Vers un Etat palestinien ?

Michel Rocard, vendredi 28 octobre 2011

Les pro­cé­dures inter­na­tio­nales sont longues et incer­taines, plus encore que ne le sont les méca­nismes de décision dans nos démo­craties contem­po­raines souvent bureau­cra­tisées avec quelque excès.

On n’est donc sûr de rien. Mais il reste pro­bable que dans les mois qui viennent nombre de pays, peut être seulement les membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui sont au nombre de 15, peut-​​être l’ensemble des membres des Nations Unies dans leur Assemblée Générale, - ils sont aujourd’hui 193 – auront à se pro­noncer soit sur la pro­cédure, soit direc­tement sur le fond, au sujet de l’éventuelle recon­nais­sance par les Nations Unies d’un état pales­tinien. La demande vient d’en être faite offi­ciel­lement par le Pré­sident de l’Autorité Pales­ti­nienne, Mon­sieur Mahmoud Abbas.

Toutes les diplomaties nationales commencent donc à y réfléchir.

Voici main­tenant lar­gement plus d’une décennie, en fait bientôt deux, que l’accord s’est fait entre les grandes diplo­maties mon­diales, notamment celles du célèbre quartet – ONU, Russie, Union Euro­péenne, Etats Unis – de l’Autorité Pales­ti­nienne et par inter­mit­tence du gou­ver­nement d’Israël qui n’a pas for­mel­lement démenti la pers­pective globale, sur le fait que la paix au Proche Orient passe par la coha­bi­tation acceptée entre deux États, celui d’Israël et celui de Palestine.

Le Pré­sident Obama y a fait plu­sieurs fois réfé­rence de manière très explicite, le quartet en fait l’objectif, mieux, l’axe majeur de son action diplomatique.

Tout devrait donc aller pour le mieux, et la pro­cédure d’élaboration de Paix com­mencer par la recon­nais­sance de l’État Pales­tinien ? Hélas ce serait trop beau car le diable est dans les détails…

Aux yeux des Pales­ti­niens cela est sou­hai­table mais n’est pos­sible que si la capitale de leur État est Jéru­salem et si Israël cesse d’augmenter constamment la surface et le peu­plement de ses colonies ins­tallées dans les ter­ri­toires occupés. Pour Jéru­salem comme capitale Pales­ti­nienne, Israël a tou­jours refusé. Mais la pression des faits est si grande que beaucoup s’attendent à voir in extremis, au moment où la paix deviendra ima­gi­nable, une réforme des limites com­mu­nales rendre enfin pos­sible cette condition.

Pour le peu­plement des colonies c’est encore beaucoup plus dif­ficile. Israël n’a jamais accepté de le ralentir ni de se plier en aucun cas à aucune pression inter­na­tionale, même et surtout celle des États Unis. Pour Israël la guerre n’a pas duré assez pour que les Pales­ti­niens acceptent toutes leurs condi­tions même les plus indignes et les plus illégitimes.

La pression de l’État juif comme de la dia­spora a même été suf­fi­sante pour amener tra­gi­quement le Pré­sident Obama à recon­naître publi­quement son impuis­sance et donc l’abandon de la pression sur Israël. De ce fait, conduite par des séna­teurs irré­duc­tibles, la diplo­matie amé­ri­caine menace et fait pression sur les Etats sus­cep­tibles de voter la création et la recon­nais­sance d’un Etat Palestinien.

L’actuelle direction Israé­lienne ne veut clai­rement pas la paix dans la situation actuelle, et doit avoir dans la tête une solution à l’irlandaise du XIXème siècle. On s’entretuera pendant encore des décennies. Il faut à ces gens une dis­pa­rition à peu près totale de l’identité pales­ti­nienne. Ce n’est pas tolé­rable, et le reste du monde ne doit pas le tolérer.

Il est dif­ficile et couteux pour toute nation d’ouvrir un conflit explicite avec les Etats Unis, chacun le sait. Mais lorsque ceux-​​ci, en fonction de fra­gi­lités élec­to­rales internes, renoncent à leur lea­dership mondial, le reste du monde n’est pas tenu de suivre. Mieux il a le devoir de ne pas les suivre.

Le Pré­sident Abbas a fait avec le dépôt de cette demande un acte cou­rageux et qu’il sait risqué : il y aura néces­sai­rement des mesures bru­tales de rétorsion.

Mais il défend là une der­nière chance de la paix. Cela lui a d’ailleurs valu un grand sur­croit de popu­larité et de respect chez lui comme dans le monde entier. Pour tenter de briser ce résultat c’est avec le Hamas, l’organisation qui prône qua­siment la guerre per­ma­nente, qu’ Isarël a négocié la libé­ration du soldat pri­sonnier depuis cinq ans, Gilad Shalit, contre la libé­ration d’un millier de pri­son­niers venant du Hamas et même pas celle du n° 2 du Fatah, Marwan Bar­ghouti. Il faut à Israël un inter­lo­cuteur aussi désireux que lui de continuer la guerre à tout prix.

Il y a long­temps que les diri­geants d’Israël désolent et inquiètent tous ceux qui dans le monde, et j’en suis, se sont voulus depuis la Shoah les défen­seurs du droit du peuple juif à son état et à sa sécurité. Mais on avait rarement atteint ce niveau d’indignité : conso­lider osten­si­blement l’acteur le plus hostile à la paix, amener les Etats Unis à se dédire et à voter contre la création d’un Etat Pales­tinien qu’ils ont tou­jours défendu, et défendre avec le plus évident cynisme leur droit de refuser la paix…

Aucune nation civi­lisée ne doit per­mettre ces com­por­te­ments. Il faut créer l’Etat Pales­tinien en droit, pour lui per­mettre au moins l’accès à la Cour pénale inter­na­tionale, et puis ensuite il faudra beaucoup aider et défendre ce tout jeune état.

Nos amis américains ont perdu là leur droit moral au leadership.

Voilà qui change le monde.