Union européenne et monde arabe. Fragilités d’un partenariat trop sélectif

François Burgat, dimanche 11 février 2007

Alors que l’UE tarde à prendre la mesure du prix que lui coûte l’impopularité des vec­teurs étatiques de son action, elle ne par­vient pas à établir le contact avec des acteurs non étatiques plus représentatifs.

Qu’ils soient constitués par les oppo­si­tions, les « acteurs reli­gieux » ou les « sociétés civiles », ils souffrent para­doxa­lement d’une iden­tique fragilité.

Des sociétés civiles « domestiquées »

Les « sociétés civiles » sont l’objet dans le monde arabe de deux ten­ta­tives d’appropriation res­trictive. Les régimes auto­ri­taires par­viennent le plus souvent à y établir leur autorité, vidant ainsi le concept de toute portée. Ce détour­nement « interne » est aggravé par le fait que les Euro­péens ont eu ten­dance à res­treindre eux-​​mêmes la notion de société civile aux seuls acteurs dits « laïques » et à en exclure plus ou moins consciemment le large spectre des oppo­si­tions isla­mistes, des intel­lec­tuels ou des asso­cia­tions émanant ou seulement sus­cep­tibles de sym­pathie avec cette partie du paysage poli­tique. Lorsqu’elle ne parle pas aux États, le plus souvent, l’Europe ne sait parler qu’avec ceux « qui lui res­semblent ». La sélection des voix dési­gnées comme « laïques » s’opère souvent de sur­croît sans trop se soucier, le cas échéant, de leur proximité avec les régimes, dès lors qu’elles disent à leur vis-​​à-​​vis européen dans l’une des langues qu’il parle (c’est-à-dire tout sauf la langue locale) et dans la « ter­mi­no­logie » qui lui est fami­lière ce qu’il sou­haite entendre.

Si res­pec­table puisse-​​t-​​elle être dès lors que l’on en mesure les limites, cette com­po­sante très mino­ri­taire conforte chez son vis-​​à-​​vis occi­dental l’idée qu’elle détient le monopole du potentiel moder­ni­sateur dans les sociétés arabes. Et pour pro­téger son quasi-​​monopole de repré­sen­tation auprès de l’environnement inter­na­tional, elle par­ticipe très acti­vement au pro­cessus de démo­ni­sation et d’exclusion de ses rivaux isla­mistes. Confortée par cette frange radicale d’une intel­li­gentsia laïque qui, dans son ensemble, est pourtant très loin de se res­treindre à une telle posture, l’Europe sur­évalue assez sys­té­ma­ti­quement des expres­sions asso­cia­tives de la société civile dotées d’une très faible repré­sen­ta­tivité : il leur suffit trop souvent de s’afficher comme « fémi­nistes », « de gauche » ou « laïques » pour que leurs inter­lo­cu­teurs euro­péens ne se sou­cient nul­lement ni de la réalité de leur ancrage popu­laire ni même de leur proximité éven­tuelle avec les régimes autoritaires,au point d’être parfois ins­tru­men­ta­lisées ou même créées par les régimes à seule fin de nourrir et d’exporter le dis­crédit d’une (large) caté­gorie de leurs prin­cipaux oppo­sants politiques.

Sous le pavillon des ONG cir­culent en effet (dans le monde arabe mais pas seulement) toutes sortes de mar­chan­dises, y compris ce que cer­taines vic­times de l’autoritarisme des régimes appellent aujourd’hui par dérision des « OVG » c’est-à-dire des orga­ni­sa­tions… « vraiment gou­ver­ne­men­tales ». De la Tunisie au Maroc en passant par le Yémen ou l’Arabie, elles sont créées « à la demande et selon la conjoncture » en fonction des besoins de la com­mu­ni­cation des régimes avec les chan­cel­leries ou les dona­teurs étrangers, pour atténuer leur image d’autoritarisme, acca­parer des finan­ce­ments mais aussi dis­cré­diter et contre­carrer toute concur­rence de véri­tables ONG. C’est ainsi que le soutien de l’UE aux ONG et à travers elles aux « sociétés civiles », qui devrait nuancer sa proximité avec les régimes, se trans­forme très souvent, via les « orga­ni­sa­tions très gou­ver­ne­men­tales », en un sur­croît de soutien à leur égard.

