Y aura-​​t-​​il un État palestinien ?

mardi 29 avril 2008

Dans L’Humanité des débats du samedi 26 avril, face-​​à-​​face Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union euro­péenne et Régis Debray, écrivain, médiologue.

Sou­mises à la pression mili­taire per­ma­nente d’Israël, les bases phy­siques, écono­miques et humaines d’un État pales­tinien sont en voie de dis­pa­rition. Y a-​​t-​​il encore une place en Palestine pour un État pales­tinien ? C’est sur cette question para­doxale que se penchent nos deux invités, Leïla Shahid, repré­sen­tante de l’Autorité pales­ti­nienne à Bruxelles, et Régis Debray, écrivain et médio­logue (1). Il n’a pas oublié qu’il fut phi­lo­sophe et a intitulé son dernier livre Un candide en Terre sainte (2).

Il le dédie à la fois à son vieil ami François Maspero, qui lui a donné l’idée de ce reportage « sur les pas de Jésus », et à Jacques Chirac, qui lui avait confié la mission délicate d’étudier « les coexis­tences ethnico-​​religieuses » au Proche-​​Orient. Régis Debray, en quête des Évan­giles et de la Palestine, n’en a retrouvé que des évoca­tions. Les uns estompés par le temps, l’autre fra­cassée par l’occupation et la colo­ni­sation. Il a fait le constat de l’effacement pro­gressif, inexo­rable, du ter­ri­toire de ce qui devrait être un jour la Palestine. Alors que cette année doit être, si l’on en croit M. Bush, celle de la création de l’État pales­tinien promis par l’ONU en 1947.

Alors que le mou­vement sio­niste, lui, a concrétisé sa pro­messe et fêtera en mai les soixante ans d’Israël. Le prin­temps pour Israël, l’hiver de la « Nakba » pour les Palestiniens.

Régis Debray, quand on referme Un candide en Terre sainte, on n’est pas loin du désespoir absolu en ce qui concerne l’avenir de la Palestine. De votre voyage d’étude sur les lieux - effectué en 2006 à la demande de Jacques Chirac -, vous rap­portez un constat impla­cable : « Les bases phy­siques, écono­miques et humaines d’un État pales­tinien sont en voie de dis­pa­rition. » Vous dites aussi que dès 1938 « l’administration bri­tan­nique avait constaté l’impossibilité de créer en Palestine deux États, un juif, un arabe ». Alors, toutes ces luttes, ces plans de paix, tout ça pour rien ? Et est-​​ce que Leila Shahid, qui repré­sente la Palestine à Bruxelles, est d’accord avec ce diagnostic ?

Régis Debray. Dans la Fêlure, Scott Fitz­gerald dit : « On devrait pouvoir com­prendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer. » C’est vrai, en cet endroit que je redé­cou­vrais après quelques années avec l’analyse des cartes pré­cises dues au travail remar­quable des géo­graphes des Nations unies, l’OCHAA, j’ai constaté l’application d’un pro­gramme qui s’exécute, sans fanfare ni jour­na­listes, et qui consiste sim­plement à aller jusqu’à la fron­tière qui est pour le moment celle de l’État d’Israël : le Jourdain. Ainsi se déve­loppe, non de façon machia­vé­lique, mais de façon à la fois vitale, spon­tanée, inexo­rable, une colo­ni­sation doublée de travaux d’infrastructures, de cap­tation d’eau, d’occupation des hau­teurs, de rac­cor­de­ments d’une colonie à l’autre, une colonie sauvage qui est très vite offi­cia­lisée… bref, un pro­cessus qui est un rouleau com­presseur et qui ne cor­respond pas du tout à l’image qu’on a à l’extérieur.

Face à cette réalité, je me trouve devant cette dif­fi­culté : faut-​​il laisser le ronron diplomatico-​​médiatique nous dire que « d’ici un an nous aurons deux États », que « la Confé­rence d’Annapolis relance l’espoir de paix », que « nous, la France, appelons au gel des colonies »… Faut-​​il laisser cet écran de fumée, ou dire la réalité telle qu’elle est ?

