de gagner du temps pour ren­forcer la colo­ni­sation dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, les diri­geants israé­liens ne pou­vaient guère retenir plus long­temps Mahmoud Abbas dans ce marché de dupes.

La réuni­fi­cation pales­ti­nienne confirme la volonté du pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne de déplacer le terrain de son action vers l’ONU et sur la scène inter­na­tionale, en renonçant à un face-​​​​à-​​​​face mor­tifère avec un gou­ver­nement israélien dont le seul objectif est la colo­ni­sation à outrance des ter­ri­toires pales­ti­niens. Ce tournant stra­té­gique devrait aussi marquer la fin de la cassure ter­ri­to­riale entre la Cis­jor­danie et Gaza.

De nom­breux obs­tacles cependant jalonnent encore la route d’une réuni­fi­cation durable. Pour l’heure, c’est un gou­ver­nement de tech­no­crates qui devrait être mis en place, pré­servant les sus­cep­ti­bi­lités des uns et des autres. La pré­pa­ration des élec­tions, leur dérou­lement, l’acceptation du résultat par le vaincu et la for­mation d’un gou­ver­nement issu des urnes sont autant d’épreuves qui attendent le mou­vement pales­tinien. Pour réussir, les diri­geants des deux prin­ci­pales fac­tions ont visi­blement décidé de réin­suffler vie à l’OLP, qui avait perdu de son impor­tance depuis la nais­sance de l’Autorité pales­ti­nienne, en 1996.

Article paru dans Politis