Vous êtes où pour la fête ?

Gideon Levy, mardi 9 janvier 2007

Joyeuses fêtes : la fête du Sacrifice et le Nouvel An sont tristes dans un village empri­sonné de Cisjordanie.

« L’allègement des bou­clages » bat son plein : hourra ! Il y a moyen de se rendre à Qal­qilya ! Et il est même pos­sible d’aller, d’une manière ou d’une autre, à Naplouse, dont on voit les maisons depuis n’importe quelle fenêtre du village. Pas en voiture par­ti­cu­lière, il est vrai - un luxe pareil, on n’en rêvera même pas, ici - mais avec plu­sieurs taxis et à pied, de barrage en barrage. Plu­sieurs bar­rages - c’est à ne pas croire - sont même momen­ta­nément à l’abandon. Ah ! L’occupation éclairée !

La pluie ne cessait de tomber sur la Cis­jor­danie occupée, ce dimanche. Un ciel sombre et un froid péné­trant for­maient un décor sans pareil pour ces jours de fête. C’était le deuxième jour de la plus sainte des fêtes musul­manes, la fête du Sacrifice, et c’était le dernier jour de cette maudite année 2006 qui a fauché les vies de pas moins de 683 Pales­ti­niens, beaucoup plus que l’année pré­cé­dente, pourtant maudite et san­glante elle aussi. Seuls les nou­veaux habits de fête des enfants qui mar­chaient dans la boue et la pluie, entre les bar­rages, sautant de flaque en flaque, de taxi en taxi, se rendant chez grand-​​père et grand-​​mère avec des cadeaux, don­naient un petit air de fête.

Un jeune garçon, Akram Arman, est lui aussi parti en com­pagnie de ses deux petites sœurs pour se rendre chez leur tante à Naplouse. Pull neuf et pan­talon neuf pour tous les trois, mais le soldat du barrage de Beit Iba qui bloque l’entrée à Naplouse n’avait, lui, pas du tout l’humeur à la fête : « cartes d’identité ». N’ayant pas 16 ans, les deux filles n’ont pas encore de cartes d’identité : « Alors apportez les cer­ti­ficats de nais­sance », a ordonné le soldat et les enfants, honteux et apeurés, sont retournés d’où ils étaient venus, à la maison, dans leur village, pour aller chercher leurs cer­ti­ficats de nais­sance. Ima­ginez : vos enfants vont rendre visite à leur tante à Kfar Saba pour le nouvel an juif et on les renvoie gros­siè­rement à la maison parce qu’ils ont oublié leurs cer­ti­ficats de nais­sance. Joyeuse fête, les enfants de la famille Arman !

Il est joli, leur village, le village de Jit, perché sur une haute colline, à l’ouest de Naplouse. Les col­lines d’en face sont semées des maisons de Kedoumim, la colonie qui s’étend de colline en colline, comme un cancer. Là un quartier de cara­vanes, ici une antenne qui se dresse vers le lointain : le sio­nisme nouveau célèbre ses petites vic­toires tem­po­raires. Jit compte 2.500 habi­tants, dont la moitié vit du travail de leur terre. Leur terre ? Seulement ce qu’il en reste. Sur le chemin qui mène à une part consi­dé­rable de leurs terres, à l’ouest, il faut passer par plu­sieurs bar­rages. Parfois on peut, et parfois non.

Le citoyen Jemal Bakr, pro­fesseur d’anglais dans l’école du village voisin, Sera, doit par­courir quo­ti­dien­nement une qua­ran­taine de kilo­mètres pour se rendre à son école que l’on voit de la fenêtre de sa maison : tendez la main, vous la touchez. Au lieu de prendre la route directe jusqu’à Sera qui est sur la colline d’en face, il est obligé de se rendre à Naplouse en passant par le barrage de Beit Iba, et de là à Sera : parfois une heure et demie, parfois un jour et demi, cela dépend des barrages.

Main­tenant il se rend, tête haute, au village de Tal, pour une visite à sa sœur. C’est toute une entre­prise, là aussi. Le pro­fesseur d’anglais n’a pas vu sa voisine de sœur depuis la fête pré­cé­dente. Là non plus, pour se rendre chez elle, le pro­fesseur ne peut pas prendre sa propre voiture : seulement à pied et en taxi.

Le sort du père de ce pro­fesseur est pire encore : il ne peut pas se rendre chez lui. Cela fait quatre ans que Mahmoud Abou Bakr, vieil homme de 76 ans, portant un appareil auditif, n’est pas parvenu à aller chez lui. Sa maison qui est située sur la pente de la colline, une maison isolée, au pied du village de Jit mais encore sur son ter­ri­toire, se trouve sur une route où l’armée israé­lienne interdit tout dépla­cement pales­tinien. Sur le sentier noir qui ser­pente en des­cendant du village - le chemin le plus court pour se rendre à Naplouse - est parfois placé un « barrage sur­prise » et parfois la « sur­prise », c’est une jeep qui dévale à toute allure du poste de l’armée israé­lienne situé sur la mon­tagne, dès qu’un habitant rebelle ose aller sur la route, à pied ou en voiture.

