Unilatéralisme palestinien, unilatéralisme israélien

Alain Gresh, Nouvelles d’Orient, vendredi 3 août 2012

Le temps des vacances est aussi celui de la lecture, le temps des livres et des revues, de l’information « lente », plus appro­fondie. Le temps de rap­peler ce qui fonde les posi­tions défendues dans ce blog, parfois exprimées dans le feu du temps média­tique et donc, for­cément, trop sommaires.

La lecture de la livraison du prin­temps 2012 de Journal of Palestine Studies, une revue uni­ver­si­taire de haut niveau, permet de revenir sur nombre de sujets. Jean-​​Pierre Filiu analyse l’histoire des Frères musulmans à Gaza, depuis leur création, et leurs hési­ta­tions à entrer, après l’occupation de juin 1967, dans l’opposition ouverte aux forces israé­liennes. Noam Chomsky, dans un long entretien, s’interroge sur ses enga­ge­ments, sur son rapport au sio­nisme, à la question pales­ti­nienne et à l’empire américain.

Mais deux autres textes retien­dront ici notre attention par leurs impli­ca­tions sur l’avenir du conflit. Le premier s’intitule « Western Interests, Israeli Uni­la­te­ralism, and the Two-​​State Solution ». Il est signé de Neve Gordon et Yinon Cohen ; le premier enseigne à l’université Ben Gourion dans le Negev, le second à l’université de Colombia. Les deux auteurs rap­pellent que les puis­sances occi­den­tales se sont opposées à la demande des Pales­ti­niens d’une adhésion de leur Etat comme membre à part entière de l’ONU, dénonçant l’initiative comme « uni­la­térale ». En revanche, ces mêmes puis­sances font preuve d’une éton­nante pla­cidité face à l’unilatéralisme israélien qui se mani­feste par la colo­ni­sation et qui, jour après jour, change la réalité sur le terrain. Les chiffres donnés par les deux auteurs sont terrifiants.

Le 30 octobre 1991, quand s’ouvre la confé­rence israélo-​​arabe de Madrid, au len­demain de la guerre contre l’Irak, on comptait 132 000 colons dans la partie occupée de Jéru­salem, 89 800 en Cis­jor­danie. Vingt ans plus tard, le nombre total de colons a dépassé 500 000. Le gou­ver­nement israélien invoque souvent l’argument de la crois­sance « natu­relle » ; c’est un argument fal­la­cieux. Pour la Cis­jor­danie, si l’augmentation avait été seulement due à cette crois­sance natu­relle de la popu­latin, on comp­terait entre 113 000 et 166 000 colons ; or ils sont aujourd’hui 313 000.

Une autre donnée sou­lignée dans l’article concerne les juifs ultra-​​orthodoxes. En 1991, on comptait cinq colonies de juifs ortho­doxes, avec 4230 habi­tants (soit 5 % des colons et 1 % des juifs ortho­doxes en Israël). Aujourd’hui, ce nombre a grimpé à 100 000 (soit un tiers des colons et 15 % du total des juifs ortho­doxes). Pourquoi ? Les gou­ver­ne­ments israé­liens ont utilisé le statut de cette popu­lation par­ti­cu­liè­rement pauvre pour l’inciter à se loger au-​​delà de la ligne verte — loge­ments à bas prix, aide sociale spé­ciale, ouverture d’écoles ortho­doxes, etc. La grande majorité des juifs ortho­doxes qui se sont ins­tallés en Cis­jor­danie occupée ne l’ont pas fait pour des raisons idéo­lo­giques et, pourtant, ce transfert a eu des consé­quences poli­tiques impor­tantes : les deux partis les repré­sentant, le Shas et Judaïsme unifié de la Torah (seize députés en tout), rejettent désormais avec beaucoup plus de force l’idée de négo­cia­tions, de retrait sur les lignes de 1967 et la création d’un Etat palestinien.

Enfin, le texte montre que le nombre de colons qui s’installent chaque année dans les ter­ri­toires occupés (rap­pelons que cette ins­tal­lation est, selon les statuts de la Cour pénale internationale, un « crime de guerre ») n’a pas varié en fonction de la couleur des gou­ver­ne­ments — de droite, tra­vailliste ou de coa­lition. Si le nombre a diminué à partir de 2000, c’est avant tout dû à la seconde Intifada dont ce fut l’une des réussites.

Comme le sou­lignent les auteurs en conclusion, la décision du pré­sident Obama et des puis­sances occi­den­tales de refuser l’entrée de l’Etat pales­tinien à l’ONU crée les condi­tions pour un chan­gement de para­digme dans la solution du conflit, le passage de la solution des deux Etats à celle d’un seul Etat.

C’est à ce point que com­mence l’article « Recon­cep­tua­lizing the Israeli-​​Palestinian Conflict : Key Paradigm Shifts ». Il est écrit par Sara Roy, de l’université de Harvard et l’une des meilleures spé­cia­listes de la question pales­ti­nienne et notamment de la bande de Gaza. Pour elle, tout le pro­cessus de paix a été pensé en termes poli­tiques et non termes de droit inter­na­tional et c’est pour cela qu’il a échoué.