À mon sens, ce qui serait déses­pérant, c’est d’entériner cet écran de fumée. Ce serait enté­riner le double jeu d’un gou­ver­nement qui s’efforce d’être consensuel à l’extérieur mais qui est impla­cable à l’intérieur. Et le double jeu de l’Occident qui consiste à laisser faire le plus fort en le pro­té­geant par une série de décla­ra­tions léni­fiantes. Faut-​​il déchirer cet écran au risque de décou­rager, de démo­ra­liser nos amis pales­ti­niens ? C’est un dilemme. Per­son­nel­lement, j’écris pour mon opinion publique, pour les Français, pour les Euro­péens et je ne veux pas qu’ils s’endorment sur de fausses certitudes.

Leïla Shahid. Je reviens d’un mois en Palestine après quatre ans d’absence, et j’ai été abso­lument catas­trophée, effondrée, de voir combien les choses ont régressé. J’ai l’impression qu’en quatre ans, c’est devenu qua­siment irré­ver­sible. À com­mencer par Jéru­salem. Jéru­salem aujourd’hui n’a plus d’existence en tant que ville arabe à l’Est, israé­lienne à l’Ouest. L’endroit où le mur est le plus répulsif, le plus dif­ficile à vivre, c’est Jéru­salem. Parce que, là, il est tout en béton. Ailleurs, sur ses 700 kilo­mètres de par­cours, c’est parfois un grillage avec des bar­belés. Mais à Jéru­salem, la Jéru­salem métro­po­li­taine qui est soixante fois plus grande qu’en 1967, il est entiè­rement en béton et il fait 9 mètres de haut.

Deuxiè­mement, c’est à Jérusalem-​​Est que l’agrandissement de colonies a été le plus important - toutes les infor­ma­tions le prouvent, en par­ti­culier celles de La paix main­tenant, qui a fait un remar­quable travail de « moni­toring » des colonies. C’est dans la tra­dition sio­niste clas­sique de créer des faits accomplis. Celui-​​là déchargera Israël de la nécessité de négocier le statut de Jéru­salem. Car si cela continue, il n’y aura plus rien à négocier.

La troi­sième chose qui m’a beaucoup choquée, c’est l’étendue des embran­che­ments de routes pour relier ce qu’on appelle le « ring road », le péri­phé­rique de Jéru­salem, qui va pra­ti­quement annexer toute la ville sur le plan du transport public et de l’espace. Ces embran­che­ments ne des­servent que les colonies. Il n’y a pas une seule bre­telle qui aille à Beit Hanina ou dans n’importe quelle ban­lieue de Jérusalem-​​Est. L’isolement de Jéru­salem de la Cis­jor­danie et des ter­ri­toires occupés est un fait accompli : on ne peut déjà plus parler de Jérusalem-​​Est comme capitale de l’État de Palestine. Fina­lement, et ceci concerne par­ti­cu­liè­rement les Français, à cause des entre­prises impli­quées (Veolia et Alstom), le tramway reliera les colonies à l’est de Jéru­salem à Israël, en violant toutes les règles du droit international.

Dans le reste de la Cis­jor­danie, l’extension des colonies autour d’Ariel, celle de Maale Adumin pra­ti­quement jusqu’à la mer Morte, l’extension du bloc du Gush Etzion font qu’il ne reste plus que trois entités com­plè­tement séparées : le ban­toustan du Nord, celui du centre et celui du Sud, qui ne sont pas viables comme ter­ri­toire d’un État.

Lorsque vous dites cela aux res­pon­sables israé­liens, le plus sérieu­sement du monde, ils vous répondent qu’ils vont faire des tunnels sous les colonies et des ponts par-​​dessus, pour res­pecter la lettre de ce qui est inscrit dans les accords : la conti­nuité ter­ri­to­riale. C’est lit­té­ra­lement kaf­kaïen, mais ils le disent sérieusement !

Les pre­miers à constater cet état de fait, ce sont les habi­tants de la Palestine, qui ne recon­naissent plus visuel­lement le paysage dans lequel ils habitent. Tous les jours il y a soit une nou­velle colonie, une « sauvage » qui devient offi­cielle, une autre qui obtient le statut de ville, comme Ariel ou Modiin. Ce constat, vous le trouvez dans la bouche de la plupart des citoyens, je ne dis pas des res­pon­sables de l’Autorité pales­ti­nienne. Car si les res­pon­sables devaient admettre qu’il n’y a plus les fon­de­ments ter­ri­to­riaux d’un État, ils devraient arrêter de négocier. Ou alors adopter une autre stratégie.

