Vous et moi et la prochaine guerre

Uri Avnery, dimanche 4 mars 2007

« Nous sommes prêts pour la pro­chaine guerre », a dit cette semaine un réser­viste à un reporter de télé­vision, sur un champ de manœuvres d’une brigade sur les hau­teurs du Golan.

Quelle guerre ? Contre qui ? Pour quelle raison ? Cela n’a pas été dit, et les ques­tions n’ont même pas été posées. Le soldat a dit comme une chose allant de soi que la guerre éclatera bientôt, et savoir contre qui ne sem­blait pas le pré­oc­cuper particulièrement.

Les hommes poli­tiques ont l’habitude de s’exprimer en prenant plus de pré­cau­tions, dans des for­mules du style « Si, Dieu nous en garde, une guerre éclatait… » Mais dans le dis­cours des Israé­liens, la pro­chaine guerre est consi­dérée comme un phé­nomène naturel, comme le lever du soleil du len­demain. Bien sûr, la guerre éclatera. La seule question est : contre qui ?

ET EN EFFET - contre qui ? Peut-​​être de nouveau contre le Hezbollah ?

C’est tout à fait pos­sible. A la Knesset et dans les médias, un vif débat eut lieu cette semaine sur le fait de savoir si le Hez­bollah avait déjà recons­titué toutes les forces dont il dis­posait avant la seconde guerre du Liban, ou pas encore. Dans une com­mission de la Knesset, il y eut une alter­cation entre l’un des chefs des ser­vices secrets, qui affirmait vigou­reu­sement qu’il en était ainsi, et le ministre de la Défense, qui exprimait l’opinion que le Hez­bollah n’avait que la « pos­si­bilité » d’y parvenir.

Hassan Nas­rallah, qui a un extra­or­di­naire talent pour rendre fous les Israé­liens, a jeté de l’huile sur le feu en annonçant, dans un dis­cours public, que des armes affluaient vers lui depuis la Syrie, et qu’il les trans­férait au sud dans des camions « recou­verts de paille ».

Nos com­men­ta­teurs ont réagi en déclarant que, « au plus tard cet été », l’armée israé­lienne sera obligée d’attaquer le Liban pour écarter le danger et, par la même occasion, effacer la honte et res­taurer le pouvoir dis­suasif de l’armée qui a été perdu sur les champs de bataille de cette mal­heu­reuse guerre.

OU PEUT-​​ÊTRE la Syrie, cette fois ?

C’est également pos­sible. Après tout, la manœuvre de brigade de cette semaine, la pre­mière depuis long­temps, a eu lieu au Golan et était mani­fes­tement dirigée contre Damas.

Certes, les Syriens ont proposé la paix. Ils sont en train de modifier leur stra­tégie pour amener inciter Israël à entamer des négociations

Mais c’est hors de question. Le pré­sident Bush a interdit à Israël de faire le moindre pas dans cette direction. Bush menace la Syrie d’une guerre (voir ci-​​dessous) et il est impen­sable qu’Israël, le com­pagnon de route loyal, fasse la paix avec quelqu’un que l’Amérique n’aime pas. Non, la paix avec la Syrie n’est pas dans les pré­vi­sions. Oublions la.

Et, comme ne l’ont pas dit les Romains : « si non vis pacem, para bellum » - si tu ne veux pas la paix, prépare la guerre.

Les pré­pa­ratifs vont bien au-​​delà de l’entraînement des forces sur le terrain. Ils ont aussi une dimension psy­cho­lo­gique. L’avant-veille, un très gros titre de la une du Haaretz annonçait : « Course aux arme­ments de la Syrie avec l’aide de l’Iran. » Les autres médias ont fait la même chose. On a dit que la Russie four­nissait à la Syrie d’énormes quan­tités d’armes anti-​​char, du type de celles qui ont perforé même les tanks israé­liens les plus modernes de la récente guerre. Et, comme si ce n’était pas suf­fisant, la Russie appro­vi­sionne aussi la Syrie avec des mis­siles anti-​​navire qui seraient une réelle menace pour notre flotte, et des mis­siles à longue portée qui peuvent atteindre n’importe quel coin d’Israël.

La presse met dans le même sac trois pays, la Syrie, la Russie et l’Iran, qui sont, comme par hasard, les trois membres du nouvel « axe de mal » de Bush.