Et l’on assiste à un chan­gement fon­da­mental dans la manière dont la com­mu­nauté inter­na­tionale, ou en tous les cas les pays occi­dentaux, voient le conflit : elle accepte de fait la frag­men­tation ter­ri­to­riale et démo­gra­phique de la Palestine. Cette frag­men­tation est l’objectif prin­cipal d’Israël. Roy cite ainsi une décla­ration d’avril 2007 du général Yair Golan, à l’époque com­mandant des troupes israé­liennes en Cis­jor­danie : « La sépa­ration, et non la sécurité, est la raison prin­cipale de la construction du mur. On aurait pu atteindre la sécurité de manière plus efficace et moins coû­teuse par d’autres moyens. ». Cette sépa­ration ne vise pas du tout la création d’un Etat, mais la frag­men­tation sans pré­cédent du ter­ri­toire palestinien.

L’idée même que l’occupation était réver­sible — à l’origine de toutes les négo­cia­tions — a main­tenant été aban­donnée dans les faits, avec l’acceptation de la poli­tique de fait accompli sur le terrain. D’autant plus que, pour la majorité des Israé­liens désormais, la paix et l’occupation ne sont pas incom­pa­tibles. L’auteure cite l’analyste Jeff Halper : « Pour les Israé­liens, le conflit israélo-​​arabe a été gagné et oublié depuis plu­sieurs années, autour de l’année 2004, quand Bush informa Sharon que les Etats-​​Unis ne deman­daient pas le retrait israélien sur les fron­tières de 1967, mettant ainsi un point final à “la solution à deux Etats”, et quand Arafat mourut “mystérieusement”. »

Désormais la com­mu­nauté inter­na­tionale, accepte la vision israé­lienne des rela­tions entre Israël d’un côté, Gaza et la Cis­jor­danie de l’autre : ce n’est plus une relation entre un occupant et un occupé, mais une relation entre parties en conflit, régie par les lois de la guerre. Ce point est capital et rend impro­bable un chan­gement majeur dans l’attitude des gou­ver­ne­ments amé­ricain et euro­péens, inca­pables d’échapper à cette vision.

Et il ne faut se faire aucune illusion (j’exprime ici mon point de vue) sur un éventuel chan­gement de la poli­tique amé­ri­caine, en cas de réélection du pré­sident Obama.

Cette poli­tique israé­lienne, rap­pelle Sara Roy, s’accompagne à la fois de l’expulsion de popu­la­tions entières — le nombre de Pales­ti­niens vivant dans la vallée du Jourdain est passé, entre 1967 et aujourd’hui de 250 000 à 50 000 —, de l’extension du travail des com­pa­gnies minières israé­liennes en Cis­jor­danie, etc.

Sous nos yeux, la Palestine se réduit petit à petit à une simple question huma­ni­taire. Il s’agit d’alléger les souf­france des Pales­ti­niens, pro­vo­quées par l’occupation. Tout en acceptant, comme à Gaza, de punir ces mêmes popu­la­tions quand elles votent mal.

Et, malgré ses décla­ra­tions léni­fiantes, l’Union euro­péenne poursuit, sans aucune honte, sa poli­tique de coopé­ration avec Israël. Ce qui faisait dire à Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union euro­péenne : « Sur le terrain, Israël défie la com­mu­nauté inter­na­tionale et détruit ce que l’Europe nous aide à construire. Comment expliquer alors qu’Israël demeure, et de loin, le premier par­te­naire de l’Europe dans la région ? Comment expliquer la signature de plu­sieurs accords sans contre­partie poli­tique et alors même qu’Israël prive un autre par­te­naire, la Palestine, de mettre en œuvre ses propres accords avec l’Union euro­péenne ? Comment exiger des autres par­te­naires de res­pecter leurs obli­ga­tions pour obtenir des béné­fices déjà accordés à Israël, qui est pourtant res­pon­sable de vio­la­tions graves et répétées du droit inter­na­tional ? Il revient à l’Union euro­péenne de tirer les consé­quences de ces ques­tion­ne­ments afin de pré­server son rôle, sa cré­di­bilité, et son image, non seulement en Palestine, mais dans la région, et au-​​delà. »

En conclusion, Sara Roy voit quelque espoir dans une montée de nou­velles forces en Palestine, paral­lè­lement au prin­temps arabe, mobi­lisées dans des formes de luttes non-​​violentes ; dans un ren­for­cement de la soli­darité entre les Pales­ti­niens d’Israël et ceux des ter­ri­toires occupés ; dans la défense de la reven­di­cation du droit au retour des réfugiés.

Ce qui est sûr, c’est que l’occupation se pour­suivra tant qu’Israël ne paiera aucun prix réel, lourd, concret, au niveau local, régional (chan­ge­ments dans le monde arabe) et inter­na­tional (poli­tique de sanctions).