Une soirée à Jounieh

Uri Avnery, lundi 27 novembre 2006

Pendant la pre­mière guerre du Liban, je suis allé à Jounieh, ville à quelque 20 kilo­mètres au nord de Bey­routh. A l’époque, elle servait de base aux forces chré­tiennes. Ce fut une soirée extraordinaire.

Alors que la guerre faisait rage aux abords de Bey­routh, Jounieh était pleine de vie. L’élite chré­tienne passait la journée sur la marina inondée de soleil, les femmes allongées en bikini, les hommes sirotant un whisky. Nous trois (moi-​​même et deux jeunes femmes de mon équipe édito­riale - une cor­res­pon­dante et une pho­to­graphe) étions les seuls Israé­liens en ville, et nous étions fêtés. Chacun nous invitait sur son yacht, et une couple fortuné a insisté pour que nous inviter chez lui à une fête familiale.

C’était vraiment spécial. La dou­zaine de membres de la famille appar­te­naient à la crème de l’élite - riches com­mer­çants, un peintre renommé, plu­sieurs pro­fes­seurs d’université. Les boissons cou­laient à flots, les conver­sa­tions s’animaient en plu­sieurs langues.

« Pourquoi n’allez-vous pas à Bey­routh Ouest ? » m’a demandé un opulent gent­leman. Bey­routh Ouest était tenue par les forces de l’OLP de Yasser Arafat qui défen­daient des cen­taines de mil­liers d’habitants sunnites.

« Pourquoi ? Pour quoi faire ? » ai-​​je répondu.

« Quelle question ! Pour les tuer ! Tuer tout le monde ! »

« Tout le monde ? Mêmes les femmes et les enfants ? »

« Bien sûr ! Tous ! »

Un instant j’ai pensé que c’était une blague. Mais les visages des hommes qui l’entouraient me disaient que c’était on ne peut plus sérieux et que tout le monde était d’accord avec lui.

A ce moment-​​là, j’ai réalisé que ce beau pays, riche d’histoire, gra­tifié de tous les plaisirs de la vie, était malade. Très, très malade.

Le len­demain, je suis vraiment allé à Bey­routh ouest, mais dans un tout autre but. J’ai tra­versé les lignes pour ren­contrer Yasser Arafat.

(A ce propos, à la fin de la soirée à Jounieh, mes hôtes m’ont donné un cadeau d’adieu : un gros paquet de hashish. Le matin, sur le chemin du retour en Israël, après qu’Arafat eut rendu publique notre ren­contre, j’ai entendu à la radio que quatre ministres exi­geaient que je sois traduit en justice pour tra­hison. Je me suis rappelé du hashish et l’ai jeté par la fenêtre de la voiture.)

CETTE CONVER­SATION à Jounieh me revient à l’esprit chaque fois que quelque chose arrive au Liban. Cette semaine, par exemple.

Beaucoup de sot­tises ont été dites et écrites sur ce pays, comme si c’était un pays comme un autre. George W. Bush parle de « démo­cratie liba­naise » comme si elle existait, d’autres parlent de « majorité par­le­men­taire » et de « groupes mino­ri­taires », de besoin d’« union nationale » pour accéder à l’« indépendance nationale », comme s’ils par­laient de la Hol­lande ou de la Fin­lande. Tout cela n’a aucun rapport avec la réalité libanaise.

Géo­gra­phi­quement le Liban est un pays éclaté et c’est en cela que réside une partie du secret de sa beauté. Chaînes de mon­tagnes enneigées, vertes vallées, vil­lages pit­to­resques, beaux rivages. Mais le Liban est aussi éclaté socia­lement. Les deux types de divi­sions sont inter-​​connectés : au cours de l’histoire, des mino­rités per­sé­cutées de toutes la région ont trouvé refuge dans ses mon­tagnes où elles pou­vaient se défendre.

Résultat : un grand nombre de com­mu­nautés, grandes et petites, prêtes à prendre les armes à tout moment. Au mieux, le Liban est une fédé­ration fluc­tuante de com­mu­nautés qui se méfient les unes des autres, au pire un champ de bataille de groupes bagar­reurs qui se détestent d’instinct. Les annales du Liban sont pleines de guerres civiles et d’horribles mas­sacres. Souvent, telle ou telle com­mu­nauté en appelle à des ennemis étrangers pour l’assister contre ses voisins.

Entre les com­mu­nautés, il n’y a pas d’alliances per­ma­nentes. Un jour, les com­mu­nautés A et B s’allient pour com­battre la com­mu­nauté C. Le len­demain, B et C com­battent A. Surtout, il y a les sous-​​communautés, connues pour avoir plus d’une fois fait alliance contre leur propre com­mu­nauté avec une autre communauté.

Au total, une mosaïque fas­ci­nante, mais aussi une mosaïque très dan­ge­reuse - d’autant plus que chaque com­mu­nauté garde une armée privée, équipée des meilleures armes. L’armée offi­cielle liba­naise, com­posée d’hommes de toutes les com­mu­nautés, est inca­pable de remplir quelque mission signi­fi­cative que ce soit.