Le cas bien docu­menté de la Tunisie fournit un exemple par­ti­cu­liè­rement révé­lateur de pra­tiques qui n’ont tou­tefois rien de spé­ci­fique et peuvent être extra­polées à la quasi-​​totalité des pays de la zone. Le 26 juin 2004, lors de la réunion à Ham­mamet de la com­mission pré­pa­ra­toire au Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), les auto­rités ont montré une nou­velle fois leur capacité, pour empêcher la prise de parole des asso­cia­tions indé­pen­dantes, à mettre en avant des orga­ni­sa­tions leur ayant fait allégeance [1]. La capacité du régime à capter les aides des­tinées à la société civile a été amplement établie : « La délé­gation de l’Union euro­péenne ne finance in fine que des asso­cia­tions cooptées selon une stra­tégie de sau­pou­drage par gou­ver­norat définie par Car­thage. Les projets “démo­cratie” de Meda sont cana­lisés par les inter­mé­diaires agréés du ministère des Affaires étran­gères et de la Coopé­ration inter­na­tionale et, suivant les che­mi­ne­ments offi­ciels, se trans­forment en soutien aux OVG, ces “orga­ni­sa­tions vraiment gou­ver­ne­men­tales” comme disent les Tuni­siens, qui ne consti­tuent que des pseudo contre-​​pouvoirs [2]. »

Alors que les contacts noués entre l’UE et les oppo­si­tions devraient contribuer à des­serrer la mise sous tutelle étatique des sociétés civiles,ils souffrent d’un même parti pris : sauf exception, ils sont stric­tement limités aux acteurs « laïques » de cette « troi­sième force » qui, dans l’imaginaire poli­tique occi­dental, a vocation à surgir du tête-​​à-​​tête entre les régimes auto­ri­taires et leurs oppo­sants isla­mistes. Le pro­blème que pose cette mythique troi­sième force est double :

a) au cours des vingt années écoulées, elle a lar­gement démontré qu’elle ne dis­posait pas d’un ancrage popu­laire lui per­mettant de constituer une alter­native cré­dible aux régimes ;

b) elle est fondée sur une lecture des cou­rants isla­mistes qui les pré­sente comme étant abso­lument imper­méables aux dyna­miques de libé­ra­li­sation poli­tique et de démo­cra­ti­sation », ce qui est pourtant loin d’être le cas et signe la plus grave erreur d’appréciation du regard occi­dental dominant et, dans le cas présent, des ins­tances euro­péennes concernées. Le Forum civil euro­mé­di­ter­ranéen et la plate-​​forme des ONG des­tinés, dans le cadre du Pro­cessus de Bar­celone, à dépasser le monopole des États et à ins­ti­tu­tion­na­liser le débat entre orga­ni­sa­tions de la société civile, n’ont pas échappé à cette contra­diction, jamais portée sur la table du débat. Aux yeux d’un grand nombre de ceux qui en sont de facto exclus, le Forum apparaît comme étranger à de larges com­po­santes du paysage intel­lectuel et poli­tique. Les acteurs proches des oppo­si­tions isla­mistes ne sont que très rarement associés à ces ren­contres, et ceux qui vou­draient voir évoluer cette situation se heurtent au lob­bying sur­mé­diatisé de la minorité agis­sante des sociétés civiles, proche des milieux qua­lifiés d’« éradi­ca­teurs » qui est par­venue, jusqu’à ce jour, à faire dénier par les Euro­péens la moindre par­celle de légi­timité poli­tique à leurs chal­lengers islamistes.