Dans votre rapport, vous pré­voyez une annexion, d’ici à trente ans, de l’ensemble des ter­ri­toires occupés. Sarih Nus­seibeh, recteur de l’université Al Qods, rap­pelle dans son dernier livre (1) qu’il a un jour publié une lettre ouverte demandant à Israël d’annexer les ter­ri­toires pales­ti­niens, ce qui abou­tirait à terme, disait-​​il, à ce que les Pales­ti­niens aient les mêmes droits civiques que les Israé­liens. Et réglerait le pro­blème, d’autant que la crois­sance démo­gra­phique pales­ti­nienne est élevée. Est-​​ce cette solution que vous envisagez ?

Régis Debray. Je n’envisage pas de solution car je ne suis ni un homme poli­tique, ni un diplomate, encore moins futu­ro­logue - ils se trompent tout le temps ! Ce que je dis, c’est que nous assistons à ce qu’on appelle ailleurs un net­toyage eth­nique plus ou moins soft, mais parfait, parce que c’est la chose sans le mot. Il est à la fois continu et invi­sible. Mon pro­blème n’est pas de concevoir des plans sur la comète, mais de partir, comme dit Leila, de l’état des lieux. Les Nations unies l’ont à leur dis­po­sition à travers des relevés de terrain par­fai­tement objectifs, méti­culeux, qua­siment quo­ti­diens. La question que je me pose, c’est celle de l’avenir des Pales­ti­niens et de l’Autorité pales­ti­nienne. La pro­po­sition de Nus­seibeh est au fond celle d’un État bina­tional, dont les Israé­liens ne veulent pas. On peut les com­prendre. Ils ont créé cet État pour avoir un lieu où ils sont majo­ri­taires et sortir d’une condition de minorité qui remonte à Titus. On peut com­prendre qu’ils n’aient pas envie, à terme, d’être à nouveau mino­ri­taires. La logique même du projet sio­niste exclut la bina­tio­nalité. Ou alors, le sio­nisme n’avait pas de sens.

Ce qui me frappe, c’est cette espèce de silence qu’observe l’Autorité pales­ti­nienne qui, devant cet état de fait, aurait deux atti­tudes pos­sibles : un, je me dissous, je vous rends les clefs et on applique la convention de Genève nº4 : celui qui occupe un pays doit le gérer, c’est-à-dire payer les fonc­tion­naires, les hôpitaux, les routes, les écoles. Cela aurait au moins le mérite de la clarté, en mettant toutes les parties au pied du mur. L’autre solution, c’est d’envoyer les cartes de la région à M. Bush, à M. Sarkozy, M. Blair et de leur dire : « On cesse de jouer. On n’a pas les moyens de s’opposer à cela, mais au moins nous sommes debout et lucides. Nous n’acceptons pas votre attitude de Tar­tuffe. Vous parlez de pers­pec­tives qui n’ont plus de réalité. Vous exhortez les Israé­liens à prendre des mesures, ils disent "oui" de la tête et font exac­tement le contraire. Vous n’en prenez jamais acte. Nous consi­dérons que vous êtes cores­pon­sables d’une vio­lation quo­ti­dienne de la loi inter­na­tionale. Nous ne vous consi­dérons pas comme une ins­tance de super­vision neutre. Vous avez pris le parti d’un État qui, pour des raisons qui lui sont propres et peuvent d’ailleurs s’expliquer, s’estime au-​​dessus des lois. »

Ce que je trouve embar­rassant quand on est un ami de la cause nationale pales­ti­nienne - comme j’aurais été un ami de la cause israé­lienne en 1946 -, c’est d’avaliser non seulement un déni de justice, mais encore un men­songe per­pétuel et un endor­mis­sement général de l’opinion. À trop faire comme si on ne se rendait compte de rien, comme s’il y avait des négo­cia­tions entre deux parties égales et de bonne foi, on devient un organe de col­la­bo­ration. Voilà les ques­tions que beaucoup de Pales­ti­niens, et pas seulement du côté du Hamas, et que beaucoup de gens informés, comme notre ambas­sadeur Sté­phane Hessel, com­mencent à se poser.

