Une perspective d’ensemble

Uri Avnery, mardi 29 mai 2012

LE 15 MAI, l’anniversaire de la fon­dation de l’État d’Israël, ses citoyens arabes ont observé un jour de deuil pour les vic­times de la Naqba (“catastrophe”) – l’exode massif de la moitié du peuple pales­tinien du ter­ri­toire qui était devenu Israël.

Comme chaque année cela a soulevé beaucoup de fureur. L’université de Tel Aviv a autorisé les étudiants arabes à tenir un meeting qui a été attaqué par des étudiants juifs d’extrême droite. L’université de Haifa a interdit com­lè­tement le meeting. Il y a quelques années, la Knesset avait discuté une “Loi Naqba” qui aurait fait mettre en prison pour 3 ans les par­ti­ci­pants à la com­mé­mo­ration. Cela fut ensuite atténué par le retrait de fonds gou­ver­ne­mentaux aux ins­ti­tu­tions faisant allusion à la Naqba.

La Seule Démo­cratie du Moyen Oreint pourrait bien être la seule démo­cratie au monde à interdire à ses citoyens de com­mé­morer un évènement his­to­rique. L’oubli est un devoir national.

L’ennui c’est qu’il est dif­ficile d’oublier l’histoire de la “Question pales­ti­nienne” parce qu’elle domine notre vie. 65 ans après la fon­dation d’Israël, la moitié des infor­ma­tions de nos médias concernent cette unique question, direc­tement ou indirectement.

En ce moment même, le gou­ver­nement sud-​​africain vient de décréter que tous les pro­duits des colonies de Cis­jor­danie com­mer­cia­lisés là-​​bas devront être clai­rement repérés. Cette mesure, déjà appliquée en Europe, a été condamnée tout net par notre Ministre des Affaires Étran­gères Avigdor Lie­berman, comme “raciste” (il peut bien parler !). Cependant elle rejoint un boycott lancé il y a 15 ans par mes amis israé­liens et moi.

La nou­velle coa­lition gou­ver­ne­mentale a déclaré qu’elle allait reprendre des négo­cia­tions avec les Pales­ti­niens (chacun sait qu’il s’agit là d’une pro­messe creuse). Un vague de meurtres et de viols est attribuée à des arabes (et à des afri­cains deman­deurs d’asile). Tous les can­didats à la pré­si­dence en Égypte pro­mettent d’engager la lutte en fqaveur des Pales­ti­niens. Des offi­ciers supé­rieurs de l’armée israé­lienne ont révélé que 3500 mis­siles syriens et ira­niens, ainsi que des dizaines de mil­liers chez le Hez­bollah du Sud Liban sont prêts à être lancés contre nous à cause de la Palestine. Et ainsi de suite, une liste quotidienne.

115 ans après la création du mou­vement sio­niste, le conflit israélo-​​palestinien domine nos informations.

LES PÈRES FON­DA­TEURS du sio­nisme avaient pris pour slogan “une terre sans peuple pour un peuple sans terre” (formulé bien plus tôt par un chrétien sio­niste bri­tan­nique). Ils croyaient que la Terre Promise était inoc­cupée. Ils savaient, natu­rel­lement, qu’il y avait des gens dans le pays, mais les sio­nistes étaient euro­péens, et pour des euro­péens de la fin du 19ème siècle, l’âge d’or de l’impérialisme et du colo­nia­lisme, les popu­la­tions de couleur – bruns, noirs, jaunes, rouges ou autres – ne comp­taient pas comme populations.

Lorsque Théodor Herzl lança l’idée d’un État Juif, il ne pensait pas à la Palestine mais à une région d’Argentine. Il pro­jetait de vider cette région de toute sa popu­lation indigène – mais seulement après qu’elle ait éliminé tous les ser­pents et autres bêtes dangereuses.

Dans son livre “Der Judenstaat” il n’est fait aucune mention d’arabes – et ce n’est pas par hasard. Lorsque Herzl l’a écrit, il ne pensait pas encore à ce pays. Le pays n’apparaît dans le livre que dans un tout petit cha­pitre ajouté au dernier moment, intitulé “Palestine ou Argentine ?”

Par consé­quent, Herzl ne parlait pas d’expulser la popu­lation pales­ti­nienne. Cela aurait été de toute façon impos­sible puisque Hertzl demandait au sultan ottoman une charte pour la Palestine. Le sultan était un caliphe, le chef spi­rituel de tous les musulmans du monde. Hertzl était bien trop prudent pour sou­lever ce problème.

