Une prière au paradis

Gideon Levy, mardi 28 novembre 2006

L’institutrice de mater­nelle gît sur une civière, cou­verte de sang. Le minibus est garé à côté. Quelque part sur la gauche, le canon de l’armée tire des obus. Les enfants sont allongés sur le sol, les uns contre les autres.

C’est comme ça que l’un des enfants décrit ce matin où ils allaient en bus à l’école à Beit Lahia et qu’un missile ou un obus israélien -le porte-​​ parole de l’armée refuse de dire lequel-​​ a explosé à quelques mètres d’eux et a sous leurs yeux mor­tel­lement blessé leur institutrice.

Deux lycéens qui allaient au lycée, Ramzi al-​​Sharafi, 15 ans, et Mohammad Ashour, 16 ans, ont été tués dans ce bom­bar­dement. Et cette semaine, les enfants de l’école mater­nelle Indira Gandhi ont enterré leur ins­ti­tu­trice, Najwa - ce qui veut dire ‘prière’ en arabe-​​, mère de deux bambins, qui est restée dans le coma pendant presque 15 jours à l’hôpital Shifa à Gaza.

Presque rien n’a été écrit en Israël sur le bom­bar­dement d’un minibus qui trans­portait 20 enfants. Cela s’est produit 2 jours avant le bom­bar­dement qui a fait 22 morts à Beit Hanoun, au plus haut de l’opération ‘Nuages d’Automne’. Par miracle le missile/​ obus n’a pas frappé direc­tement le minibus, mais est tombé à environ 15 mètres de lui.

Les enfants de la mater­nelle, trau­ma­tisés, n’ont pas récupéré. Cette semaine ils ont défilé en portant des cou­ronnes et des pan­neaux qu’ils ont des­sinés en mémoire de leur ins­ti­tu­trice bien aimée, lors d’une pro­cession de deuil qui s’est rendue chez Najwa Khalif. Les adultes l’ont enterrée dans le cime­tière de Beit Lahia.

Indira Gandhi Hamuda, qui dirige la nou­velle école mater­nelle, une femme impres­sion­nante, âgée de 35 ans, raconte que tous ces der­niers mois elle disait aux enfants que les Israé­liens ne tuent pas les enfants, seulement les gens qui tirent des Qassam, et qu’ils n’avaient rien à craindre tant qu’ils ne mon­taient pas sur les toits. La semaine der­nière un des enfants lui a demandé : "Tu nous adit que les Israé­liens ne tuaient pas les enfants, seulement les tireurs de Qassam, pourquoi alors, ils ont tiré sur notre minibus ?"

Qu’est ce qu’on peut dire à un gamin de 4 ans qui a vu son ins­ti­tu­trice étendue, cou­verte de sang, près de leur minibus ? Que l’attaque du minibus avait pour but d’empêcher les tirs de Qassam, qui n’ont fait que s’intensifier depuis ?

Réponse du porte-​​parole de l’ IDF : "Le 6 novembre, l’IDF a attaqué une cellule de lan­ceurs de Qassam dans le quartier de Sheikh Zayed à Beit Lahia, dont les membres étaient venus récu­pérer les rampes qui avaient tiré les roquettes la veille sur l’ouest du Négev. Au moment de l’attaque aucune per­sonne non impliquée n’a été iden­tifiée dans le voi­sinage de la cellule ter­ro­riste. L’IDF regrette que des per­sonnes non impli­quées aient été blessées. Il est très regret­table que les orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes lancent habi­tuel­lement leurs roquettes contre Israël à partir de zones rési­den­tielles, ce qui rend parfois inévi­table des dom­mages invo­lon­taires aux civils pris entre deux feux."

Dans la déso­lation de l’hôpital Kamal Adwan à Beit Lahia les toutes der­nières vic­times sont allongées. On peut les voir qui geignent, dans des lits qui n’ont pas été faits, entourées de parents. L’un tra­vaillait aux champs, l’autre mar­chait tran­quillement, quand le feu les a rat­trapés. Eux ont eu de la chance. Les blessés plus gra­vement atteints ont déjà été trans­portés ailleurs.

