Vers la 4e guerre mondiale ?

Pascal Boniface, lundi 22 août 2005

Pendant des décennies, on a parlé du “conflit israé­loarabe”. Depuis les accords d’Oslo, on évoque plutôt un “conflit israélo-​​palestinien ”.

« Pendant des décennies, on a parlé du “conflit israé­loarabe”. Depuis les accords d’Oslo, on évoque plutôt un “conflit israélo-​​palestinien ”. Mais, contrai­rement à ce que cette nou­velle appel­lation pourrait laisser croire, le conflit, loin d’avoir été ramené à de moindres pro­por­tions, est devenu plus emblé­ma­tique et central, se situant désormais au coeur d’un éventuel choc géné­ralisé entre le monde occi­dental et le monde musulman. S’il ne s’agit plus, en effet, d’un conflit israélo-​​arabe au niveau étatique, le conflit s’est accentué au niveau des peuples arabes et même musulmans. Le sort du monde peut se jouer sur quelques kilo­mètres carrés. Israé­liens et Pales­ti­niens ne sont plus devenus, sans y aspirer, que les dépo­si­taires d’un éventuel chan­gement de para­digme des conflits. Ils sont à leur corps défendant res­pon­sables de l’éventuelle sur­ve­nance d’un conflit civi­li­sa­tionnel majeur. C’est pourquoi, plus que pour des raisons com­pas­sion­nelles envers les popu­la­tions concernées, ce conflit ne peut plus être laissé dans les mains de ses seuls pro­ta­go­nistes, si ceux-​​ci per­sis­taient à ne pas le régler. Désormais, il ne leur appar­tient plus. Il est devenu, une fois encore, plus pour des raisons stra­té­giques que morales, l’affaire de tous. Si le conflit ne prend pas fin, il risque non seulement d’entraîner dans un suicide mutuel les peuples israélien et pales­tinien, mais également de pré­ci­piter le monde vers un choc géné­ralisé. Sans être les pro­ta­go­nistes directs de ce conflit, les Occi­dentaux y sont partie pre­nante, c’est ce qui en fait l’originalité. »

C’est ainsi qu’à partir du conflit israélo-​​palestinien Pascal Boniface situe le choix crucial de notre époque : ou la paix dans la justice ou une bataille « cos­mique » entre le Bien et le Mal. Les lec­teurs de Pour La Palestine retrou­veront ici les lourdes pré­oc­cu­pa­tions que nous exprimons depuis un certain temps quant aux risques qu’induit la non-​​solution poli­tique du conflit. Ils retrou­veront aussi les qua­lités péda­go­giques et de syn­thèse que possède l’auteur pour pré­senter son sujet. Le livre prend en compte les trans­for­ma­tions his­to­riques post-​​guerre froide du scé­nario inter­na­tional, un monde mono­po­laire où la « guerre pré­ventive contre le ter­ro­risme » a rem­placé la force du droit inter­na­tional par le retour brutal de la loi du plus fort. Il regroupe un ensemble d’éléments souvent pré­sentés de manière séparée pour pro­poser une syn­thèse his­to­rique et stra­té­gique efficace de l’évolution du conflit.

Palestine, miroir d’enjeux mondiaux

Avec ce travail, on voit d’une manière limpide qu’après la confir­mation élec­torale des néo­con­ser­va­teurs aux Etats-​​Unis, l’après-Arafat recon­firme la place du petit peuple pales­tinien au coeur des grandes et dra­ma­tiques ques­tions mon­diales. La Palestine rede­vient, comme elle l’a été pendant toute son his­toire, le miroir du monde et en subit pour le meilleur et pour le pire ses transformations…

Aujourd’hui en par­ti­culier où s’affirme la radi­ca­li­sation du conflit entre les cou­rants fon­da­men­ta­listes chré­tiens et juifs d’un côté et isla­miques de l’autre, la Palestine est l’épicentre de leur oppo­sition frontale. De nouveau la Palestine et son peuple se trouvent, sans néces­sai­rement en avoir été la source ini­tiale, au centre d’un conflit qui tend à embraser le monde sans pour cela obtenir une soli­darité et un soutien suf­fi­sants des forces qui s’opposent à cette dégé­né­res­cence. Tel est le scé­nario inter­na­tional et idéo­lo­gique que nous dessine Pascal Boniface, à travers un ensemble de cha­pitres qui consti­tuent autant de syn­thèses concises et bien docu­mentées. On retiendra surtout les cha­pitres consacrés au concept de choc des civi­li­sa­tions, à l’alliance sin­gu­lière - véri­table osmose - entre Etats-​​ Unis et Israël, à la guerre contre le ter­ro­risme et au rôle pos­sible de l’Europe…

Peut-​​être aurait-​​on sou­haité un déve­lop­pement plus complet sur l’environnement arabe et musulman et sur la stra­tégie amé­ri­caine visant à désa­gréger les Etats arabes sun­nites à partir des dif­fé­rentes mino­rités internes non sun­nites ou non arabes, que ce soit en Arabie saoudite, en Irak ou au Liban… Le tout au bénéfice aussi d’Israël [1]. On aurait ainsi mieux montré les risques d’extension du conflit à partir d’une stra­tégie du chaos inter­eth­nique qui contribue davantage encore à isoler le combat national palestinien.

De même, les risques de nucléa­ri­sation du conflit à partir du déve­lop­pement du système nucléaire israélien et de son adap­tation à des frappes pré­ven­tives contre l’Iran ou tout autre pays de la région considéré comme menaçant auraient mérité une mise à jour. Peut-​​être enfin, aurait-​​il été utile de consacrer à Jéru­salem et à ses enjeux une place plus impor­tante en raison de son rôle sym­bo­lique majeur.

Fina­lement, en fermant ce livre, on mesure combien ces chan­ge­ments radicaux qui s’opèrent sous nos yeux dans la nature même du conflit n’ont en aucune manière conduit à repenser le concept de sécurité au-​​delà de sa dimension mili­taire. Pour George W.Bush comme pour Ariel Sharon, la paix comme concept et comme phi­lo­sophie des rela­tions inter­na­tio­nales n’existe pas. La guerre per­ma­nente est la forme spé­ci­fique dans laquelle l’un et l’autre tendent à orga­niser leur système de domi­nation du Moyen-​​Orient.

Aujourd’hui, face à la qua­trième guerre mon­diale en ges­tation, la lutte pour les droits du peuple pales­tinien est, en der­nière analyse, une lutte pour la paix où doivent se rejoindrent les peuples pour la construction d’un monde plus juste et par consé­quent peu disposé à la guerre.

Tel est le message de cet important ouvrage marqué par un sain pes­si­misme qui nous oblige à agir avant qu’il ne soit trop tard.

- Bernard Ravenel

Pascal Boniface est directeur de l’Institut de Rela­tions Inter­na­tio­nales et Stra­té­giques (IRIS). Auteur d’une qua­ran­taine d’ouvrages sur les ques­tions géo­po­li­tiques, il enseigne à l’Institut d’Etudes Euro­péennes de l’Université Paris VII. Il est membre du comité consul­tatif sur le désar­mement auprès du Secré­taire général de l’ONU.

[1] Cette pro­blé­ma­tique stra­té­gique a été l’objet d’une élabo­ration globale à la fois de l’organisation sio­niste mon­diale dans son organe Kivounim au début des années 80 et par la droite néo-​​​​conservatrice amé­ri­caine dans les années 90 autour de l’American Entre­prise Ins­titute (avec Richard Perle, David Frum, Michael Novak etc.).