Qu’en pense Leila Shahid ?

Leïla Shahid. Je suis d’accord avec la non-​​crédibilité du pro­cessus de négo­ciation aujourd’hui. Il a été cré­dible entre 1993 et 2000. Je précise tout de même qu’il n’y a plus eu de négo­cia­tions depuis l’été 2000 jusqu’à Anna­polis, soit pra­ti­quement sept ans. Elles n’ont repris, offi­ciel­lement, que depuis Anna­polis. Mais sans aucune avancée. La réalité, elle, a beaucoup régressé. C’est vrai qu’il y a deux pos­si­bi­lités : ou bien l’Autorité en charge des négo­cia­tions, c’est-à-dire Mahmoud Abbas, dit : « C’est une mas­carade qui me dis­crédite et décré­di­bilise tout le pro­cessus, donc, je rentre chez moi », en confiant le dossier à une com­mu­nauté inter­na­tionale qui s’est montrée inexis­tante. Ou bien il constate : « La négo­ciation n’a pas marché, il faut une nou­velle stra­tégie, mili­taire, poli­tique, de sou­lè­vement popu­laire, mais autre chose. » C’est-à-dire mettre le point final à la stra­tégie d’Oslo dont il a été, per­son­nel­lement, le négo­ciateur principal.

Pourquoi ne fait-​​il ni l’un ni l’autre ? Je ne pense pas que ce soit par manque de courage ni parce qu’il ne fait pas le même constat que nous. Il le fait. Mais le jour où il le dira publi­quement, il n’y aura plus de négo­cia­tions. Et il devra confier le dossier à une tierce partie. Mais qui ? Les Nations unies ont prouvé leur inca­pacité à assumer leur rôle et la com­mu­nauté inter­na­tionale est, pour la pre­mière fois depuis la Seconde Guerre mon­diale, tota­lement com­plice de l’occupation. Elle a été inca­pable de traiter Israël comme un État rede­vable du droit. C’est la pre­mière fois au monde qu’un État va aussi loin dans la vio­lation des lois et qu’aucune forme de pression ni indi­recte, ni directe, ni écono­mique ni poli­tique ne lui est appliquée.

Je crois que la raison directe de ce qui apparaît presque comme de la « col­la­bo­ration » - c’est Régis Debray qui emploie ce mot, pas moi - est en partie la res­pon­sa­bilité d’une com­mu­nauté inter­na­tionale qui n’a pas laissé d’autre pos­si­bilité à la direction pales­ti­nienne. Il y a chez les Pales­ti­niens un sen­timent profond d’être dans le tête-​​à-​​tête total avec Israël, livré à Israël. Une conscience aiguë que la com­mu­nauté inter­na­tionale ne fonc­tionne pas en ce qui concerne le pro­blème pales­tinien. Elle ne demande pas l’application de ses propres réso­lu­tions, à com­mencer par la 242 qui refuse l’acquisition de ter­ri­toires par la force. Elle fonc­tionne quand il s’agit des Balkans, du Timor Oriental, du Kosovo, de tous les autres lieux du monde, mais pas quand il s’agit d’Israël. C’est parce qu’Israël, à cause de sa relation his­to­rique avec l’Europe, peut échapper à tous les devoirs.

C’est cela qui crée l’illusion - et je dis bien que c’est une illusion - qu’il n’y pas de salut hors du dia­logue direct avec les Israé­liens, dans un rapport de forces tel­lement inégal qu’il est utilisé non seulement pour changer la réalité, mais, ce qui est plus grave, pour dis­cré­diter ceux qui ont choisi, comme moi, la coexis­tence. Pour moi, Yasser Arafat est un homme his­to­rique pour les Pales­ti­niens. Il l’est aussi pour les Israé­liens. Pas parce qu’Oslo était bien négocié - il ne l’était pas -, mais parce qu’il a fait adopter par son peuple l’idée de coexis­tence. Ce qui veut dire, accepter la légi­timité d’Israël et la faire accepter par tous les Arabes. Aujourd’hui, le dis­crédit qui touche le pro­cessus de paix dis­crédite aussi le concept même de coexis­tence. Car face à l’aveuglement total des Israé­liens, les options dont dispose la direction pales­ti­nienne ne sont pas très nombreuses.