Pendant ce temps, un blessé est amené à une cli­nique locale -un fermier âgé amené, dans une car­riole tirée par un âne trans­formée en ambu­lance impro­visée, tout droit du champ où il tra­vaillait quand un char lui a tiré dessus. Sa fille court après la car­riole, elle hurle. On a entendu l’explosion de partout. Des pas­sants amènent le vieil homme à la clinique.

Les chars et les bull­dozers de l’IDF sont à quelques cen­taines de mètres de nous ; la route est déjà défoncée et n’est plus pra­ti­cable. "C’est l’IDF au travail" comme le disent les médias.

Un enfant arrive à la cli­nique, tenant les douilles de deux muni­tions tirées d’un héli­co­ptère Apache. A côté, une tente de deuil pour Taher al-​​Masri, un ado­lescent de 16 ans qui a été tué la veille.

Pendant un moment, Beit Lahia a l’air d’un village pas­toral, et puis soudain, il devient le coeur de la peur et du deuil. Qui le sait aussi bien que les enfants de l’école Indira Gandhi avec ses affiches de Mickey Mouse colorées ? On trouve aussi Mickey sur le toboggan dans la cour agréable décorée de plantes. IL n’y a pas beaucoup de mater­nelles à Gaza qui sont aussi bien entre­tenues que celle-​​ci.

Pourquoi Indira Gandhi ? Le père de la pro­prié­taire de la mater­nelle s’est pris d’amour pour la célèbre diri­geante indienne et a donné son nom a sa fille. (Il a également appelé un de ses fils Hassan, comme le roi du Maroc, et un autre Hussein, comme le roi de Jor­danie.) Cer­taines per­sonnes l’appellent Indira, d’autres Gandhi, d’autres encore Indira Gandhi. Il y a une pou­belle jaune, cadeau de l’Allemagne, près de l’entrée, à toucher les champs de fraises de la ville.

Il y a 260 enfants dans cette mater­nelle, de Beit Lahia, Beit Hanun, du camp de Jabalya et des environs. Ils sont répartis en groupes dans des salles colorées décorées de pein­tures aux murs -des enfants de 4 et 5 ans, qui apprennent à lire, à écrire, à compter et à parler anglais, de 7 heures 30 à midi. Environ une famille sur dix peut payer les frais d’inscription : 300 shekels par an. Les enfants dont les parents ont été tués ou empri­sonnés ne paient rien.

L’entrée de plu­sieurs des classes est cou­verte de feuilles de plas­tique et il n’y a pas de fenêtres. Indira n’a pas l’argent néces­saire à la finition des travaux du nouveau local et la plupart des parents ne peuvent rien payer.

Pendant 8 ans, l’école s’est déplacée dans divers locaux jusqu’à ce que, cette année, elle s’installe dans cette nou­velle structure spa­cieuse et agréable. Tous les matins, les enfants qui habitent loin sont trans­portés dans deux minibus Volks­wagen , un bleu et un jaune.

Main­tenant les deux minibus sont un rappel de l’institutrice qui a été enterrée dimanche, à notre arrivée.

On entend des tirs, en bruit de fond. L’école est presque vide, la plupart des enfants ont rejoint la pro­cession de deuil en honneur de leur institutrice.

La fille d’Indira, Hadil Hamuda, 14 ans, sur­veille la poignée d’enfants qui sont restés. Elle est allée à l’école ce matin, mais au bout d’une demi-​​ heure, quand les chars sont arrivés bruyamment, les ensei­gnants ont décidé de ren­voyer les enfants chez eux.

