Vers une normalisation entre Damas, Paris et Beyrouth ?

Adlène Meddi, samedi 12 juillet 2008

C’est avec l’ambition d’occuper le terrain laissé pro­vi­soi­rement vacant par Washington, avec la fin du mandat de M. Bush, que le pré­sident français inter­vient sur le dossier du Moyen-​​Orient.

La France se trans­formera ce week-​​end en car­refour diplo­ma­tique de l’Europe et du Proche-​​Orient, avec une ren­contre, aujourd’hui, entre le pré­sident syrien, Bachar Al Assad et le pré­sident français, Nicolas Sarkozy, qui sera ensuite élargie au nouveau pré­sident libanais, Michel Sleiman, suivie, le len­demain, du sommet lançant « l’Union pour la Médi­ter­ranée », avec plus de 40 diri­geants. La ren­contre franco-​​ syrienne doit consacrer la nor­ma­li­sation des rela­tions entre Paris et Damas, gelées par la France après l’assassinat, en février 2005, de l’ex-Premier ministre libanais, Rafic Hariri.

Damas a été accusé d’être der­rière cet assas­sinat, et l’ancien pré­sident français, Jacques Chirac, a fait savoir qu’il boy­cottera la céré­monie du 14 Juillet à cause de la pré­sence de Bachar Al Assad. Selon plu­sieurs obser­va­teurs, Damas effectue ainsi son retour sur la scène diplo­ma­tique, malgré les pro­tes­ta­tions d’opposants au gou­ver­nement syrien et de défen­seurs des droits de l’homme, après sa mise en qua­ran­taine par les Occi­dentaux. Paris dit vouloir « encou­rager » l’évolution de Damas, après le déblocage de la situation au Liban, marqué par l’élection du pré­sident Michel Sleimane. « Les rap­ports du Liban avec la Syrie sont normaux. Ce serait d’ailleurs une ano­malie qu’ils ne le soient pas. En réta­blissant le cours des choses avec la Syrie, nous ambi­tionnons de nor­ma­liser les rela­tions entre les chefs d’Etat arabes. Ce serait un honneur pour nous si nous par­ve­nions à jouer un rôle sur ce plan, même s’il est mineur », a estimé le pré­sident libanais, avant-​​hier, à Bey­routh. La ren­contre d’aujourd’hui devra, selon plu­sieurs experts, avoir des objectifs expli­cites et implicites.

Parmi ces objectifs, la coopé­ration dans la mise en place du tri­bunal inter­na­tional chargé de juger les assassins de Rafic Hariri — le procès pourrait s’ouvrir en janvier 2009 à La Haye — l’éloignement de la Syrie de l’Iran et l’affaiblissement de son alliance stra­té­gique, la révision des rela­tions de Damas avec le Hez­bollah libanais, le Hamas pales­tinien et les rebelles ira­kiens, ainsi que la reprise des négo­cia­tions de paix avec Israël autour du Golan occupé. Quant aux cri­tiques déclen­chées par la visite en France du pré­sident syrien, Nicolas Sarkozy a répondu en saluant, mardi, au sommet du G8, au Japon, la « quasi-​​unanimité de nos par­te­naires » sur l’invitation lancée à Bachar Al Assad. « Même nos amis amé­ri­cains (…) ont convenu que c’était quelque chose d’utile. » Le pré­sident a ajouté que « des déci­sions » seraient annoncées à l’issue de cette ren­contre. L’une pourrait être une visite en Syrie, déjà lar­gement évoquée dans son entourage, selon l’AFP. Dans un entretien, mardi à l’AFP, Bachar Al Assad s’est réjoui du virage engagé par Nicolas Sarkozy et a estimé que « c’est le chan­gement d’administration en France », avec l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy en mai 2007, qui a motivé le réchauf­fement des rela­tions franco-​​syriennes.

« Le pré­sident (Jacques) Chirac a voulu lier les rela­tions avec la Syrie à ses rela­tions per­son­nelles avec cer­taines per­son­na­lités au Liban. Le pré­sident (Nicolas) Sarkozy adopte une approche plus réa­liste », s’est félicité le pré­sident syrien. Bachar Al Assad a également sou­haité que la France joue « un rôle important » dans le pro­cessus de paix au Proche-​​Orient. C’est avec cette ambition d’occuper le terrain laissé pro­vi­soi­rement vacant par Washington avec la fin du mandat du pré­sident George W. Bush, que Nicolas Sarkozy réunira, demain, le Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, et le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, Mahmoud Abbas. Mais l’état du pro­cessus de paix et les agres­sions israé­liennes répétées sug­gèrent que la ren­contre Olmert-​​Abbas ne devrait pas accoucher de beaucoup plus qu’une poignée de main devant les caméras [1].