L’autre option est de fermer la négo­ciation ouverte en 1993, faute de résultat. Mahmoud Abbas dit qu’il le fera si, d’ici à la fin de l’année, il n’y a pas de changement.

Y a-​​t-​​il une autre stra­tégie, une autre forme de lutte poli­tique ou même mili­taire ? Je crois que la dif­fi­culté est le défi que repré­sente le Hamas qui, dès le début, a refusé la voie de la négo­ciation. Dire qu’on y renonce, c’est recon­naître leur succès. Ce n’est pas facile. Dis­soudre l’Autorité serait une irres­pon­sa­bilité totale - car à qui confierait-​​on la popu­lation pales­ti­nienne, aux israéliens ?

Pour ces deux raisons, l’Autorité pales­ti­nienne continue dans un chemin qui peut être mal inter­prété et qui suscite dans la popu­lation, mais aussi chez les amis de la Palestine, un ques­tion­nement immense. Il y a une réflexion dans la société pales­ti­nienne sur la redé­fi­nition d’une stra­tégie. Comme si nous avions achevé un cycle. Israël devra assumer sa res­pon­sa­bilité dans la fin de ce cycle com­mencé en 1993 et qui lui offrait, pour la pre­mière fois en quarante-​​cinq ans, une légi­timité. S’il n’y a plus d’espoir d’un État pales­tinien, nous perdons tous ces acquis. S’ouvrira un nouveau cycle dont per­sonne ne peut dépeindre les contours.

Est-​​ce que l’idée de Régis Debray d’installer l’ONU à Jéru­salem pourrait changer quelque chose ?

Régis Debray. C’est sau­grenu en appa­rence, mais impa­rable au plan juri­dique. La Charte des Nations unies ne fixe pas d’adresse pour son siège. Si une majorité de l’Assemblée générale le décidait, le Conseil de sécurité ne pourrait pas s’y opposer. L’idée remonte à Mas­signon, lorsqu’il sentait, en 1937, que la SDN était comme l’ONU aujourd’hui - un machin selon de Gaulle - qui n’était pas à la hauteur de sa tâche. Il s’est dit qu’on pourrait la revi­gorer en l’installant à Jéru­salem. Il sentait que c’était un lieu conflictuel. Mais les Amé­ri­cains n’y ont pas intérêt. Ils contrôlent l’ONU par divers moyens, dont le premier est l’osmose, le système d’écoute, les diverses pres­sions sur les États pauvres. Les Israé­liens ne le sou­haitent pas. C’est un pays ultra­sou­ve­rai­niste qui ne veut pas que la com­mu­nauté inter­na­tionale se mêle de ses affaires.

Avoir l’ONU chez soi, c’est embêtant quand on refuse d’appliquer ses réso­lu­tions. Mais sur le long terme, il y aurait un intérêt phy­sique pour toutes les nations du monde qu’il y ait la paix là où est le siège de l’ONU. Ce serait une garantie de sécurité à long terme pour Israël. En outre, ce serait un point d’équilibre qui assu­rerait la neu­tralité : il n’est pas sain que l’organisme chargé du droit soit au lieu de la force. La coïn­ci­dence entre la capitale d’un empire et celle du droit inter­na­tional est vicieuse dans son principe.

Leïla Shahid. Moi, j’ai trouvé cette idée géniale ; je n’avais jamais pensé à cela. Mais si on ne peut pas démé­nager l’ONU, on peut essayer de l’impliquer davantage. On n’a pas tiré le bilan de ses échecs. On a trop ten­dance à attribuer l’échec aux Pales­ti­niens, surtout en ce moment. Si on n’a pas été capables de défier Israël, sous pré­texte qu’on ne peut pas s’en prendre à sa sou­ve­raineté alors qu’on le fait pour d’autres, c’est là qu’est le pro­blème de deux poids, deux mesures. L’ONU, un machin, dit-​​on ? Mais on n’a pas trouvé quelque chose pour la rem­placer. Si Israël veut annexer tous les ter­ri­toires, il va se retrouver avec cinq mil­lions de Pales­ti­niens et devra gérer cela sur tous les plans, y compris la sécurité. Peut-​​être qu’un jour il aura besoin des Nations unies pour se sortir du « merdier » dans lequel il se sera mis.