Un oiseau sau­tille sur le sable de l’école. Naim al-​​Rahal, un sou­riant jeune homme de 23 ans, le chauffeur du minibus bleu, faisait son tour habituel ce lundi là il y a deux semaines. A 6 heures 50 il est arrivé dans le quartier de Sheikh Zaid et attendu l’un des enfants qui était en retard. Le minibus était déjà plein, 20 enfants et trois pro­fes­seurs. Ils ne sont pas allés à Beit Hanoun ce matin là parce que c’était dan­gereux. Najwa Khalif, l’institutrice, était assise au milieu du bus, son jeune fils Wasim, 3 ans, sur les genoux et sa fille Manar, 5 ans, à côté d’elle.

Alors qu’il était tou­jours en train d’attendre l’enfant en retard, le chauffeur a entendu une explosion assour­dis­sante. Il raconte que l’onde de choc a déplacé le minibus. Il a démarré et tenté de s’enfuir. L’enfant en retard n’a pas pu monter à bord et Al-​​Rahal l’a vu courir après le bus en criant, sans pouvoir le rat­traper. Il a remarqué, après avoir démarré, que Najwa sai­gnait du cou et de la tête et que sa tête pen­chait sur le côté. En fait deux balles avaient pénétré par la vitre et l’avaient frappée. Elle était déjà incons­ciente et le sang coulait sur Wasim, assis sur ses genoux. "Le sang coulait sur les petits enfants, leurs car­tables et leurs livres," se sou­vient Al-​​Rahal.

Il est parti rapi­dement vers l’hôpital le plus proche, Al-​​Ouda, tandis que les cris des enfants emplis­saient le véhicule. "Les enfants hur­laient. Ca m’empêche tou­jours de dormir, ces cris," dit-​​il.

Les enfants non plus ne dorment pas, depuis. Tout de suite après l’incident, des dizaines de parents effrayés sont venus à l’école voir ce qui était arrivé à leurs enfants. L’endroit était empli de faibles cris de douleur -pas seulement ceux des enfants qui avaient été pré­sents. Ils étaient sûrs que l’institutrice était morte, mais Indira a essayé de les ras­surer et leur a dit qu’elle se remet­trait de ses bles­sures. Et puis elle a été obligée de fermer l’école pendant 5 jours. Cer­tains des enfants n’y sont pas retournés depuis, d’autres refusent de monter dans le minibus ; un enfant a demandé à ses parents de démé­nager près de l’école mater­nelle, pour qu’il n’ait plus à prendre le bus.

Ca fait deux semaines main­tenant et Indira parle d’enfants qui ne disent tou­jours pas un mot de toute la journée et de pro­fes­seurs qui éclatent tou­jours en sanglots.

Le bruit d’un char ou d’un héli­co­ptère rend tout le monde nerveux à l’école maintenant.

Le chauffeur, Al-​​Rahal, dit qu’aujourd’hui il a vu le garçon qui était en retard et avait couru der­rière le minibus, après le bom­bar­dement, qui se cachait der­rière le bâtiment de l’école. En fait, il avait fait pipi sur lui et était trop embar­rassé pour monter dans le bus qui devait le ramener chez lui.

"Avant ça ils voyaient un Apache et ils disaient, ’voilà un Apache,’"dit Indira. Depuis l’événement, ils uti­lisent la pâte à modeler pour faire des armes exclu­si­vement. Avant cer­tains mode­laient des armes mais main­tenant tous le font, même les filles," dit-​​elle. Même les filles.

Najwa Khalif tra­vaillait depuis 3 ans dans l’école. On voit une photo d’elle entourée d’enfants et voilà sa classe avec de petites chaises en plas­tique de toutes les cou­leurs, soi­gneu­sement rangées autour des petites tables et des dessins aux murs : une maman cane et ses canetons, 2 pommes + 1 = 3. Les pre­miers jours après sa mort, ils ont réparti ses élèves dans les autres classes mais main­tenant ils ont déjà un nouveau pro­fesseur, une rem­pla­çante. Pendant les deux semaines où Najwa luttait contre la mort, ils ont dit des prières tous les jours pour qu’elle s’en sorte.

Dimanche matin, quand ils ont appris qu’elle était morte, Indira a ras­semblé tous les petits de la mater­nelle et leur a dit de ne pas être en colère, qu’ elle était partie au paradis.