Cela explique le fait autrement curieux : le mou­vement sio­niste n’a jamais fourni une réponse claire à sa question la plus fon­da­mentale : comment créer un état juif dans un pays habité par un autre peuple. C’est une question restée sans réponse jusqu’à ce jour.

Mais ce n’est qu’une appa­rence. Cachée quelque part sous tout cela, aux limites de la conscience col­lective, le sio­nisme a tou­jours eu une réponse. Cela va tel­lement de soi qu’il n’y avait pas besoin d’y penser. Seul un petit nombre avait le courage de l’exprimer ouver­tement. C’est imprimé dans le “code géné­tique” du mou­vement sio­niste, pour ainsi dire, et dans celui de sa fille, l’État d’Israël.

Ce code dit : un État Juif sur toute la terre d’Israël. Et par consé­quent : oppo­sition totale à la création d’un état pales­tinien – à quelque moment que ce soit, où que ce soit dans le pays, quel qu’en soit le prix.

LORSQUUN stratège prépare une guerre il com­mence par en définir les objectifs. C’est la tâche prin­cipale. Toutes les autres tâches doivent en découler. Si elles contri­buent à la tâche prin­cipale, on peut les admettre. Si elles nuisent à la tâche prin­cipale, elle doivent être écartées.

La tâche prin­cipale du mou­vement sioniste/​israélien est de réa­liser un État Juif dans la totalité d’Eretz Israël – le ter­ri­toire entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain. En d’autres termes : empêcher la création d’un état pales­tinien arabe.

Lorsque l’on a saisi cela, tous les événe­ments des 115 der­nières années sont logiques. Toutes les contor­sions et tous les détours, toutes les contra­dic­tions et les écarts appa­rents, toutes les déci­sions bizarres en appa­rence s’expliquent parfaitement.

Dans une pers­pective d’ensemble, la poli­tique sioniste-​​israélienne res­semble à un fleuve qui s’écoule vers la mer. Quand il ren­contre un obs­tacle, il le contourne. Son cours va vers la droite ou vers la gauche et quel­quefois même rebrousse chemin. Mais il poursuit avec une mer­veilleuse déter­mi­nation son objectif.

Le principe directeur était de consentir à chaque com­promis qui nous donne ce que nous pouvons obtenir à chaque étape, mais sans jamais perdre de vue l’objectif final.

Cette poli­tique nous permet tous les com­promis sauf un : un État pales­tinien arabe qui confir­merait l’existence d’un peuple pales­tinien arabe.

Tous les gou­ver­ne­ments israé­liens ont com­battu cette idée par tous les moyens à leur dis­po­sition. À cet égard il n’y avait pas de dif­fé­rence entre David Ben Gourion qui avait passé un accord secret avec le rois Abdallah de Jor­danie pour faire obs­truction à la création de l’État pales­tinien décidée par la réso­lution de l’Assemblée Générale des Nations unies de 1947 et Menachem Begin qui conclut une paix séparée avec Anouar el Sadate pour écarter l’Égypte de la guerre israélo-​​palestinienne. Sans oublier de citer la fameuse formule de Golda Meir : “Il n’y a rien de tel qu’un peuple pales­tinien”. Des mil­liers d’autres déci­sions des gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs ont obéi à la même logique.

La seule exception serait les accords d’Oslo – qui ne men­tionnent pas non plus un État pales­tinien. Après les avoir signés, Yitzhak Rabin ne s’empressa pas de créer un tel État. Au lieu de cela, il s’arrêta dans son élan, comme stu­péfait de sa propre audace. Il hésita, ter­gi­versa jusqu’à ce que l’inévitable contre-​​attaque sio­niste prenne de l’ampleur et mette fin à son ini­tiative – et à sa vie.

L’ACTUELLE bataille à propos des colonies fait partie inté­grante du pro­cessus. L’objectif prin­cipal des colons est de rendre un État pales­tinien irréa­li­sable. Tous les gou­ver­ne­ments israé­liens les ont sou­tenus, ouver­tement ou dis­crè­tement. Ils sont, natu­rel­lement, dans l’illégalité au regard du droit inter­na­tional, mais beaucoup d’entre eux sont aussi dans l’illégalité au regard du droit israélien. Ceux-​​là sont indif­fé­remment qua­lifiés de “illégaux”, “illé­gi­times”, “non auto­risés” et ainsi de suite. L’auguste Cour Suprême israé­lienne a ordonné le retrait de plu­sieurs d’entre eux, mais elle a vu ses déci­sions ignorées par le gouvernement.