Régis Debray. Il y a en effet quelque chose de sui­ci­daire dans l’attitude des Israé­liens. Cer­tains en sont conscients. J’ai vu Abraham Burg (2) il y a peu, il est de ceux qui voient loin. Une des raisons d’espérer est la pré­sence d’esprits libres en Israël, de gens qui allient une grande culture à un grand courage, et qui se rendent compte que la poli­tique de force est non seulement illé­gitime mais contre-​​productive pour elle-​​même et cause, à la fin, de faiblesse.

Il y a un mot capital qu’on n’a pas pro­noncé, c’est celui de Shoah. Israël est un État auquel beaucoup de choses illé­gales sont per­mises. Pourquoi ? Parce que c’est pour tout l’Occident un remords et une faute. Nous avons le sen­timent d’une dette, peut-​​être pas éter­nelle, mais qui n’a pas fini d’être payé et qui s’appelle l’Holocauste. Elle donne à Israël un statut onto­lo­gique de victime. Exercer une pression sur ce pays, c’est se montrer en quelque sorte com­plice a pos­te­riori d’un crime contre l’humanité.

L’Europe est para­lysée parce qu’elle porte cette immense culpa­bilité. Il est signi­fi­catif que ce soit les pays où il n’y a pas eu de dépor­tation ni d’étoile jaune qui sont les plus objectifs, les plus cou­rageux. Je suis très frappé de l’attitude de l’Église anglicane par rapport aux autres Églises chré­tiennes. Les pays nor­diques aussi, l’Espagne, tous les pays qui n’ont pas cette tache ignoble dans leur passé et qui nous est chaque jour rap­pelée - pas un jour sans que la radio, la télé­vision, le journal, ne nous ramène au Vel d’Hiv et à Vichy. Cela donne à Israël une immunité que per­sonne n’ose entamer. Cela pour l’Europe.

Quant à l’Amérique, c’est une colonie spi­ri­tuelle du peuple hébreu. C’est écrit dans les gènes de l’Amérique, dans la genèse his­to­rique des États-​​Unis. Vous avez donc en Europe une impos­si­bilité psy­cho­lo­gique d’intervenir et en Amé­rique une impos­si­bilité théo­lo­gique. Les deux ensemble, ça fait la com­mu­nauté inter­na­tionale. Quand vous avez dit cela, vous n’avez pas grand-​​chose à attendre de l’extérieur. Sauf si un Pales­tinien se lève face à la com­mu­nauté inter­na­tionale et com­mence à lui parler vrai, à dire « oui, il y a eu la Shoah, oui c’est un crime inex­piable, mais est-​​ce à nous de l’expier, nous qui ne l’avons pas commis ? Et est-​​ce qu’un crime contre l’humanité excuse des crimes de guerre per­pé­tuels ? Je crois qu’il faut secouer l’opinion inter­na­tionale. Le travail qu’Arafat a fait vis-​​à-​​vis de son peuple et du monde arabe, il faut qu’un Pales­tinien le fasse vis-​​à-​​vis de la conscience inter­na­tionale. Qu’il la mette face à sa rhé­to­rique. Prenez-​​la au mot : « Vous êtes la loi ou non ? Si on ne res­pecte pas ce que vous dites, cessez de faire des réso­lu­tions. Dissolvez-​​vous. » Il faut être un peu radical pour être réa­liste. C’est-à-dire aller à la racine des choses. Je trouve que les Pales­ti­niens ne sont pas assez radicaux. Je ne parle pas de vio­lence mais de radi­calité théo­rique et pratique.