Abou Bakr, qui a connu le sort des réfugiés de Haïfa, a renoncé à sa maison à flanc de colline et s’est loué une chambre à l’intérieur de Jit. Un militant des droits de l’homme, du village, Zakariya Sadah, porte, il est vrai, dans sa poche, une lettre de 2004, du capi­taine Shiran Asher, femme-​​officier chargée du contact avec le public au Com­man­dement Central, qui écrivait qu’ « il n’y a pas d’empêchement à cir­culer sur la route » et que « s’il y a un pro­blème ponctuel, il revient à l’habitant de s’adresser au Bureau de Coor­di­nation et de Liaison de Naplouse pour résoudre le pro­blème », mais cette lettre est usée d’avoir tant de fois été pré­sentée à des soldats et, sur la route, on ne peut pas cir­culer. Un vieil homme à moitié sourd qui s’appuie sur sa canne ne peut cer­tai­nement pas habiter une maison où il y a, qua­siment tou­jours, des « pro­blèmes ponc­tuels ». La semaine passée, jus­tement, le vieil homme a essayé de visiter sa maison et a été hon­teu­sement chassé. Il lui est permis d’y vivre, mais interdit de s’y rendre.

Les enfants du vieil homme sont dis­sé­minés dans les vil­lages des alen­tours, deux d’entre eux vivent à Jaffa. Son petit-​​fils est venu tout droit de chez lui, rue Yehouda Hayamit [à Jaffa], pour lui rendre visite à l’occasion de la fête : un jeune Israélien, élève à l’école Neve Shaanan de la ville, venu voir une réalité de vie autre. Cela fait des années que la famille ne s’est pas réunie toute entière pour un repas de fête.

Samar Sadah a lui aussi renoncé, cette année, aux céré­monies de la fête et aux tra­di­tion­nelles visites de famille. Aimable jeune homme de 29 ans, père de trois enfants, ne gagnant pas mal sa vie comme maga­sinier dans la zone indus­trielle de Barkan, il n’a pas le courage qu’il fau­drait pour les visites de fête, avec les bri­mades et les humi­lia­tions aux bar­rages. Samar est resté chez lui, cette année.

Il y a quelques semaines, les hommes qui tra­vaillent dans l’oliveraie fami­liale sur la des­cente du chemin, lui ont demandé de venir sur la par­celle pour leur en montrer les limites, « leur pré­senter la terre » comme il dit en bon hébreu, à l’approche de la récolte. C’était un samedi, dans l’après-midi, et Samar est allé avec son voisin et ses petits enfants jusqu’au terrain, à quelques cen­taines de mètres du village. Le trajet jusqu’à l’oliveraie s’est passé sans encombre, de même que la remise des ins­truc­tions aux ouvriers, mais le chemin du retour, il pré­fé­rerait l’oublier.

Une jeep Hummer est des­cendue de la mon­tagne. « Tu ne sais pas que ça t’est interdit de passer ici ? », a demandé le soldat.

- « Pourquoi est-​​ce interdit ? »

- « Apporte-​​moi un permis. »

- « Je suis allé sur ma terre. Un quart d’heure en tout et pour tout. Qu’est-ce que j’ai fait ? Quel permis ? »

- « Mets-​​toi sur le côté. »

Pendant 20 minutes, ils sont restés sur le côté. « Vous dites tous ne pas savoir qu’il faut un permis pour se déplacer sur cette route », a grogné le soldat. « Le soldat s’est énervé », raconte Samar, « Il s’est mis à crier et à me dire ‘Viens en bas’, au barrage de Jit ». Là, le soldat a remis les cartes d’identité de Samar et de son voisin aux soldats du barrage, mon­trant quatre avec ses doigts. Quatre doigts, cela fait quatre heures. Quatre heures, cela fait quatre heures à être retenu au barrage, punition pour inso­lence ou pour avoir emprunté sans auto­ri­sation une route non auto­risée menant aux oli­viers familiaux.

Samar, son voisin et ses deux petits enfants ont ainsi été condamnés par une pro­cédure expé­ditive à attendre pendant quatre heures humi­liantes dans l’auto. « Qu’est-ce que nous avons parlé, imploré, que n’avons-nous fait pour qu’il nous libère après une heure. Une heure, c’est très bien, mais quatre heures ? » Le soir a com­mencé à tomber et le froid à glacer les os, les enfants pleu­raient. Interdit de sortir fût-​​ce un instant de la voiture. Chez lui, à Jit, l’employeur israélien de Samar l’attendait, venu de Raanana rendre visite à son employé, mais Samar était retenu. « Je suis cloué ici avec vos soldats », s’est excusé Samar en appelant avec son télé­phone por­table. Le militant des droits de l’homme, Zakariya Sadah, a couru sur place, essayant de faire jouer ses rela­tions, en vain.