Un dif­fé­rentiel dan­gereux avec la géné­ration de l’islam poli­tique modéré

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Un islam institutionnel étatisé

Dans le monde arabe, la plupart des acteurs reli­gieux ins­ti­tu­tionnels (muftis et oulémas, diri­geants des grandes uni­ver­sités isla­miques comme Al-​​Azhar) sont trop étroi­tement dépen­dants des régimes pour exprimer autre chose que les ana­lyses et les stra­tégies de ces der­niers. Les attentes exprimées à l’égard de l’Europe lors des innom­brables dia­logues inter­re­li­gieux et autres sémi­naires et ren­contres orga­nisées avec ces repré­sen­tants des croyants du monde arabe, tout par­ti­cu­liè­rement quand il s’agit d’analyser les causes de la « vio­lence ter­ro­riste », occultent de ce fait sys­té­ma­ti­quement l’une des prin­ci­pales d’entre elles à savoir le ver­rouillage répressif qui sévit dans chacune de leurs sociétés.

Sur ce terrain de la com­mu­ni­cation « inter-​​religieuse », telle est sans doute l’une des sources essen­tielles de la myopie de l’Union en matière d’information, d’image et d’action.

La mainmise des régimes sur les auto­rités reli­gieuses ne se limite pas au ter­ri­toire de leur stricte sou­ve­raineté poli­tique : elle se mani­feste aussi lar­gement à l’intérieur de l’Europe, inter­férant tout autant avec le fonc­tion­nement et donc la repré­sen­ta­tivité de cer­taines ins­ti­tu­tions musul­manes. Ainsi, un « dia­logue inter­re­li­gieux » qui réunirait, avec les encou­ra­ge­ments de l’Europe, les auto­rités de la Mosquée de Paris, sur les­quelles l’influence du régime algérien est demeurée déter­mi­nante, les auto­rités reli­gieuses algé­riennes, tuni­siennes ou maro­caines, n’aboutirait dans la réalité qu’à mettre en pré­sence les dif­fé­rentes facettes d’un iden­tique auto­ri­ta­risme et à occulter, pour l’essentiel, les attentes conver­gentes dans ce domaine des croyants des deux rives.

S’interdisant de prendre en compte le rôle - essentiel - des régimes dans la montée de la vio­lence qua­lifiée d’« isla­mique », les « acteurs reli­gieux » offi­ciels tendent géné­ra­lement à com­penser ce vide par une excessive « théo­lo­gi­sation » des ten­sions poli­tiques. En tout état de cause, leur mobi­li­sation ne permet que de façon limitée et contra­dic­toire aux ins­ti­tu­tions euro­péennes et aux com­mu­nautés reli­gieuses ou poli­tiques ou sim­plement humaines des deux côtés de la Médi­ter­ranée d’entrer dans une inter­action un tant soit peu productive.

Des stra­tégies de contour­nement de cette mainmise impli­que­raient que l’Union choi­sisse de recourir à des inter­lo­cu­teurs reli­gieux déliés de toute allé­geance avec les régimes et donc plus ou moins ancrés dans le paysage oppo­si­tionnel. Tou­tefois, la conjonction du « parler musulman » et d’une posture oppo­si­tion­nelle suffit géné­ra­lement, jusqu’à ce jour, à rendre à ses yeux un acteur musulman stric­tement infréquentable.

Un islam oppositionnel démonisé

La situation tout à fait para­doxale dans laquelle s’est trouvée l’Union en choi­sissant de boy­cotter le gou­ver­nement pales­tinien nou­vel­lement élu reflète en les concen­trant les contra­dic­tions que le cumul de ces deux biais du posi­tion­nement européen - tro­pisme pro-​​israélien excessif et incom­pré­hension de la nature des forces alter­na­tives aux régimes arabes en place - risque à terme d’étendre à sa relation avec la totalité de son envi­ron­nement arabe.

Les mêmes biais qui affai­blissent la défi­nition euro­péenne des « sociétés civiles » arabes « légi­times » pro­duisent d’identiques dégâts dans l’identification des oppo­sants poli­tiques. Lorsque l’Union s’avise de vouloir prendre langue avec d’autres que les acteurs étatiques ou les repré­sen­tants offi­ciels des sociétés civiles, elle opère à nouveau un tri extrê­mement pré­ju­di­ciable à leur repré­sen­ta­tivité. Les oppo­si­tions dites « laïques » de la pre­mière géné­ration (plus ou moins les héri­tières his­to­riques des socia­lismes arabes) jouissent de l’essentiel de l’attention de l’Europe. Cette recon­nais­sance est souvent pro­por­tion­nelle à la vigueur avec laquelle elles s’emploient à stig­ma­tiser leurs concur­rents islamistes.