Leïla Shahid. C’est vrai que les Pales­ti­niens, comme le monde entier, ont été pris au piège de la diplo­matie bien-​​pensante. Ils ont cru à un nouvel ordre mondial où chacun aurait sa place. Je suis d’accord sur l’analyse de ce qui a paralysé la com­mu­nauté inter­na­tionale. C’est pourquoi je dis aux ins­tances euro­péennes : « Israël n’est pas seulement notre pro­blème, c’est aussi le vôtre. Israël fait partie de votre his­toire. Il fait partie de notre présent et de notre avenir, pas de notre passé. Et vous ne pourrez pas régler vos comptes avec votre passé en vous contentant de nous envoyer une aide humanitaire. »

Je pense que la pro­po­sition de coexis­tence faite par Yasser Arafat était basée sur ce constat : même si nous n’avons pas été his­to­ri­quement res­pon­sables du génocide, nous assumons le fait que c’est un crime contre l’humanité, qu’il a eu lieu. Ayant assimilé cela, nous avons accepté de recon­naître Israël et son désir de fonder un État national là où il n’y a jamais eu d’État juif. C’est pourquoi nous nous sentons, sur le plan de la maturité poli­tique, de notre position éthique, en avance sur bien des conflits nationaux : nous avons intégré celui qui a été notre ennemi his­to­rique dans la vision de notre propre avenir. On ne reconnaît pas assez ce mérite aux Palestiniens.

La tra­gédie, c’est qu’à cause de l’entêtement israélien, à cause de la culpa­bilité que le monde a à l’égard d’Israël, on voit se déve­lopper, pour la pre­mière fois dans l’histoire, une montée de l’antisémitisme dans un monde arabe qui ne com­prend pas que la seule réponse d’Israël soit davantage d’expulsions, de colonies, de murs. Mais il y a en Israël des justes à qui je veux rendre hommage, des mili­tants anti­co­lo­nia­listes qui voient plus loin que les hommes politiques.

Quand on a l’impression que tout est bouché, comme main­tenant, cer­taines choses peuvent déclencher une situation nou­velle. Il y a dans la société israé­lienne, sur le plan de ce qui s’écrit, des ques­tion­ne­ments fon­da­mentaux. Par exemple le dernier livre d’Abraham Burg, qui ose nommer les choses par leur nom, décrire l’état de sa propre société, quitte à se faire lyncher. Par exemple Schlomo Zand, qui vient de publier en hébreu un livre où il se demande si on peut parler d’un peuple juif. Il y a dans la pensée juive sio­niste une réflexion qui peut remettre en cause beaucoup de choses.

Ce qui me désespère en revanche, c’est l’Europe. Je tra­vaille depuis deux ans dans les ins­tances euro­péennes, l’un des grou­pe­ments régionaux qui comptent le plus dans le monde. Cette Europe se montre inca­pable d’exister poli­ti­quement, mais elle se lance dans des projets nou­veaux, comme l’Union pour la Méditerranée.

Comment peut-​​on parler d’une telle union avec un conflit aussi important en son coeur alors qu’on n’a pas été capable de trouver une solution en treize ans de pro­cessus de Bar­celone ? C’est encore faire l’autruche. Et je m’inquiète parce que je vois qu’il y a d’autres forces poli­tiques dans cette région qui sont en train de gagner sur nos échecs, celui des laïcs, celui des par­tisans de la coexis­tence. Ceux qui ont une autre vision sont en train de gagner du terrain tous les jours. Pas seulement en Palestine. Cela va de la Mau­ri­tanie jusqu’à l’Irak.

Hon­nê­tement, je suis plus déses­pérée par l’attitude de l’Europe qu’en regardant nos deux sociétés, israé­lienne et pales­ti­nienne, qui, je le crois, trou­veront les res­sources pour s’en sortir, malgré les échecs dans les­quels nous sommes tous.

Entretien réalisé par Fran­çoise Germain-​​Robin paru dans l’Humanité des débats du 26 avril 2008.

(1) Méthode d’analyse des pro­cessus de trans­mission cultu­relle, qui étudie les rela­tions entre les objets sym­bo­liques, les formes d’organisations col­lec­tives et les média­tions tech­niques (NDLR). (2) Un candide en Terre sainte, Gal­limard, 2008, 450 pages, 22,50 euros. (3) Sarih Nus­seibeh vient de publier chez Lattès Il était un pays, la Palestine. (4) Ancien pré­sident de la Knesset, Abraham Burg vient de publier Vaincre Hitler.