Après une heure et demie, les soldats ont permis de libérer les enfants et qu’un voisin des­cendu au barrage en voiture les ramène à la maison. L’entrepreneur de Raanana, des­cendu lui aussi jusqu’au barrage, n’est pas parvenu à convaincre les soldats d’adoucir la peine. A huit heures du soir, pas une minute avant le terme de la sen­tence de quatre heures d’attente, Samar et le voisin ont été libéré. Le soldat, dit Samar, a encore demandé une ciga­rette, mais Samar a refusé.

- « La pro­chaine fois, si tu passes sur la route, nous te retien­drons dix heures ».

- « Tu vois, mon frère, je n’ai pas envie que tu m’arrêtes même dix minutes. On a dit que pendant la récolte, il était permis de se déplacer, mais chez vous, même quand on dit que c’est permis, c’est interdit. »

Samar allume le poêle au pétrole qui diffuse un peu de chaleur dans la pièce, puis il propose des sucreries pour la fête. « Nous sommes pri­son­niers ici. Mes enfants, cela fait quatre ans qu’ils ne sont pas sortis du village. Quatre mois que je ne suis pas allé à Naplouse. Qu’irais-je faire à Naplouse ? Un soldat me dira ‘Apporte un permis’. J’ai une carte magné­tique pour Barkan, mais il suffit d’un soldat un peu nerveux avec les Arabes, nerveux pour une raison qui m’échappe, et il me dira ‘Reste là, sur le côté’. Alors pourquoi j’irais ? Je préfère être à la maison, ne pas sortir et ne pas avoir droit à tout ça. »

La fête à la maison : samedi, Samar est allé à la mosquée, puis il a rendu visite aux vieillards et aux malades dans le village, puis il est rentré chez lui. Son épouse est ori­gi­naire du village de Roujeib, au-​​delà de Naplouse, et elle sou­haitait rendre visite à ses parents, mais Samar a refusé. « Je lui ai dit : que veux-​​tu ? Partir main­tenant, par ce froid, avec les enfants, pour être retenue aux bar­rages ? Il n’y a aucune chance que tu passes sans être retenue. Alors mieux vaut rester à la maison. Elle leur a télé­phoné et leur a dit qu’elle ne vien­drait pas. C’est comme ça que chez nous, un jour de fête est un jour ordi­naire. Pas dif­férent des autres jours. Rien qui le distingue.

« Vous voulez faire une excursion ? Vous voulez aller à la mer ? Il n’y a que si ça vient du Ciel que vous irez à la mer. Mes enfants ne savent pas ce que c’est que la mer, ni ce que c’est qu’une excursion ». Ces der­nières années, Samar n’a vu la mer qu’une fois seulement : c’était un jour qu’il était allé à Tel Aviv pour un procès sur des ques­tions de travail, et il avait filé en douce jusqu’au bord de mer, à Jaffa. « J’aime bien les excur­sions. Une excursion, ça met de bonne humeur, pas déprimé. C’est chouette d’être libre. Mais notre vie à nous, ce sont des permis. Tu vas sur ta terre : il te faut un permis ; tu vas à ton boulot : il te faut un permis ; une vie de permis. Encore bien qu’il n’y ait pas de barrage à la porte de ma maison. L’entreprise où je tra­vaille a fait une excursion dans le nord. Loin dans le nord. Avec tout ce qu’ils ont dit, le patron et sa femme, pour qu’on nous donne un permis pour pouvoir y par­ti­ciper : rien n’y a fait. »

Ils sont cinq tra­vailleurs pales­ti­niens dans un entrepôt de maté­riaux de construction à Barkan, dont Nasser, le frère de Samar, qui est assis avec nous dans le salon. La majorité des tra­vailleurs sont israé­liens, de Raanana et de Petah Tikva. « Croyez-​​moi, nous pouvons vivre ensemble. Vous croyez qu’il la trouve bonne, le soldat, de se trouver main­tenant au barrage ? Pour per­sonne ce n’est drôle de rester dans la pluie à faire quelque chose de mauvais. Rester dans la pluie et demander leurs papiers à des gens, ce n’est pas une vie. »

« Demandez à mon enfant de cinq ans, ce que c’est qu’une bombe, ce que c’est que des soldats, ce que c’est que la peur. Un enfant devrait juste savoir comment jouer et aimer son école. Qu’il oublie qu’il y a une vie après ça. Des jeux, des jouets et voilà tout. Qu’il parte l’esprit ouvert sur la vie et non pas fermé, fermé par la peur. Si vous effrayez un petit enfant, ça lui reste dans la tête pour toute sa vie et il construit de mau­vaises choses là-​​dessus. »

« Que se passera-​​t-​​il l’année pro­chaine ? » Je pose la question à Samar, quelques heures avant le réveillon du nouvel an chez nous. « Ça n’ira pas bien. On dit qu’en 2007, il y aura une grande guerre. » Six habi­tants du village sont empri­sonnés en Israël et on pense aussi à eux durant cette fête. Samar et son frère Nasser essaient de les énumérer, de les nommer : « Abed et Nabil et Moustafa et Omar et un autre Abed et aussi Ahmed, qui est en séjour illégal mais en réalité, nous sommes tous dans une prison, une grande prison ».