De façon plus pré­ju­di­ciable, les repré­sen­tants de l’alternative laïque aux régimes (souvent auto­pro­clamés « démo­crates », appel­lation qui sou­sentend que la totalité du spectre des cou­rants isla­mistes est her­mé­tique à ce concept) ne dis­posent en fait dans leurs sociétés res­pec­tives que d’une repré­sen­ta­tivité inver­sement pro­por­tion­nelle à celle dont ils jouissent dans les chan­cel­leries et les médias européens.

Sur le terrain, le relais de la géné­ration natio­na­liste a en fait été pris partout par leurs suc­ces­seurs isla­mistes, qui en réin­tro­duisant dans le dis­cours poli­tique la ter­mi­no­logie de la culture musulmane « endogène », ont bana­lement pro­longé sur le terrain culturel et sym­bo­lique le pro­cessus de « remise à dis­tance » de l’ancien colo­ni­sateur qu’ils avaient eux-​​mêmes initié. Pourtant, l’Europe a pour l’heure com­plè­tement échoué à ratio­na­liser la per­ception de cette géné­ration poli­tique et à établir avec elle les moindres canaux de com­mu­ni­cation, laissant de ce fait se réduire de façon dras­tique sa connais­sance et sa recon­nais­sance de la com­po­sante majo­ri­taire de son envi­ron­nement arabe.

Hormis quelques louables excep­tions (les repré­sen­tants de l’UE ont su établir et conserver le contact avec le Hez­bollah libanais, n’interrompant pas la coopé­ration avec le ministère de l’Énergie lorsque l’un de ses membres y a été nommé), la vision euro­péenne des attentes du monde arabe passe par un prisme extrê­mement réducteur : la voix des régimes occulte celle des sociétés civiles, et celle des oppo­si­tions laïques très mino­ri­taires masque celle de l’entière géné­ration islamiste.

Dans les rangs isla­mistes, l’Europe est sans sur­prise accusée de chercher jusqu’à ce jour une mythique « troi­sième force » qui capi­ta­li­serait les res­sources de son double désaveu supposé de la « peste » (mili­taire) et du « choléra » (isla­miste). Cette impasse de la vision poli­tique euro­péenne st ainsi résumée par un uni­ver­si­taire algérien exilé, Abbas Aroua, qui écrit : « La thèse du “ni peste, ni choléra” a frappé l’Europe d’une véri­table “cécité” poli­tique. Abusée par un prisme idéo­lo­gique parfois proche de l’islamophobie (comme cer­taines réac­tions très offi­cielles inter­venues lors de la crise des cari­ca­tures l’on révélé), prisme qui conforte ses peurs ata­viques, […] courant, à l’instar du général de Gaulle dans les années 1950, der­rière une illu­soire “troi­sième voie”, l’Europe est demeurée aveugle à l’évolution de la réalité algé­rienne et arabe, qui veut que ses intérêts légi­times seront mieux garantis par les véri­tables repré­sen­tants des popu­la­tions concernées, que, tôt ou tard, les forces véri­ta­blement repré­sen­ta­tives de la société, par­vien­dront à faire accéder au pouvoir. »

Bar­celone et l’impasse pro­grammée du boy­cottage du gou­ver­nement palestinien

En terre arabe, l’UE ne dispose donc pas aujourd’hui des inter­lo­cu­teurs, des relais et des res­sources lui per­mettant de se pré­parer réa­lis­tement aux défis des tran­si­tions poli­tiques en cours et à venir dans ces pays. L’ostracisation indis­cri­minée de toute expression poli­tique oppo­si­tion­nelle - ou même, dans le cas du Hamas, gou­ver­ne­mentale - en pro­ve­nance du monde arabe, dès lors que ses auteurs emploient le voca­bu­laire de la culture musulmane, est consi­dérée par une large majorité d’opposants, pas seulement isla­mistes d’ailleurs (et donc par une large majorité des citoyens de cette région du monde), comme l’une des causes cen­trales de l’un des plus graves échecs de la diplo­matie euro­péenne : celui, avéré, du « Pro­cessus de Bar­celone », dont la plupart des obser­va­teurs s’accordent à consi­dérer aujourd’hui qu’il est demeuré lettre morte.

