Unesco : la « bataille » de Jérusalem

L’Unesco a adopté, le 16 avril dernier, une résolution sur la vieille ville de Jérusalem, classée au patrimoine de l’humanité. La France a voté pour. La réaction très vive du gouvernement israélien ne s’est pas fait attendre, aussitôt relayée par le CRIF, les institutions et les sites de la communauté juive qui se sont enflammés. Un bel exemple de désinformation.

Guillaume Weill Raynal, dimanche 1er mai 2016

Ainsi donc, la diplomatie française renouerait avec les vieux démons de sa « politique arabe », et pire même, avec les fantômes antisémites de Vichy et de la collaboration ! « L’Unesco choisit d’ignorer le lien historique unique qui existe entre le judaïsme et le mont du Temple, l’endroit où ont été érigés deux temples pendant 1000 ans » a déclaré Benyamin Netanyahu, le chef du gouvernement israélien. « Une tentative honteuse de réécrire l’histoire, dans le cadre de la campagne politique contre Israël et le peuple juif » a enchaîné Yaïr Lapid, son ancien ministre des finances, président du parti centriste Yesh Atid. En France, le CRIF considère que « l’Unesco a adopté une résolution qui dénie le lien entre les Juifs et le Mur des Lamentations et le Mont du Temple à Jérusalem. » Son président Roger Cukierman a protesté contre le vote de la France en écrivant directement à François Hollande : « cette décision est une négation délibérée de l’histoire ; elle ignore le lien historique du judaïsme avec Jérusalem, capitale spirituelle du Peuple Juif. L’Unesco tente de réécrire une partie de l’histoire de l’humanité et prouve encore une fois que la mauvaise foi et la haine d’Israël ne connaissent aucune limite. » [1] Joël Mergui, le président du consistoire central israélite de France a renchéri en s’écriant « antisionisme », « négationnisme » et « incitation à la haine ». Le grand rabbin de France Haïm Korsia est intervenu, lui, auprès du quai d’Orsay. Des dizaines de sites communautaires ont embrayé et diffusé l’ « information »…

De quoi s’agit-il au juste ? L’Algérie, le Liban, le Maroc, Oman, le Qatar et le Soudan avaient soumis au vote du Conseil exécutif de l’Unesco un projet de résolution pour protester contre les multiples violations, commises selon eux par Israël, contre le « statu quo » qui prévalait dans la vieille ville de Jérusalem jusqu’en 2000 : un accord tacite qui, depuis 1967, attribuait au Waqf jordanien la plénitude de l’administration religieuse de l’esplanade des mosquées. Une sorte d’extraterritorialité dérogeant à la souveraineté israélienne en vigueur sur le reste de la ville – et notamment le mur des Lamentations – depuis son annexion à la suite de la guerre des Six jours. Semble-t-il, les incidents se multiplient ces dernières années. Le texte de la résolution en donne le détail, en une trentaine de points, notamment des travaux unilatéralement décidée par les israéliens menaçant les mosquées ou empiétant sur les prérogatives du Waqf, ou au contraire décidés par la partie musulmane mais empêchés par les israéliens. Griefs fondés ? Chaque camp soutiendra que oui, ou que non… Impossible à savoir, en fait, sans enquêter sur place. Et c’est bien là que le bât blesse. Car la résolution donne aussi le détail précis des nombreux refus que les Israéliens ont systématiquement opposés à ce que l’Unesco organise des réunions d’experts, fût-ce de concert avec toutes les parties concernées, pour juger de la situation exacte sur le terrain.

Last, but not least, les Israéliens n’ont pas non plus jugé utile de réfuter ou de discuter chacun de ces griefs énoncés pourtant de manière précise et circonstanciée (qui ne dit mot consent…), préférant pousser des cris d’orfraie et les faire reprendre en France par leurs relais habituels sur le « négationnisme » religieux et l’antisémitisme dont serait atteinte cette résolution à laquelle la diplomatie française aurait honteusement prêté la main. Seul problème : en aucune manière la résolution de l’Unesco n’exprime de telles choses. S’agissant de l’esplanade des mosquées, la querelle est aussi oiseuse qu’ancienne. Depuis quelques années, des religieux juifs extrémistes dénient cette appellation et veulent lui substituer celle de « Mont du Temple »… précisément dans le but de remettre en cause le statu quo qui avait normalement fonctionné de 1967 à 2000, et dont l’Unesco se contente d’exprimer le souhait qu’il soit à nouveau respecté. S’agissant de l’esplanade du mur des Lamentations, lieu saint pour les Juifs, l’Unesco se borne à « réprouver » les travaux effectués par Israël sur la « passerelle des maghrébins » - une passerelle en bois qui relie les deux esplanades, au motif qu’elle ferait « partie intégrante » de la première (celle des mosquées). Une querelle de mur mitoyen en somme. Le texte de la résolution désigne l’esplanade du mur des Lamentations sous son nom arabe de « Place al-Buraq » ? La belle affaire ! Comme dans toute procédure, la partie requérante – en l’espèce arabophone – disposait du choix des termes pour introduire sa demande. Et le texte final soumis au vote a adjoint entre parenthèses à la suite de ce nom arabe : « esplanade du mur Occidental », qui, malgré son caractère géographico-administratif un peu sec, constitue effectivement l’appellation la plus couramment employée, y compris par les Israéliens, pour désigner ce site. Mais il n’en fallait pas plus pour que le CRIF et ses relais, sans craindre le ridicule, accusent l’Unesco d’avoir affirmé que le mur des Lamentations constituait désormais un « monument exclusivement musulman » ! (Gilles-Willam Goldnadel, président de France-Israël dans Le Figaro du 25 avril - La soumission, c’est maintenant)

Autre problème, presque aucun des sites communautaires qui ont relayé cette accusation mensongère n’ont estimé utile de citer les termes exacts de la résolution ni, encore moins, d’en soumettre le texte au jugement du lecteur par le biais d’un lien Internet. En ce qui concerne le CRIF, le lien dirige sur le texte de la résolution… en anglais. Un anglais onusien particulièrement indigeste. On se demande bien pourquoi... Le texte en français est pourtant aisément accessible sur le site de l’Unesco. Le voici. [2] L’honnêteté commande de toujours permettre au lecteur de juger sur pièce.