Les colons font valoir que pas une seule colonie n’a été implantée sans accord secret du gou­ver­nement. Et même, toutes les colonies “illi­cites” ont été immé­dia­tement rac­cordées aux réseaux d’eau et d’électricité, des routes nou­velles ont été spé­cia­lement construites pour elles et l’armée s’est empressée d’assurer leur défense – et même les Forces de Défense d’Israël sont depuis long­temps devenues les Forces de Défense des Colonies. On a fait appel à des juristes et à des escrocs en nombre pour expro­prier de vastes por­tions de terres pales­ti­niennes. Une célèbre juriste a découvert une loi ottomane tombée dans l’oubli selon laquelle si vous criez depuis la limite d’un village, toute la zone où le cri n’est pas entendu appar­tient au sultan. Comme le gou­ver­nement est l’héritier du gou­ver­nement jor­danien, lui-​​même héritier du sultan, cette terre appar­tient au gou­ver­nement israélien, qui la cède aux colons. (Ce n’est pas une plaisanterie !)

Lorsque le conflit israélo-​​palestinien semble apaisé et qu’il “ne se passe rien”, il se poursuit en réalité avec force sur le seul terrain qui importe : l’entreprise de colo­ni­sation. Tout le reste est mar­ginal, comme la pers­pective ter­ri­fiante d’une attaque israé­lienne contre l’Iran. Comme je n’ai cessé de le dire : cela ne se pro­duira jamais. Cela par­ticipe de l’action pour détourner l’attention de la solution à deux États, la seule solution paci­fique qui soit.

À QUOI conduit le refus de l’État palestinien ?

Logi­quement cela ne peut conduire qu’à un État d’apartheid dans l’ensemble du pays entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain. À long terme cela ne serait pas tenable, conduisant à un État “bina­tional” à majorité arabe qui serait tota­lement inac­cep­table pour presque tous les juifs israé­liens. Alors que reste-​​t-​​il ?

La seule solution envi­sa­geable serait de trans­férer tous les Arabes de l’autre côté du Jourdain. Dans cer­tains milieux d’extrême droite, on en parle ouver­tement. Le roi de Jor­danie en a ter­ri­blement peur.

Un transfert de popu­lation a déjà eu lieu en 1948. On discute encore de savoir si cela a été fait de propos délibéré. Dans la pre­mière phase de la guerre, c’était une nécessité mili­taire évidente (et pra­tiquée par les deux parties). Plus tard, c’est devenu davantage un choix délibéré. Mais l’élément prin­cipal tient au fait que les réfugiés n’ont pas été auto­risés à revenir lorsque les hos­ti­lités ont pris fin. Au contraire, cer­tains vil­lages ont été vidés de leurs habi­tants et détruits encore plus tard. Chacun obéissait à la consigne invi­sible de la Tâche Prin­cipale, une consigne si pro­fon­dément ins­crite dans la conscience col­lective qu’il n’était pas néces­saire de donner un ordre explicite.

Mais 1948 est passé depuis long­temps. Le monde a changé. Ce que l’on tolérait du brave petit Israël d’après l’Holocauste ne serait plus toléré aujourd’hui du puissant et arrogant Israël. C’est aujourd’hui un château en Espagne – comme des rêves simi­laires de l’autre côté de voir d’une façon ou d’une autre Israël dis­pa­raître de la carte

Cela signifie que le net­toyage eth­nique, la seule solution alter­native à deux États, est impos­sible. La Tâche Prin­cipale a abouti à une impasse.

On a souvent dit que le conflit israélo-​​palestinien est un choc entre une force impos­sible à arrêter et un objet impos­sible à déplacer. Cela va dominer nos vies et les vies des géné­ra­tions futures.

À moins que nous ne fas­sions quelque chose qui semble presque impos­sible : changer de Tâche Prin­cipale, la direction his­to­rique prise par notre État. Y sub­stituer un nouvel objectif national : paix et coexis­tence, récon­ci­liation entre l’État d’Israël et l’État de Palestine.