L’incapacité euro­péenne à per­cevoir le pro­cessus his­to­rique rela­ti­vement banal qui explique l’émergence de ces forces et leur pré­sente cen­tralité dans le paysage poli­tique arabe est la cause de ce revers. L’UE se refuse non seulement à recon­naître l’importance de l’ancrage popu­laire des oppo­si­tions isla­mistes modérées, mais plus encore à déceler leur potentiel moder­ni­sateur - dans tous les domaines de la libé­ra­li­sation poli­tique, y compris le ren­for­cement des droits indi­vi­duels des femmes comme des hommes -, au même titre que celui des acteurs « laïques » du reste du spectre politique.

Depuis plus de deux années main­tenant, plu­sieurs think tanks démo­crates amé­ri­cains se sont ralliés pour leur part à cette pers­pective qui considère les « isla­mistes modérés » comme la « clé de la réforme arabe », pour reprendre le titre d’un article d’Amr Hamzawy, cher­cheur à la Car­negie Endowment for Inter­na­tional Peace [4]. Avant que la moindre réforme signi­fi­cative puisse avoir lieu dans le monde arabe, affirmait-​​il en sub­stance, « les États-​​Unis et l’Europe doivent com­mencer à établir des rela­tions avec les isla­mistes modérés, une action moins épineuse qu’il ne peut le paraître, car ces isla­mistes ont fait leur les règles démo­cra­tiques et fait preuve d’un soutien très réel à l’État de droit ».

En attestent notamment, dans le monde arabe tout entier, les mul­tiples alliances qu’opèrent les isla­mistes, depuis le Liban (où le très chrétien général Aoun s’est associé au Hez­bollah chiite) jusqu’au Yémen (où les socia­listes ont, lors de l’élection pré­si­den­tielle du 20 sep­tembre 2006, fait alliance avec la for­mation du Ras­sem­blement Yéménite pour la Réforme, proche des Frères musulmans), en passant par les signataires,en janvier 1995, de l’exemplaire pacte de Sant’ Egidio entre toutes les com­po­santes de l’opposition algérienne.

Lorsque se conjuguent les effets du tro­pisme pro-​​israélien et l’incapacité à construire ration­nel­lement la relation avec les acteurs des cou­rants isla­mistes, le pire peut prendre la forme du boy­cottage du gou­ver­nement léga­lement élu de la Palestine et du message extrê­me­ment­con­tra­dic­toire qu’il a adressé à l’ensemble des oppo­si­tions arabes.

À force de ne pas vouloir recon­naître une géné­ration poli­tique, de plier ses prin­cipes à l’importance des res­sources écono­miques et des marchés de ses inter­lo­cu­teurs arabes, de sacrifier les prin­cipes du long terme poli­tique sur l’autel du court terme financier et élec­toral, l’Europe a vrai­sem­bla­blement affecté consi­dé­ra­blement la portée et l’efficacité de ses échanges avec son envi­ron­nement arabe et musulman.

Inca­pable d’identifier des inter­lo­cu­teurs ailleurs qu’auprès des régimes auto­ri­taires ou sur le rebord fragile des sociétés qui lui renvoie l’image récon­for­tante de son uni­ver­salité, elle risque de se retrouver à terme en porte-​​à-​​faux avec toute une partie du monde.

Quelques orientations pour rééquilibrer l’action de l’UE

Affirmer la pleine recon­nais­sance de toutes les forces poli­tiques autres que sec­taires, « isla­mistes » incluses

Le premier et le plus urgent des inflé­chis­se­ments des poli­tiques de l’Union serait de s’atteler à construire des pas­se­relles intel­lec­tuelles et infor­melles, avant d’être poli­tiques et ins­ti­tu­tion­na­lisées, avec la totalité de l’échiquier démo­cra­tique arabe. La notion de courant isla­miste doit être recons­truite à partir d’une dis­tinction trop rarement faite : une majorité d’acteurs poli­tiques, pour des raisons de nature iden­ti­taire, est sen­sible à une affir­mation des mar­queurs de la culture musulmane.