Il est clair que cette cam­pagne média­tique est orchestrée par les chefs mili­taires et a un rapport avec la manœuvre mili­taire. En fait, c’est la pre­mière action du nouveau chef d’état-major, Gaby Ash­kenazi, qui a supervisé la manœuvre en com­pagnie du ministre de la Défense, Amir Peretz, (Un pho­to­graphe dégourdi a pho­to­graphié Peretz observant l’action avec des jumelles. Mais le cou­vercle des len­tilles n’avait pas été retiré et il ne pouvait donc évidemment voir que du noir)

La vérité est qu’aucun danger ne se cache de ce côté là. Il n’existe pas la moindre pos­si­bilité que la Syrie attaque Israël. Les capa­cités mili­taires de la Syrie, même avec toutes les armes russes qu’elle pourrait recevoir, sont de très loin infé­rieures à celles de l’armée israé­lienne. C’est le point de vue de l’ensemble de la com­mu­nauté des ser­vices secrets israé­liens. Si la Syrie se réarme, c’est dans des objectifs défensifs. Ils craignent, à juste titre, Israël et les Etats-​​Unis.

Mais si on veut la guerre, qu’est-ce que ça peut faire ?

ET PEUT-​​ÊTRE toutes ces ges­ti­cu­la­tions ne sont-​​elles que des tac­tiques de diversion, pour détourner l’attention du véri­table objectif de la pro­chaine guerre - l’Iran ?

Depuis de nom­breux mois main­tenant, nos médias dif­fusent presque quo­ti­dien­nement des mises en garde alar­mistes sur l’Iran. Dans quelques années, ce pays aura la capacité, ainsi que la volonté, de per­pétrer un « second Holo­causte ». L’image est celle d’un pays fou, conduit par un second Hitler qui est prêt à voir l’Iran anéanti si c’est le prix à payer pour effacer Israël de la carte.

Il est évident que contre un tel ennemi, le vieil adage hébreu s’applique : « Celui qui s’apprête à te tuer, tue-​​le en premier »

APRÈS LA guerre des Six-​​Jours, une satire paci­fiste portait le titre : « Vous, moi et la pro­chaine guerre » (« Vous » dans sa forme féminine). Peut-​​être devrait-​​elle être relancée aujourd’hui.

Durant les quelques der­niers jours, une très grande annonce publi­ci­taire a fait son appa­rition dans les journaux. Elle est signée d’un groupe qui se dénomme « Les soldats de réserve » et qui dit repré­senter les réser­vistes déçus de la der­nière guerre. L’annonce énumère toutes les raisons d’écarter Olmert du pouvoir, et se termine en beauté par le sinistre aver­tis­sement suivant : « Il restera dans son fau­teuil et dirigera la pro­chaine guerre. »

Peut-​​être est-​​ce exac­tement ce qu’il a en tête. Nous n’avons jamais eu un Premier ministre si pro­fon­dément embourbé dans les pro­blèmes. Dans quelques semaines, la com­mission d’enquête sur la seconde guerre du Liban publiera ses conclu­sions. Certes, c’est Olmert lui-​​même qui a nommé cette com­mission et choisi per­son­nel­lement ses membres, de façon à éviter de tomber entre les mains du comité d’enquête judi­ciaire, dont les membres auraient été désignés par la Cour suprême et qui auraient pu être beaucoup moins pré­ve­nants. Mais même ainsi, il se peut qu’il ne s’en sorte que de jus­tesse après les conclu­sions de la com­mission. En même temps, plu­sieurs allé­ga­tions de cor­ruption contre lui font l’objet d’enquêtes policières.

Il est vrai que la semaine der­nière Olmert a réussi à nommer de nou­veaux chefs de la police (dont un ami per­sonnel) ainsi qu’un nouveau ministre de la Justice à son goût, mais ceci ne lui garantit pas non plus une totale immunité.

En attendant il ne fait qu’illustrer une vérité ancienne : une per­sonne habile sait comment se sortir d’un piège dans lequel une per­sonne avisée ne serait pas tombée.

Il n’a pas de pro­gramme. Il l’a dit lui-​​même. Il est le chef d’un parti amorphe, sans membres ni ins­ti­tu­tions et sans racines réelles dans la popu­lation. Les son­dages d’opinion montrent que ses taux d’opinions favo­rables sont au plus bas (seul le ministre de la Défense plonge encore plus ). Olmert ne reste au pouvoir que parce que beaucoup pensent que toutes les alter­na­tives dis­po­nibles seraient encore pires.

