Visa pour l’image : « Le partage inéquitable de l’eau entre Israël et la Palestine »

Laurence Geai, de l’agence Sipa Press, fait partie des 14 photographes qui ont la chance d’être exposés au festival annuel de photojournalisme Visa pour l’Image qui se tient depuis le 27 août à Perpignan. A trois reprises, la photoreporter de 32 ans, s’est rendue en Israël et en Cisjordanie pour enquêter sur la gestion de l’eau du territoire. Selon un rapport de la Banque mondiale [1], un Israélien dispose en moyenne de quatre fois plus d’eau qu’un Palestinien. La série de photos, intitulée « Eaux troubles », témoigne de ce « partage inéquitable de l’eau » entre Israël, la bande de Gaza et la Cisjordanie. Entretien.

Margaux Mazellier, RFI, mardi 30 août 2016

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Août 2015. Des colons israéliens et des Palestiniens se baignent ensemble à Wadi Qelt, le long de la rivière Prat, dans la vallée du Jourdain en Cisjordanie. Laurence Geai

RFI : Comment s’organise sur le terrain cet « apartheid » de l’eau ?

L’accès à l’eau est très différent si on est un Israélien lambda, un colon ou un Palestinien. Les chiffres sont clairs : un colon dispose de 300 litres d’eau par jour et un Palestinien entre 80 et 120. Cette différence est visible sur le terrain et plus particulièrement l’été où, à cause de la chaleur, l’eau se fait plus rare. Dans la vallée du Jourdain, par exemple, il y a beaucoup de colonies agricoles avec d’énormes champs de palmiers verdoyants. Au contraire, la Cisjordanie autour est asséchée. Sur l’une des photos de la série, on voit une petite fille du village bédouin de Suzya en Cisjordanie se rafraîchir dans l’évier de la cuisine familiale. La photo suivante se situe à quelques mètres dans un village d’environ 900 colons, on y voit un petit garçon qui prend sa douche après s’être baigné dans une piscine. Le contraste est très parlant !

RFI : Mais, pourtant, il y a des ressources ?

Bien sûr ! L’aquifère (couche de terrain perméable et poreux pour stocker une nappe phréatique, ndlr) est alimentée par les pluies notamment, surtout en hiver, et les puits se remplissent. Il y a des ressources mais elles sont mal redistribuées. Normalement, Israël est responsable de l’approvisionnement en eau de la Cisjordanie. Mais le gouvernement exerce un contrôle inégalitaire sur l’eau de la région. Prenons la vallée du Jourdain. C’est l’une des principales sources d’eau du territoire. Or, l’essentiel de ces réserves est destiné à l’approvisionnement des colonies via plusieurs puits très profonds.

RFI : Mais les Palestiniens n’ont pas du tout accès à ces sources ?

Si, mais difficilement. La première raison c’est que les puits israéliens sont beaucoup plus profonds que ceux construits par les Palestiniens. La seconde, c’est que les Palestiniens doivent demander la permission aux Israéliens pour construire de nouveaux puits plus profonds. Or, la plupart des sources d’eau sont situées en zone C, qui représente 60% du territoire palestinien et qui est sous contrôle total israélien. Toute construction nécessite donc une demande d’autorisation qui, dans la plupart, des cas est refusée. De même, lorsque les Palestiniens essayent de construire des piscines naturelles en zone C, Israël les détruits presque systématiquement.

RFI : Quelles sont les populations les plus touchées par cette inégale répartition ?

En Cisjordanie, les bédouins sont particulièrement touchés. Ils ne disposent que de 20 litres d’eau par personne et par jour alors que l’Organisation mondiale de la santé recommande un minimum de 100 litres pour vivre décemment : ils se font livrer de l’eau ou ils en achètent, s’endettant lourdement parfois. Les réfugiés palestiniens, eux aussi, sont touchés. Dans le camp de Jalazun à Ramallah en Cisjordanie, les femmes recyclent l’eau de leur toilette en évacuation pour les WC l‘été. Elles n’ont pas le choix, lorsque l’été l’eau est parfois coupée pendant plusieurs jours. Les réfugiés palestiniens ne payent pas l’eau la plupart du temps en raison de leur statut. Ils sont aidés par différentes ONG et le gouvernement israélien.