Ce pro­cessus d’affirmation ne détermine pas l’usage de modes d’actions poli­tiques par­ti­cu­liers et ne peut en tout état de cause être perçu comme étant en relation d’antinomie et d’exclusion avec les dyna­miques de libé­ra­li­sation poli­tique et de moder­ni­sation sociale.

Certes, l’UE peut et doit conserver le droit de se démarquer des acteurs poli­tiques ne res­pectant pas sa propre éthique. Mais elle doit le faire alors avec la même vigueur quel que soit le voca­bu­laire des acteurs concernés et non sur la seule base de leur éven­tuelle « islamité », ostra­cisant en bloc, à ce seul titre, toutes les for­ma­tions poli­tiques qua­li­fiées d’« islamistes ».

Sans s’abstraire d’aucune des exi­gences diplo­ma­tiques, l’Union pourrait veiller à inclure dans la liste de ses inter­lo­cu­teurs (gou­ver­ne­mentaux bien sûr, mais également oppo­si­tionnels et membres des sociétés civiles) la totalité des familles poli­tiques en pré­sence et en par­ti­culier tous ceux - c’est-à-dire une écra­sante majorité - des cou­rants isla­mistes qui acceptent le principe de ces dia­logues ou de ces interactions.

Souvent pré­sents dans les enceintes par­le­men­taires, comme c’est le cas en Palestine, au Yémen, en Jor­danie, au Liban, au Koweït, en Irak ou en Arabie Saoudite, pour ne rien dire des situa­tions où ils par­ti­cipent à un gou­ver­nement ou le dirigent (comme au Liban ou en Palestine, et demain en Irak ou ailleurs), ils ne sau­raient faire l’objet d’une quel­conque ostra­ci­sation qui puisse continuer à cré­di­bi­liser, comme l’a fait la ter­rible contre-​​performance pales­ti­nienne, l’idée,aujourd’hui pro­fon­dément ancrée, d’un sec­ta­risme anti­mu­sulman de l’Europe.

Les intel­lec­tuels associés aux pro­grammes de l’UE doivent évidemment venir de tous les horizons de pensée et ne pas exclure sys­té­ma­ti­quement comme l’ont fait jusqu’à un certain point le pro­gramme du Forum civil et la plate-​​forme des ONG) les inter­ve­nants consi­dérés comme proches ou faisant partie de la mou­vance islamiste.

Dépasser la lecture théologisante des tensions politiques

La recon­nais­sance des cou­rants isla­mistes modérés implique pour l’UE de ne plus se laisser entraîner - quelle que soit la pro­pension de cer­tains acteurs, y compris étatiques, à le faire - sur le terrain d’une « idéo­lo­gi­sation » ou, pire, d’une « théo­lo­gi­sation » de la lecture des ten­sions dans et avec le monde arabe. Plus encore que des efforts de rap­pro­chement culturel ou reli­gieux, si néces­saires soient-​​ils, la relation euro-​​arabe a besoin aujourd’hui de méca­nismes capables d’assurer une meilleure répar­tition des res­sources poli­tiques, c’est-à dire un plus haut degré de justice inter­na­tionale ou même seulement d’un degré d’injustice moins manifeste.

Si le rap­pro­chement culturel est à même de par­ti­ciper à ce règlement, il ne saurait en aucune façon s’y sub­stituer. Le registre du « dia­logue des cultures » ou des « civi­li­sa­tions » ne doit donc jamais jus­tifier le refus d’une lecture profane et d’une réponse sim­plement poli­tique aux ten­sions avec le monde arabe. Le recours à une approche cultu­ra­liste, théo­lo­gique ou « civi­li­sa­tion­nelle » interdit en effet d’appréhender la matrice profane et poli­tique des conflits d’intérêts et, ce faisant,les res­pon­sa­bi­lités res­pec­tives des acteurs, à l’échelon régional, mondial ou au niveau de chaque État.

