Une petite promenade en Palestine – à moins que ce ne soit le « Grand Israël » ?

Raja Shehadeh, dimanche 6 juillet 2008

"Le nouvel avant-​​poste juif de Horesh et, plus au nord, les colonies jumelles de Talmon B et C domi­naient les col­lines de ce qui est pour moi la Palestine et pour les colons le « Grand Israël », Eretz Yisrael ".

Ma pro­menade dans les col­lines de Ramallah avec un jour­na­liste de la radio se passait bien. Le temps était doux, un bulbul gazouillait, les oli­viers gris-​​vert par­se­maient les pentes en ter­rasses. Nous avons trouvé des plantes natash, un chardon hau­tement poli­tique puisque les tri­bunaux mili­taires israé­liens l’utilisent comme preuve qu’une par­celle de terre donnée est aban­donnée et tombe donc dans le domaine public et que l’on peut ainsi la confisquer pour l’offrir au « public » : les colons juifs.

Nous avons com­mencé notre pro­menade en haut de la colline toute proche de Masra’e Qibiliya, un village peu éloigné de l’Université de Birzeit. Alors que l’air frais caressait mon visage, je tentai d’expliquer les chan­ge­ments spec­ta­cu­laires qui avaient modifié le paysage pales­tinien depuis 60 ans. Sur notre droite, le nouvel avant-​​poste juif de Horesh et, plus au nord, les colonies jumelles de Talmon B et C domi­naient les col­lines de ce qui est pour moi la Palestine et pour les colons le « Grand Israël », Eretz Yisrael . Au creux de la vallée, le village pales­tinien mul­ti­cen­te­naire de Ain Qenya avec sa source ancienne (Ain) est sur­plombé par la colonie de Dolev. Toutes ces colonies sont à l’est du mur d’annexion israélien.

Tandis que nous des­cen­dions, je pensais au dis­cours du Pré­sident Bush à la Knesset à l’occasion du soixan­tième anni­ver­saire de l’Etat d’Israël. Usant d’un langage reli­gieux, il décrivit la fon­dation de cet Etat comme "la rédemption d’une pro­messe ancienne faite à Abraham, Moïse et David – une terre pour le peuple élu, Eretz Yisrael".

Le danger rôde dans les collines

Avant que je parte de chez moi ma femme m’avait fait pro­mettre d’être prudent. Récemment un jeune Pales­tinien qui chassait les oiseaux a été blessé par balle, dans le dos, par des colons israé­liens pas loin de l’endroit où nous nous pro­me­nions. Un autre homme, d’âge mûr celui là, qui se pro­menait près de sa maison un après midi a été tué par l’armée israé­lienne. Je choisis un iti­né­raire qui évitait le poste mili­taire et aussi la colline où se trouve Dolev .

A mi-​​pente nous nous sommes arrêtés pour prendre notre petit-​​déjeuner, un pique nique de fromage de chèvre de Naplouse et de tomates que nous avons dû manger sans les couper car je ne pouvais pas prendre le risque d’être arrêté sur la route en pos­session d’un couteau suisse.

Nous nous sommes assis à l’ombre d’une falaise que l’on nomme Urud el Hamam ("le lieu où se réunissent les pigeons"), puis nous avons continué à des­cendre la pente abrupte jusqu’à Ain Qenya. En chemin nous nous sommes arrêtés plu­sieurs fois, à l’écoute des bruits matinaux dans le village tout proche : le cri du coq, le mar­chand ambulant vantant ses pro­duits mais aussi le son plus sinistre de la béton­nière qui déversait le béton pour de nou­velles construc­tions dans la colonie de Talmon au nord du village.

Qui vit réellement ici ?

Au moment même où nous sommes arrivés dans la rue prin­cipale –la seule-​​ d’Ain Qenya, nous avons remarqué une voiture arrêtée au bord de la route. Le chauffeur portait une kippa tri­cotée et près de lui était assis un homme plus jeune, avec sur le côté de la tête les boucles des juifs ultra ortho­doxes. Le chauffeur des­cendit sa vitre et demanda « Qui êtes vous ? »

J’ai cru qu’il nous prenait pour des Israé­liens qui s’étaient égarés. Je lui dis, ras­surant : "J’habite près d’ici". Me regardant droit dans les yeux, le colon m’a dit en mauvais anglais : "Moi, dif­férent de toi, moi je vis ici, vraiment vis ici, pas comme toi". J’ai voulu savoir ce qu’il entendait par "pas comme toi", mais le colon n’a pas répondu, il a remonté sa vitre et com­mencé à com­poser le numéro de l’armée sur son télé­phone mobile. Nous sommes restés debout, là, mal à l’aise, jusqu’à ce qu’un chauffeur pales­tinien dont le camion était garé pas loin nous fasse signe de le rejoindre et nous dise de sauter dans son véhicule.

"Ce colon vient de Dolev", nous dit notre chauffeur. "Il vient constamment dans le village pour faire des his­toires. Quelque fois il bloque la rue avec sa voiture, ou il amène des colons plus jeunes qui jettent des pierres sur nos maisons et nos voitures".

Quand nous avons voulu tourner pour remonter la colline pour aller à Ramallah, le colon a fait un écart et a bloqué la route. Je me demandai quels men­songes il allait raconter à l’armée mais il nous a fina­lement laissé passer.

Après avoir passé le barrage mili­taire et être entré dans Ramallah j’eus le sen­timent très net d’arriver dans un ghetto entouré de col­lines inter­dites à ses habi­tants. Alors que l’on me conduisait chez moi, dans ma maison qui sur­plombe ces col­lines, je me demandai combien de temps ça pren­drait avant que des fana­tiques m’empêchent de "vivre vraiment ici ".