Une ligne dans le sable

Uri Avnery – 7 novembre 2009, lundi 16 novembre 2009

MAHMOUD ABBAS en a marre. Avant-​​hier, il a retiré sa can­di­dature à la pro­chaine élection pré­si­den­tielle de l’Autorité Palestinienne.
Je le comprends.
Il se sent trahi. Et le traître est Barak Obama.

IL Y A UN AN Obama, lors de son élection, avait soulevé de grands espoirs dans le monde musulman, au sein du peuple pales­tinien comme dans le camp de la paix israélien.

Enfin un pré­sident amé­ricain qui com­prenait qu’il lui fallait mettre un terme au conflit israélo-​​palestinien, non seulement pour le bien des deux peuples, mais surtout pour les intérêts nationaux des États-​​Unis. Ce conflit est lar­gement res­pon­sable des immenses vagues de haine anti amé­ri­caine qui balaient les masses musul­manes d’un océan à l’autre.

Tout le monde pensait qu’une nou­velle ère venait de s’ouvrir. Au lieu du choc des civi­li­sa­tions, de l’axe du mal et de tous les autres slogans stu­pides mais des­truc­teurs de l’ère Bush, une démarche nou­velle de com­pré­hension et de récon­ci­liation, de respect mutuel et de solu­tions concrètes.

Per­sonne ne s’attendait à voir Obama rem­placer la ligne pro-​​israélienne incon­di­tion­nelle par une attitude de par­tialité en faveur des Pales­ti­niens. Mais tout le monde pensait que les États-​​Unis adop­te­raient désormais une attitude plus impar­tiale et pous­se­raient les deux parties vers une solution à deux états. Et, non moins important, que le flot inin­ter­rompu de bla­blabla hypo­crite et mora­li­sateur céderait la place à une poli­tique volon­ta­riste, vigou­reuse, sans pro­vo­cation mais avec résolution.

Autant les espoirs étaient grands à l’époque, autant la dés­illusion est pro­fonde aujourd’hui. Rien de tout cela ne s’est produit. Pire : l’administration d’Obama a montré par ses actes et par ce qu’elle n’a pas fait qu’elle n’est pas dif­fé­rente en réalité de l’administration de George W. Bush.

DÈS LE premier moment il était clair que le test décisif se pro­duirait dans la bataille des colonies.

Il peut sembler qu’il s’agit là d’une question mar­ginale. Si la paix doit être réa­lisée dans les deux ans, comme les gens d’Obama nous l’assurent, pourquoi se pré­oc­cuper de quelques maisons de plus dans des colonies qui seront de toute façon déman­telées ? Cela fera quelques mil­liers de colons sup­plé­men­taires à reloger. Une grande affaire.

Mais le gel des colonies a une impor­tance qui dépasse de beaucoup ses consé­quences pra­tiques. Pour reprendre la méta­phore d’un avocat pales­tinien : “Nous sommes en train de négocier le partage d’une pizza, et pendant ce temps, Israël est en train de manger la pizza.”

L’insistance amé­ri­caine sur le gel des colonies dans l’ensemble de la Cis­jor­danie et à Jéru­salem Est était l’étendard de la nou­velle poli­tique d’Obama. Comme dans un western, Obama traçait une ligne dans le sable en déclarant : jusqu’à cette ligne et pas au-​​delà ! Aucun vrai cowboy ne peut reculer au-​​delà de cette ligne sans se montrer lâche.

C’est pré­ci­sément ce qui s’est main­tenant produit. Obama a effacé la ligne qu’il avait lui-​​même tracée dans le sable. Il a aban­donné l’exigence claire d’un gel complet. Benyamin Neta­nyahu et ses gens ont annoncé fiè­rement – et bruyamment – qu’un com­promis avait été obtenu, non, à Dieu ne plaise, avec les Pales­ti­niens (qui sont-​​ils ?) mais avec les Amé­ri­cains. Ils ont permis à Neta­nyahu de construire ici et de construire là, pour per­mettre “une vie normale”, “une déve­lop­pement naturel”, “l’achèvement de projets en cours” et sous d’autres pré­textes trans­pa­rents du même genre. Il n’y aura, natu­rel­lement, aucune res­triction à Jéru­salem, la Capitale Éter­nelle et Indi­vi­sible d’Israël. En bref, l’activité de colo­ni­sation va se pour­suivre librement.

Pour ajouter l’insulte à la blessure, Hillary Clinton s’est donné la peine de venir en per­sonne à Jéru­salem pour abreuver Neta­nyahu de propos déli­ca­tement flat­teurs. Les sacri­fices qu’il a consenti pour la paix sont sans pré­cédent a-​​t-​​elle minaudé.

C’en fut trop pour Abbas dont la patience et la retenue sont légen­daires. Il en a tiré les conséquences.

TOUT COM­PRENDRE revient à tout par­donner” disent les Français. Mais dans ce cas, cer­taines choses sont dif­fi­ciles à pardonner.

Assu­rément, on peut com­prendre Obama. Il est engagé dans une bataille pour son exis­tence poli­tique sur le front du social, la bataille pour l’assurance santé. Le chômage continue à croître. Les nou­velles d’Irak sont mau­vaises. L’Afghanistan est en train de devenir rapi­dement un second Vietnam. Même avant la céré­monie de remise des prix, le Prix Nobel de la Paix prend des allures de farce.

Peut-​​être estime-​​t-​​il que le temps n’est pas mûr pour affronter le tout-​​puissant lobby pro-​​israélien. C’est un homme poli­tique et la poli­tique est l’art du pos­sible. Il serait pos­sible de lui par­donner à cause de cela, s’il admettait fran­chement qu’il n’est pas en mesure de réa­liser ses bonnes inten­tions dans ce domaine pour le moment.