Dans les colonies, l’agriculture prospère, des Palestiniens et de plus en plus de Thaïlandais y sont d’ailleurs employés. Toute l’eau du territoire va en priorité aux colonies. Près de Jéricho, le niveau du filet d’eau de Wadi Auja baisse considérablement en été, selon la quantité d’eau que pompe la colonie israélienne Yitav située juste à côté. En fait, le colon est plus important que le Palestinien. Au-delà de ça, les Israéliens ont développé des techniques permettant de faire vivre un désert avec de vraies prouesses technologiques ! Dans la zone désertique de la mer Morte, les Israéliens arrivent à faire pousser des centaines de palmiers. Ils utilisent des techniques modernes comme celle du goutte-à-goutte, une méthode d’irrigation utilisée en zone aride qui réduit au minimum l’utilisation de l’eau et de l’engrais. Une fois en Israël, dans le Negev, j’ai même photographié des vaches à qui on faisait prendre une douche parce qu’il faisait trop chaud !

RFI : Y a-t-il une différence entre la situation des Palestiniens qui vivent en Cisjordanie et ceux qui vivent dans la bande de Gaza ?

En Palestine, les gens ne meurent pas de soif. A Gaza, la situation est bien plus difficile. L’eau de l’aquifère côtier, la principale source d’eau de Gaza, est presque totalement polluée. L’eau est sur-pompée en amont par Israël, entres autres. Le niveau de la nappe phréatique est donc en chute, permettant ainsi l’infiltration d’eau salée. Une eau de mer qui est polluée par de mauvais engrais agricoles importés d’Egypte utilisés par les Gazaouis, mais aussi ceux utilisés par les agriculteurs israéliens et cisjordaniens alentours. A cela s’ajoute le fait que leurs stations d’épurations ne sont pas suffisamment grosses pour traiter les eaux usées. La plupart des eaux usées sont donc reversées directement dans la mer. Une grande partie des infrastructures en eau a été détruite pendant la guerre et à cause du blocus israélien et égyptien, les Gazaouis peuvent difficilement acheter du matériel pour assainir l’eau.

RFI : Comment les Gazaouis font-ils pour se procurer de l’eau alors ?

Des entreprises privées s’occupent de vendre l’eau dessalée aux Gazaouis, mais cela a un coût, l’eau est beaucoup plus chère et donc pas disponible pour tout le monde. Le prix de l’eau au mètre cube est environ trois fois plus cher en Palestine qu’en Israël ! Ceux qui n’ont pas les moyens de se payer de l’eau boivent de l’eau sale. Heureusement, des ONG, très présentes sur place, distribuent deux fois par mois de l’eau gratuitement ou à un coût réduit aux habitants les plus pauvres.

Ces problèmes de pollution de l’eau ont de graves répercussions sanitaires sur les populations, surtout sur les enfants, comme des problèmes rénaux. Mais il n’y a pas encore de chiffres ou d’enquêtes pour prouver le lien direct.

RFI : Quels autres types de relations liées à l’eau sont en jeu dans ce conflit ?

J’ai travaillé sur la pêche aussi. A Gaza, elle est limitée à 6 miles de la côte, soit presque 10 kilomètres, par Israël. Quand les Gazaouis dépassent à 6,5 miles, Israël envoie des roquettes. J’ai photographié des bateaux détruits qui gisent sur des plages. Cette limitation pose un autre problème, sanitaire encore une fois, car c’est sur les rivages que l’eau est la plus polluée.

J’ai aussi travaillé sur l’eau comme loisir. La dernière photo de la série montre la source du Wadi Qelt en Cisjordanie, située dans le parc Ein Mabua. On y voit des Palestiniens se baigner avec des Israéliens. Une image rare ! Les Palestiniens ne peuvent pas exploiter les ressources, mais peuvent s’y baigner.