Redéfinir les missions du dialogue interculturel

« L’Europe et les États-​​Unis par­tagent les mêmes valeurs », affirmait, en 2004, le Pré­sident Jacques Chirac en com­pagnie du Premier ministre Tony Blair. Certes. Mais cela implique-​​t-​​il pour autant que « ces deux pays » (sic) aient de ce fait à « mener des combats communs » ? Peu­têtre, mais… contre qui ? Contre des « civi­li­sa­tions », afri­caines ou asia­tiques, dont le non-​​dit d’une telle formule est qu’elles n’auraient pas les mêmes valeurs ?

La diversité sym­bo­lique des pra­tiques, des rites et des réfé­rences est trop souvent extra­polée, à tort, pour accré­diter l’idée de dif­fé­rences plus sub­stan­tielles qui seraient fondées sur des « valeurs » sup­posées incom­pa­tibles. Le dia­logue inter­cul­turel devrait donc servir à faire prendre conscience au plus grand nombre, sur les deux rives de la Médi­ter­ranée, que la diversité des cultures se limite en réalité au terrain des maté­riaux sym­bo­liques (réfé­rences his­to­riques ou mythiques, pro­fanes ou reli­gieuses) que mobi­lisent les dif­fé­rents groupes culturels pour légi­timer leurs valeurs, mais que, pour l’essentiel, elle n’englobe pas les valeurs elles-​​mêmes.

La confusion n’est pas nou­velle et ses consé­quences, toutes néga­tives, sont mul­ti­formes. D’Atatürk condi­tionnant l’accès de ses conci­toyens à la modernité au port d’une forme précise de cas­quette « euro­péenne » aux réti­cences fran­çaises émotion­nelles devant le port du hidjab (pas seulement dans les écoles publiques), en passant par la ten­tation fré­quente des croyants de tous dogmes de nier l’existence d’un déno­mi­nateur commun huma­niste trans­cendant les appar­te­nances reli­gieuses, les blo­cages, ana­ly­tiques et poli­tiques, sur les­quels­dé­bouche cette confusion entre la « sub­stance » des valeurs et les réfé­rences sym­bo­liques mobi­lisées pour les légi­timer sont nom­breux. Le dia­logue inter­cul­turel promu par l’Europe doit contribuer à les dévoiler et à les dénoncer, en iden­ti­fiant les innom­brables manières qu’ont dogmes, doc­trines et com­mu­nau­ta­rismes de nier à la culture de l’autre la capacité d’exprimer une réfé­rence universelle.

Penser et dépasser l’unilatéralisme de la relation cultu­relle : entendre pour être entendu,apprendre pour enseigner

Le déve­lop­pement vers le monde arabe de moyens de com­mu­ni­cation euro­péens, notamment audio­vi­suels, est certes un objectif louable. Mais il ne devrait pas avoir pour consé­quence d’aggraver le dés­équi­libre des flux média­tiques Nord-​​Sud. Si elle veut elle-​​même être entendue, l’Europe doit per­mettre - sans dis­cri­mi­nation - aux opi­nions publiques du monde arabe de se faire elles aussi entendre au sein de l’Union.

Sur le ter­ri­toire européen, le plu­ra­lisme de l’information poli­tique sur le monde arabe et musulman apparaît comme l’un des préa­lables essen­tiels à la résorption des mal­en­tendus et des ten­sions avec cette région du monde. Pour l’heure, la dis­tri­bution de la parole publique sur les conflits du Proche-​​Orient demeure tou­tefois par­ti­cu­liè­rement dés­équi­librée. Or, lorsque l’un des quatre pieds d’une chaise, ou d’une table, s’autorise à être plus haut que les autres, ou bien lorsqu’il est de fait interdit à l’un d’entre eux d’atteindre la hauteur lui per­mettant de par­ti­ciper à l’équilibre col­lectif… c’est la pos­si­bilité du « vivre ensemble » (national ou inter­na­tional) qui risque d’être très vite compromise.

C’est ce déséquilibre-​​là, avec ses ter­ribles consé­quences, qui doit être nommé si on veut le dépasser.