Qu’est-ce qu’une « com­mu­nauté » liba­naise ? A pre­mière vue, elle est reli­gieuse. Mais pas seulement reli­gieuse. la com­mu­nauté est aussi une tribu eth­nique, avec quelques attributs nationaux. Un juif com­prendra faci­lement cela depuis que les juifs sont aussi une com­mu­nauté du même genre même si elle est répartie dans le monde entier. Mais pour un Européen ou un Amé­ricain ordi­naire, il est dif­ficile de com­prendre cette structure. Il est plus facile de penser en termes de « nation liba­naise » - une nation qui n’existe que dans l’imagination ou comme une vision d’avenir.

La loyauté envers la com­mu­nauté passe avant toute autre loyauté - et cer­tai­nement avant toute loyauté envers le Liban. Quand les droits d’une com­mu­nauté ou d’une sous-​​communauté sont menacés, ses membres se sou­vèlent comme un seul homme pour détruire ceux qui les menacent.

LES PRIN­CI­PALES com­mu­nautés sont les chré­tiens, les musulmans sun­nites, les musulmans chiites et les druzes (qui, sur le plan reli­gieux, sont une sorte de chiites extré­mistes). Les chré­tiens sont divisés en plu­sieurs sous-​​communautés, la plus impor­tante étant les maro­nites (dont le nom vient d’un saint qui a vécu là il y a 1.600 ans). Les sun­nites ont été amenés au Liban par l’administration ottomane (sunnite) pour ren­forcer son contrôle et ils ont été prin­ci­pa­lement ins­tallés dans les grandes villes por­tuaires. Les druzes sont venus chercher refuge dans les mon­tagnes. Les chiites, dont l’importance s’est accrue dans les der­nières décennies, a été pendant des siècles une com­mu­nauté pauvre et méprisée par toutes les autres.

Comme dans presque toutes les sociétés arabes, la Hamula (famille étendue) joue un rôle vital dans toutes les com­mu­nautés. La loyauté envers la Hamula précède même la loyauté envers la com­mu­nauté comme le dit l’ancien dicton arabe : « Avec mon cousin contre mon voisin, avec mon frère contre mon cousin. » Presque tous les diri­geants libanais sont les chefs de grandes familles.

POUR DONNER une idée de l’enchevêtrement libanais, quelques exemples récents : dans la guerre civile qui a éclaté en 1975, Pierre Gemayel, chef d’une famille maronite, a fait appel aux Syriens pour qu’ils enva­hissent le Liban afin de l’aider contre ses voisins sun­nites qui étaient sur le point d’attaquer son ter­ri­toire. Son petit-​​fils du même nom, qui a été tué cette semaine, était membre d’une coa­lition qui a pour objectif de liquider l’influence syrienne au Liban. Les sun­nites, qui se battent contre les Syriens et les chré­tiens, sont main­tenant les alliés des chré­tiens contre les Syriens.

La famille Gemayel a été le prin­cipale allié d’Ariel Sharon quand il a envahi le Liban en 1982. Leur but commun était de chasser les Pales­ti­niens (prin­ci­pa­lement sun­nites). Dans ce but, les hommes de Gemayel ont per­pétré l’horrible mas­sacre de Sabra et Chatila, après l’assassinat de Bachir Gemayel, l’oncle de l’homme qui a été tué cette semaine. Le mas­sacre a été supervisé par Elie Hobeika du toit du quartier général du général israélien Amos Yaron. Par la suite, Hobeika est devenu ministre sous les aus­pices syriens. Une autre per­sonne res­pon­sable du mas­sacre était Samir Geagea, le seul à être déféré devant un tri­bunal libanais. Il a eu plu­sieurs condam­na­tions de prison à vie puis a été gracié. Cette semaine, il était l’un des prin­cipaux ora­teurs aux obsèques de Pierre Gemayel, le petit-​​fils.

En 1982, Les chiites ont accueilli les enva­his­seurs israé­liens avec des fleurs, du riz et des frian­dises. Quelques mois après, ils lan­çaient une guerre de gué­rilla contre eux, qui a duré 18 ans, au cours de laquelle le Hez­bollah est devenu une force majeure au Liban.

Un des diri­geants maro­nites dans la lutte contre les Syriens était le général Michel Aoun, qui a été élu pré­sident par les maro­nites et ensuite mis dehors. Aujourd’hui, c’est un allié du Hez­bollah, le prin­cipal défenseur de la Syrie.

Tout cela res­semble à l’Italie au temps de la Renais­sance ou à l’Allemagne pendant la guerre de 30 ans. Mais au Liban, il s’agit du présent et de l’avenir prévisible.

Dans une telle réalité, employer le terme de « démo­cratie » est, évidemment, une plai­san­terie. Par contrat, le gou­ver­nement du pays est partagé entre les com­mu­nautés. Le pré­sident est tou­jours un maronite, le Premier ministre un sunnite, le pré­sident du par­lement un chiite. La même chose s’applique à toutes les posi­tions dans le pays, a tous les niveaux : un membre d’une com­mu­nauté ne peut pas aspirer à un poste en fonction de ses talents s’il appar­tient à une autre com­mu­nauté que celle à laquelle ce poste est attribué. Presque tous les citoyens votent en fonction de leur affi­liation fami­liale. Un électeur druze, par exemple, n’a aucune chance de ren­verser Walid Jumblat, dont la famille gou­verne la com­mu­nauté druze depuis 500 ans au moins (et dont le père a été assassiné par les Syriens). C’est lui qui dis­tribue tous les postes « appar­tenant » à sa communauté.

