Une nuit à Gaza

Saidou Dias (Ministère des Affaires Populaires), vendredi 13 juin 2008

…"Mais main­tenant je le jure, j’en ai fini avec la com­plai­sance, je serai résistant pales­tinien avant d’être algérien ou français, je serai pales­tinien tant que la Palestine ne sera pas PALESTINE".

Mardi 15 avril 2008. Cela fait plus d’une semaine que je suis en Palestine occupée, en voyage d’Etat musical, pour le compte du Ministère des Affaires Populaires.

Il est exac­tement 4h56, heure locale. Je suis allongé sur le lit d’une chambre d’hôtel à Gaza. Dehors, une voix résonne : le Muezzin appelle à la prière de l’aube. Mais, ce n’est pas cette voix qui m’a réveillée. Cela fait presque une heure que je n’arrive pas à trouver le sommeil.

Peut-​​être qu’au fond, j’ai peur de fermer les yeux. Peur de fermer les yeux sur tout ce que j’ai pu voir et vivre depuis que je suis ici. Peur de me laisser « endormir » ; peur d’oublier ; Peur de passer à autre chose. J’attends, rêvant les yeux ouverts, qu’un jour nouveau se lève sur Gaza…

« Je te parle de ce jour dont nous avons tant rêvé.

Je te parle de ce jour que nous avons tant attendu.

Je te parle du jour pour lequel nous nous sommes tant battus.

Je te parle de ce jour nouveau qui bientôt va se lever.

Combien de bombes ont-​​ils fait pleuvoir sur nos têtes ?

Combien de fois ont-​​ils cru que leurs balles nous feraient tomber ?

Ne comprennent-​​ils pas que nous ne mettrons pas genou à terre !?

Ne comprennent-​​ils pas que nous ne plierons jamais !?

Aucun mur, aucun barrage, aucun check point, ne sauraient nous arrêter !

Une terre, un peuple, un destin : sur la Palestine, un jour nouveau va se lever. »

MAP - nhar jdid ( un jour nouveau ) - 2008

Ce n’est pas la puis­sance mili­taire qui fait la grandeur d’un peuple. La grandeur d’un peuple se mesure à la force de ses rêves, et à son obs­ti­nation à y croire, encore et tou­jours. N’en déplaît à « l’implacable réalité ».

Pour un Pales­tinien vivant ici, cette « impla­cable réalité » res­semble à une voie sans issue ; étroite ruelle ; cours de prison, couloir à ciel ouvert, encadré par un mur lamen­table, honteux. Un mur que j’ai vu et revu avec tou­jours la même envie de vomir. En haut des miradors, des soldats vous guettent. Dans le ciel, des oiseaux de fer feront feu ce soir, ou demain, ou, au plus tard, dans une semaine*. Et, comme si cela ne suf­fisait pas, loin der­rière ces murs, de l’autre côté de l’Atlantique, l’Oncle Sam, l’hyper puis­sance, le shérif pla­né­taire, veille aux intérêts de ses amis.

Est-​​il utile de parler des ins­tances inter­na­tio­nales qui ferment les yeux, faisant sem­blant de ne pas voir, de ne pas savoir. Ce n’est mal­heu­reu­sement pas un scoop : dans notre monde « moderne », peu importe qui a raison, qui a tort. Les indi­gna­tions rela­tives aux droits de l’Homme, elles aussi, obéissent à la raison du plus fort. C’est la loi de la « jungle mondialisée ».

Si on voulait être lucide, réa­liste, on se dirait qu’il n’y a pas d’issue ; que l’équation devant mener à la libé­ration de la Palestine est « inso­luble ». Et pourtant…

Et pourtant, il arrive que l’aspiration de tout un peuple à recouvrer sa liberté vienne à bout des armées les plus puis­santes. L’Histoire est ainsi faite, les exemples sont légions. On pourrait, bien sûr, méditer sur la légende biblique de « David contre Goliath », ou encore celle de Moïse et de son peuple face au puissant Pharaon… Mais, bien plus récemment et, de manière bien moins « ésoté­rique », rap­pelons nous l’Algérie, le Vietnam, l’ Ethiopie…