L’Europe ne doit pas craindre d’encourager ses inter­lo­cu­teurs arabes à se constituer un savoir autonome sur l’Europe. Aux pré­cieux Centres de recherches en sciences sociales sur le monde arabe (qui pour­raient être uti­lement « euro­péa­nisés » pour en ren­forcer le potentiel et la capacité d’attraction), des Centres arabes d’étude de l’Europe pour­raient ainsi s’ajouter pour le bénéfice mutuel de la construction d’un savoir scien­ti­fique partagé et donc dépassionné.

Tout en gardant ses ambi­tions d’être écoutée et d’enseigner au Sud,l’Europe doit saisir toutes les chances qu’elle peut avoir d’écouter le monde arabe et d’y apprendre. Les pro­grammes euro­péens d’apprentissage des langues du monde arabe et les séjours d’acculturation d’étudiants euro­péens dans cette région consti­tue­raient sans doute un des meilleurs leviers d’action dans ce domaine.


Obser­vateur des sociétés arabes, François Burgat en analyse depuis long­temps les aspi­ra­tions en se refusant à plaquer sur elles les seules grilles de lecture « occi­den­tales ». Il s’est notamment attaché à démontrer que les aspi­ra­tions démo­cra­tiques et de moder­ni­sation vont de pair avec la res­tau­ration d’un « parler musulman » qui ne leur est aucu­nement pré­ju­di­ciable. Cette approche, un temps incom­prise, com­mence aujourd’hui à être reçue en France avec moins d’a priori. Elle est déjà consi­dérée ailleurs (notamment dans les prin­cipaux think tanks démo­crates amé­ri­cains) comme éclairante [5].

[1] Vincent Geisser et Éric Gobe, « Tunisie : conso­li­dation auto­ri­taire et pro­cessus élec­toraux », L’Année du Maghreb 2004, Paris, CNRS Edi­tions, 2006.

[2] Béa­trice Hibou, La force de l’obéissance. Économie poli­tique de la répression en Tunisie, La Décou­verte, Paris, 2006 (p. 120 : « Le jeu impos­sible des par­te­naires étrangers : l’exemple des financements européens »).

[3] Pour une argu­men­tation plus explicite de nos hypo­thèses sur l’islam poli­tique, voir : François Burgat, L’Islamisme au Maghreb : la voix du sud, Kar­thala, Paris, 1988 ; Payot, 1995 ; L’Islamisme en face, La Décou­verte, Paris, 1995, 19962002 ;

L’ Isla­misme à l’heure d’Al-Qaida, La Décou­verte, Paris, 2005 ; J. Esposito et F. Burgat (dir.), Moder­nizing Islam. Religion in the Public Sphere in Europe and the Middle East, Hurst and Company, Londres, 2002.

[4] Amr Hamzawy, « The key to Arab reform : moderate isla­mists », Policy Brief,n° 40, 26 juillet 2005.

« Pendant des décennies, explique-​​​​t-​​​​il, les régimes arabes ont usé d’une stra­tégie de la peur pour encou­rager les États-​​​​Unis et l’Europe à sou­tenir leur poli­tique répressive à l’égard des mou­ve­ments isla­mistes, mobi­lisant l’image de fana­tiques anti-​​​​occidentaux prenant le pouvoir par les urnes. Pourtant, les isla­mistes modérés d’aujourd’hui ne par­ti­cipent plus de ce cau­chemar. Les acteurs et les obser­va­teurs poli­tiques qui conti­nuent à insister sur le fait qu’il n’existerait rien de tel qu’un “isla­misme modéré” omettent de prendre en compte le fait que les orga­ni­sa­tions mili­tantes au Maroc, en Algérie, en Égypte, en Jor­danie, au Koweït et au Yémen ont évolué au terme de décennies d’échec dans leur oppo­sition à des régimes répressifs. Au lieu de s’accrocher aux mirages d’États théo­cra­tiques, bon nombre de mou­ve­ments isla­mistes recon­naissent main­tenant la per­ti­nence du choix de concourir paci­fi­quement pour obtenir une par­ti­ci­pation au pouvoir et de tra­vailler dans le cadre des ins­ti­tu­tions exis­tantes pour pro­mouvoir des ouver­tures démo­cra­tiques progressives. »

[5] Le texte que nous publions ici reprend la der­nière partie d’une étude établie à la demande de la Com­mission des Affaires étran­gères du Parlement européen.