Un Premier ministre cynique, empêtré dans une telle situation, pourrait faci­lement être tenté de lancer une nou­velle aventure mili­taire, dans l’espoir qu’elle lui rende sa popu­larité perdue et qu’elle détourne l’attention de ses ennuis per­sonnels et poli­tiques. Si tel est l’objectif, la question n’est pas tel­lement de savoir contre qui - les Pales­ti­niens, les Libanais, les Syriens ou les Ira­niens. L’essentiel est que cela arrive le plus tôt pos­sible, de pré­fé­rence au plus tard cet été. Il ne reste plus qu’à convaincre l’opinion publique de la pré­sence d’un danger exis­tentiel, mais dans notre pays, ce n’est pas trop difficile.

TOUT CECI nous rap­pelle, bien sûr, un autre diri­geant excep­tionnel - George W. Bush. Il est étonnant de voir à quel point ces deux-​​là se trouvent presque dans la même situation.

Le système poli­tique amé­ricain est admiré par beaucoup de gens en Israël, et de temps en temps l’idée que nous devrions aussi l’adopter ressort. Un diri­geant fort, élu direc­tement par le peuple, qui nomme des ministres com­pé­tents - qu’y a-​​t-​​il de mieux ?

Mais il semble que le système amé­ricain a créé une situation ter­ri­fiante : le Pré­sident Bush a encore deux années au pouvoir - et dans ce laps de temps il peut lancer une guerre selon son bon vouloir, même si aujourd’hui les Amé­ri­cains ont clai­rement montré aux élec­tions pour le Congrès qu’ils ont la guerre d’Irak en horreur. En tant que com­mandant en chef des forces mili­taires les plus puis­santes du monde, il peut élargir et inten­sifier la guerre en Irak, et, en même temps, lancer une nou­velle guerre contre l’Iran ou la Syrie.

Les deux chambres du Congrès peuvent théo­ri­quement l’arrêter en coupant les crédits pour les forces armées, mais la plupart des membres de ces deux augustes corps sont des moulins à parole qui sont ter­ro­risés à cette idée même (si tou­tefois ils l’ont). N’importe quel marine à Bagdad a plus de courage que toute la bande des Séna­teurs et membres du congrès réunis. Ceux-​​ci ne pour­raient même pas ima­giner entamer la pro­cédure d’impeachment contre le Président.

Ainsi, une per­sonne seule peut causer une catas­trophe mon­diale. Il n’a pas de freins, mais il a un fort ins­tinct pour la guerre : concré­tiser sa « vision » (qui lui est dictée par Dieu lui-​​même en conver­sation privée) et rehausser son image dans l’histoire.

Est-​​ce réa­li­sable ? Eh bien, l’armée amé­ri­caine est trop petite pour conduire une autre guerre majeure au sol. Mais Bush et ses conseillers croient qu’il n’est pas néces­saire de le faire. Ils sont les suc­ces­seurs du général amé­ricain qui en son temps parlait de « bom­barder le Vietnam pour le ramener à l’âge de pierre ». Après tout, cela a marché en Serbie et en Afghanistan.

Les néo-​​cons. qui règnent encore en maîtres à Washington, sont convaincus qu’une pluie de cen­taines de bombes intel­li­gentes sur toutes les ins­tal­la­tions nucléaires, mili­taires, gou­ver­ne­men­tales et publiques en Iran pour­raient « faire le travail ». Leurs amis en Israël applau­diront, puisque cela déchar­gerait Israël du besoin de faire quelque chose de sem­blable, à plus petite échelle.

Mais une aventure amé­ri­caine et/​ou israé­lienne serait une catas­trophe. Des bombes peuvent dévaster un pays mais pas un peuple comme les Ira­niens. Seule une ima­gi­nation déchaînée peut prévoir comment plus d’un mil­liard de musulmans d’une ving­taine de pays - y compris tous nos voisins - réagi­raient à la des­truction d’un pays musulman (même chiite). C’est jouer avec le feu, et cela pourrait pro­voquer une confla­gration mondiale.

Bush et Olmert et la prochaine guerre - AU SECOURS !