Le par­lement libanais est un sénat de chefs de com­mu­nautés, qui se dis­tri­buent les postes. La « coa­lition démo­cra­tique » qui a été mise au pouvoir par les Amé­ri­cains après le meurtre du Premier ministre sunnite Rafik Hariri, est une alliance tem­po­raire de chefs maro­nites, sun­nites et druzes. L’« opposition », qui béné­ficie du par­rainage syrien, est com­posée des chiites et d’une faction maronite. La roue peut tourner à tout moment si d’autres alliances se forment.

Le Hez­bollah, qui apparaît aux Israé­liens comme une extension de l’Iran et de la Syrie, est avant tout un mou­vement chiite qui s’efforce d’obtenir pour sa com­mu­nauté une plus grande part du gateau, pro­por­tion­nel­lement à sa taille. Hassan Nas­rallah - qui est aussi le des­cendant d’une impor­tante famille - a le regard tourné vers le gou­ver­nement de Bey­routh, pas vers les mos­quées de Jérusalem.

QUEST-CE QUE tout cela nous dit sur la situation actuelle ?

Depuis des décennies main­tenant, Israël fait sa cuisine au Liban. Dans le passé, il a soutenu la famille Gemayel mais a été amè­rement déçu : « les Pha­langes » (nom emprunté à l’Espagne fas­ciste, que le grand-​​père Pierre admirait beaucoup) de la famille se sont révélées être, pendant la guerre de 1982, un gang de voleurs sans valeur mili­taire. Mais l’implication israé­lienne au Liban continue jusqu’à aujourd’hui. Le but est d’éliminer le Hez­bollah, de déloger les Syriens et de menacer Damas, qui est toute proche. Toutes ces ten­ta­tives sont sans espoir.

Une his­toire : dans les années 30, quand les maro­nites était la force prin­cipale du Liban, le patriarche maronite a exprimé ouver­tement sa sym­pathie pour l’entreprise sio­niste. A l’époque, beaucoup de jeunes gens de Tel-​​Aviv et d’Haïfa allaient étudier à l’Université amé­ri­caine de Bey­routh, et les riches Juifs de Palestine pas­saient leurs vacances dans les sta­tions liba­naises. Un jour, avant la fon­dation d’Israël, j’ai tra­versé la fron­tière liba­naise par erreur et un gen­darme libanais m’a poliment montré le chemin du retour.

Pendant les pre­mières années d’Israël, la fron­tière liba­naise était notre seule fron­tière pai­sible. Pendant cette période un dicton disait : « Le Liban sera le deuxième pays arabe à faire la paix avec Israël ». Il n’osera pas être le premier. Ce n’est qu’en 1970, quand le roi Hussein a renvoyé l’OLP de Jor­danie vers le Liban, avec l’aide active d’Israël, que la fron­tière s’est embrasée. Aujourd’hui, même Fuad Siniora, le Premier ministre nommé par les Amé­ri­cains, se sent obligé de déclarer : « Le Liban sera le dernier Etat arabe à faire la paix avec Israël ! ».

Tous les efforts pour sup­primer l’influence syrienne au Liban sont voués à l’échec. Pour le com­prendre, il suffit de regarder la carte. His­to­ri­quement, le Liban est une partie de la terre syrienne (Cham en arabe). Les Syriens ne se sont jamais résolus au fait que le régime colonial français a arraché le Liban de sa terre.

Conclu­sions : Pre­miè­rement, faisons en sorte de ne plus être coincés dans le bourbier libanais. Comme l’expérience l’a montré, nous en sor­tirons tou­jours per­dants. Deuxiè­mement, pour avoir la paix sur notre fron­tière nord, tous les ennemis poten­tiels, et avant tout la Syrie, doivent être impliqués.

Ce qui signifie que nous devons rendre les Hauteurs du Golan.

L’Administration Bush interdit à notre gou­ver­nement de parler avec les Syriens. Elle veut leur parler elle-​​même le moment venu. Il est tout à fait pos­sible qu’elle veuille ensuite leur vendre le Golan en échange de l’aide syrienne en Irak. S’il en est ainsi, ne devrions-​​nous pas nous presser de leur "vendre" le Golan (qui de toute façon leur appar­tient) à un meilleur prix pour nous ?

Der­niè­rement, des voix se sont fait entendre, venant même d’anciens de l’armée, qui ont fait allusion à cette pos­si­bilité. Il faut le dire haut et fort : A cause de quelques mil­liers de colons et de poli­ti­ciens qui n’osent pas s’affronter à eux, nous ris­quons d’être entraînés dans des guerres inutiles et de mettre en danger la popu­lation d’Israël.

C’est la troi­sième conclusion : Il n’y a qu’une voie pour gagner une guerre au Liban - et c’est de l’éviter.