J’ai vu les Pales­ti­niens, j’ai vu leurs regards, j’ai vu qu’ils avaient cette force, cette foi en eux, cette cer­titude qu’ils ne plieront jamais. Je les ai vus « grands », je les ai vus debout, quand combien d’autres seraient à terre depuis bien long­temps. Je les ai aimés, je les ai admirés. Aussi, j’ai aimé et admiré tous ceux qui, parmi eux, se battent au quo­tidien pour que la Palestine continue à vivre et à rêver :

Nos amis de l’école de musique d’Al Kamandjâti (le vio­lo­niste), par exemple, eux qui font résonner les notes de musique dans tout le pays, et bien au-​​delà. Eux, grâce à qui la Palestine rayonne de tous ces sou­rires d’enfants musi­ciens. Ces enfants des camps de réfugiés, les yeux comme des soleils, pleins de vie et d’envie.

J’ai aimé ces artistes : musi­ciens, peintres, pho­to­graphes… Ces mili­tants asso­ciatifs ; ces jour­na­listes… Ce foi­son­nement culturel, cette conscience poli­tique, cette jeu­nesse et plus lar­gement, ce peuple, Révolté mais aussi débordant d’Amour, de Rêves, et d’Espoirs. Ainsi est la Palestine ! Et qui­conque viendra ici, pourra le constater par lui-​​même. Loin, très loin, à l’opposé même, de l’image souvent véhi­culée en France.

Quoi qu’il en soit, pour moi, ça ne fait aucun doute, un jour nouveau va bientôt se lever. Il ne peut pas en être autrement. Pour parler ainsi, je dois cer­tai­nement être un de ces pauvres « mar­ginaux uto­pistes » qui pensent que nos rêves peuvent être la plus dan­ge­reuse des armes.

Martin Luther King a été assassiné parce qu’il « avait fait un rêve » ; lui, le paci­fiste était un homme dan­gereux, parce qu’il savait que les rêves pou­vaient ren­verser bien plus que des mon­tagnes. Il est mort, et aujourd’hui, près de qua­rante ans après, les Amé­ri­cains semblent dis­posés à élire à leur tête, un homme de « couleur », un « métisse » plus pré­ci­sément. De toute évidence, « Ils » ont tué Martin Luther King, mais pas son rêve.

« (…) Je rêve qu’un jour cette nation se lèvera et vivra la vraie signi­fi­cation de son credo. Nous tenons cette vérité comme évidente, tous les hommes sont égaux (…) »

Gandhi aussi a été assassiné, parmi tant d’autres guer­riers paci­fistes. Le rêve et l’utopie sont dan­gereux, oui. Parce qu’ils sont hau­tement conta­gieux. Alors, soit ! que la contagion nous gagne ! Soyons, des cen­taines, des mil­liers, des mil­lions de pauvres fous uto­pistes à par­tager les mêmes rêves ; à par­tager les mêmes combats… Pour une même vision du monde et de l’humanité.

Soyons des mil­lions de pales­ti­niens ; soyons des mil­lions de sans papiers ; des mil­lions de SDF ; entre autres « vic­times col­la­té­rales » de cette jungle mondialisée.

« on choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille. On choisit pas non plus les trot­toirs de Paris, de Manille, ou d’Alger pour apprendre à marcher », chante Maxime Le Forestier.

Mais on choisit bel et bien les gens que l’on aime ; ces gens dont on se sent proches, ces gens aux côtés de qui l’on veut se battre, ces gens avec qui l’on partage Révoltes, Amour, Rêve, et Espoir.

Hk - Musicien Alter­mon­dia­liste Pales­tinien


*Le mer­credi 16 mai, len­demain du concert de MAP à GAZA, un bom­bar­dement de l’armée israé­lienne sur Gaza tuait neuf civils dont deux enfants et un jour­na­liste pales­tinien tra­vaillant pour l’agence de presse inter­na­tionale REUTERS.