[1] voir aussi al-​​​​Hayat, publié en français par Courrier international :

Pourquoi la France veut réhabiliter Assad

Bien­venue dans le grand mar­chandage avec l’Iran, la Syrie, le Hez­bollah et le Hamas ! Peut-​​​​être n’est-ce qu’un moyen de gagner du temps pour l’Iran, qui veut continuer d’enrichir son uranium, et pour la Syrie, qui veut repousser la création du tri­bunal inter­na­tional chargé de juger les assassins de per­son­na­lités poli­tiques au Liban. Quant au Hez­bollah, il veut lui aussi engranger les fruits de l’accord de Doha [signé le 21 mai dernier pour mettre fin à la vio­lence au Liban], qui lui a donné un droit de veto sur le gou­ver­nement tout en l’autorisant à garder ses armes, tandis que le Hamas veut pro­fiter d’un cessez-​​​​le-​​​​feu avec Israël qui lui per­mettra peut-​​​​être de faire chuter le pré­sident de l’Autorité palestinienne.

Ce mar­chandage va aboutir à une nou­velle carte géo­po­li­tique régionale, dominée par Israël d’un côté et par l’Iran et ses satel­lites de l’autre. La Syrie et l’Iran obtien­dront par la négo­ciation ce pour quoi ils se sont battus mili­tai­rement, à savoir la domi­nation du Liban pour la pre­mière, et celle de l’Irak pour le second. De nom­breuses mesures d’apaisement ont été prises ces der­nières semaines. Un cessez-​​​​le-​​​​feu par-​​​​ci, un accord d’échange de pri­son­niers par-​​​​là, puis l’accord de Doha… Et tout cela vaut à la Syrie d’être féli­citée pour son rôle “constructif”.

Il faut savoir que le ministre de la Défense israélien, Ehoud Barak, véri­table homme fort du gou­ver­nement, sou­haite le retour de la Syrie au Liban. Il pense que le régime de Bachar El-​​​​Assad constitue la meilleure garantie pour la sécurité israé­lienne, puisqu’il est faible face à Israël, empêche les actions de la résis­tance à partir du ter­ri­toire syrien et assure le calme sur sa fron­tière, mais se montre déterminé à com­battre les Frères musulmans. Par consé­quent, Ehoud Barak pense qu’il faut briser l’isolement du régime syrien et le réha­bi­liter auprès des Euro­péens et des Américains.

Aujourd’hui, c’est le pré­sident Sarkozy qui mène la cam­pagne de réha­bi­li­tation de la Syrie. C’est lui qui a légitimé les ingé­rences de la Syrie au Liban en acceptant qu’elle soit partie pre­nante dans l’élection du nouveau pré­sident libanais, Michel Sleimane. Mais pas plus Sarkozy que le pro­chain pré­sident amé­ricain n’ont le droit de jouer avec le Tri­bunal pénal inter­na­tional en faisant de l’obstruction ou en déna­turant ses prin­cipes. Car le pré­sident français a une dette envers le Liban. C’est le pays du Cèdre qui lui a permis de rétablir de bonnes rela­tions avec ses Amé­ri­cains adorés [après les années Chirac]. Le franc-​​​​parler des Français est étonnant, notamment quand ils disent très sérieu­sement que leur pré­sident et leur ministre des Affaires étran­gères, Bernard Kouchner, sont fous. Ils cri­tiquent l’ancien pré­sident Chirac pour telle ou telle décision, mais per­sonne ne par­lerait de lui en usant des termes que l’on peut entendre à propos de Sarkozy et de sa clique.

Aujourd’hui, les diri­geants arabes qui prônent la modé­ration ne semblent pas au centre du jeu poli­tique mené par Sarkozy, ou de celui de Bush, qui n’a cessé de tor­piller l’établissement d’un Etat pales­tinien durant son mandat. Si ce grand mar­chandage se fait au détriment des forces modérées, il aura des consé­quences catas­tro­phiques pour la région, voire pour le monde entier. Et le prix à payer sera énorme.

Raghida Dargham

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