L’ennemi de mon ami est mon ennemi

Voila déjà trois jours que nous sommes rentrés à Lille, trois jours que mes valises sont tou­jours au milieu de mon mini studio pous­siéreux, trois jours que je les regarde , les observe, les ignore, trois jour qu’elles essayent de me dire que je suis bel et bien rentré, bel et bien loin de Ramallah, de Gaza ou de Naplouse, trois jours que j’ai la sen­sation d’avoir une espèce de boule bowling à l’intérieur de la poi­trine, trois jours que j’ai mal à l’âme, voila déjà trois jours que je me sens lâche de ne pas être resté pour lutter, résister avec ce peuple qui souffre et que j’aime tant, trois jours que je me sens impuissant, inutile, incompris et seul. Trois jours que j’ai envie de raconter, crier, gueuler au monde entier ce que j’ai vu, senti ou touché lors de mon passage au check point d’Herez.

Mais non, rien ne veut sortir, tout reste là, bien coincé entre mon sternum et mon gosier, toutes ces images, ces visages, cette tris­tesse m’étranglent, m’étouffent, me coupent le souffle jusqu’à me donner de vio­lents ver­tiges, comme si il n’ y avait aucun mot pour tra­duire ce que je ressens vraiment, comme si la vérité était ira­con­table. Comme si le monde ne pouvait pas com­prendre, et ima­giner l’inimaginable.

Et pourtant, je le jure, j’ai vu la pire des choses, j’ai vu la per­sé­cution, j’ai vu l’humiliation, j’ai vu l’apartheid, le mépris et le racisme le plus pri­maire et abject, oui j’ai vu ce qu’on m’avait raconté, j’ai vu LA COLONISATION.

Et même si cela m’est déjà insup­por­table, désormais je dois vivre avec cette triste réalité et tous ces vio­lents sou­venirs, je dois vivre avec cette douleur, cette colère et cette indignation…

Quelle honte, ouais j’ai honte, parce qu’il a fallu que je fasse le voyage pour que la situation des Pales­ti­niens me rende com­plè­tement malade, il a fallu voir, toucher l’horreur pour savoir qu’elle existe, ouais j’ai honte parce que main­tenant je souffre par le simple fait de connaître la vérité, je souffre parce que je me suis attaché à des hommes et des femmes inno­cents que j’ai laissé dans cette prison à ciel ouvert.

Mais pourquoi n’ai-je pas ressenti cette empathie et cet amour plus tôt ?

Pourquoi j’ai pleuré là-​​bas, et pourquoi je ne pleure pas ici ?

J’avais peut-​​être mieux à faire ?

Me construire une petite vie normale ?

Jouir sim­plement de ma liberté, sans me soucier de ceux qui n’y ont pas droit à cette liberté ?

Pourquoi le sort de mil­lions d’enfants qui vivent comme des parias au pied d’un mur n’était pas au centre de mes pré­oc­cu­pa­tions plus tôt ?

Pourtant, mes grands parents m’avaient bien dit qu’il fallait être soli­daire avec les Pales­ti­niens, eux l’ont tou­jours été parce qu’ils avaient vécu les mêmes souf­frances et les mêmes drames pendant la colo­ni­sation en Algérie, eux savent à quel point la colo­ni­sation est injuste, eux savent ce qu’est l’interdiction totale d’avoir des projets, de cir­culer, ou de s’exprimer, eux savent ce qu’est l’interdiction d’être un homme ou d’être une femme. Voilà les raisons pour les­quelles ils se sont révoltés, les raisons pour les­quelles ils se sont battus et ils ont résisté : pour être des hommes et des femmes "libres" et "indépendants".

Ils m’avaient dit aussi qu’il fallait être l’ami du faible, de l’opprimé, de l’agressé et du colonisé, ils m’avaient dit « l’ennemi de mon ami est mon ennemi ».

Et il a fallu attendre mes 32 ans pour que tout devienne plus clair, pour com­prendre et accepter que l’ignorance était une forme d’égoïsme, que la pas­sivité était une forme d’individualisme, que l’indifférence était une forme de com­plicité et de col­la­bo­ration avec l’oppresseur.

Mais main­tenant je le jure, j’en ai fini avec la com­plai­sance, je serai résistant pales­tinien avant d’être algérien ou français, je serai pales­tinien tant que la Palestine ne sera pas PALESTINE.