Mais il n’est pas pos­sible de par­donner ce qui se produit réel­lement. Pas le trai­tement scan­daleux du rapport Gold­stone par les Amé­ri­cains. Pas la conduite écœu­rante d’Hillary à Jéru­salem. Pas les propos men­songers sur la “limi­tation” des acti­vités de colo­ni­sation. D’autant plus que tout cela se passe dans le mépris complet des Pales­ti­niens comme s’il s’agissait de simples figu­rants dans une comédie musicale.

Non seulement Obama a renoncé à sa pro­messe d’un chan­gement complet de poli­tique par les États-​​Unis, mais il poursuit en réalité la poli­tique de Bush. Et comme Obama prétend être l’opposé de Bush, c’est dou­blement déloyal.

Abbas a réagi avec la seule arme dont il dispose : l’annonce qu’il va quitter la vie publique.

LA POLI­TIQUE AMÉ­RI­CAINE dans le “Grand Moyen Orient” peut se com­parer à une recette d’un livre de cuisine : “Prenez cinq œufs, mélanger avec de la farine et du sucre…

Dans la vie réelle : Prenez un notable local, donnez-​​lui les attributs du gou­ver­nement, orga­nisez des “élec­tions libres”, formez ses forces de sécurité, faites-​​en un sous-​​traitant.

Ce n’est pas là une recette ori­ginale. Beaucoup de régimes colo­niaux ou d’occupation y ont eu recours dans la passé. Ce qui est si par­ti­culier dans son uti­li­sation par les Amé­ri­cains ce sont les argu­ments “démo­cra­tiques” en faveur de la manœuvre. Même si un monde cynique n’en croit pas un mot, il y a l’opinion lors du retour au pays qu’il faut prendre en compte.

C’est la façon dont les choses se sont faites dans le passé au Vietnam. C’est comme cela qu’Hamid Karzai fut choisi en Afgha­nistan et Nouri Maliki en Irak. C’est la façon dont Fouad Siniora a été pris au Liban. C’est comme cela que Muhammad Dahlan devait être ins­tallé dans la Bande de Gaza (mais il fut devancé au moment décisif par le Hamas.) Dans la plupart des pays arabes, on n’a pas besoin de cette recette, puisque les régimes établis satisfont déjà aux exigences.

Abbas était supposé remplir ce rôle. Il porte le titre de pré­sident, il a été élu de façon honnête, un général amé­ricain assure la for­mation de ses forces de sécurité. En vérité, aux élec­tions légis­la­tives sui­vantes, son parti a subi une lourde défaite, mais les Amé­ri­cains en ont tout sim­plement ignoré les résultats et les Israé­liens ont empri­sonné les par­le­men­taires indé­si­rables. Le spec­tacle peut continuer.

MAIS ABBAS ne se satisfait pas d’être l’œuf dans la recette américaine.

Je l’ai ren­contré pour la pre­mière fois il y a 26 ans. Après la pre­mière guerre du Liban, lorsque nous (Matti Peled, Ya’acov Arnon et moi) sommes allés à Tunis ren­contrer Yasser Arafat, nous avons vu d’abord vu Abbas. Cela a été le cas à chaque fois que nous sommes venus à Tunis par la suite. La paix avec Israël était la “fonction” d’Abbas.

Les conver­sa­tions avec lui concer­naient tou­jours le sujet. Nous ne sommes pas devenus amis comme avec Arafat. Les deux avaient des tem­pé­ra­ments très dif­fé­rents. Arafat était un extra­verti, une per­son­nalité cha­leu­reuse qui affec­tionnait les gestes per­sonnels et le contact phy­sique des gens avec qui il s’entretenait. Abbas est un intro­verti réservé qui préfère tenir les gens à distance.

Du point de vue poli­tique, il n’y a pas de réelle dif­fé­rence. Abbas s’en tient à la ligne tracée par Arafat en 1974 : un état pales­tinien dans les fron­tières de 1967 avec Jéru­salem Est pour capitale. La dif­fé­rence est dans la méthode. Arafat croyait en sa capacité à influer sur l’opinion publique israé­lienne. Abbas se contente de traiter avec les diri­geants. Arafat pensait qu’il devait conserver dans son arsenal tous les moyens de lutte pos­sibles : les négo­cia­tions diplo­ma­tiques, la lutte armée, les rela­tions publiques, les manœuvres secrètes. Abbas met tout dans un seul panier : les négo­cia­tions de paix.

Abbas ne veut pas devenir un Maréchal Pétain pales­tinien. Il ne veut pas prendre la tête d’un régime de Vichy local. Il sait qu’il est sur une pente glis­sante et il a décidé d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard.

Je pense donc que son intention de quitter la scène est sérieuse. Je crois son affir­mation qu’il ne s’agit pas d’une manœuvre de mar­chandage. Il se peut qu’il revienne sur sa décision, mais seulement s’il est convaincu que les règles du jeu ont changé.

OBAMA A ÉTÉ tota­lement surpris. Cela ne s’était jamais produit aupa­ravant : un client de l’Amérique, entiè­rement dépendant de Washington, entre soudain en rébellion et pose ses condi­tions. Voilà exac­tement ce que vient de faire Abbas, dès lors qu’il a pris conscience qu’Obama est réticent à remplir la condition la plus fon­da­mentale : le gel des colonies.

Du point de vue amé­ricain, il n’y a pas de solution de rechange. Il y a cer­tai­nement quelques per­son­na­lités capables chez les diri­geants pales­ti­niens, et aussi des cor­rompus et des col­la­bo­ra­teurs. Mais il n’y en pas un en mesure de rallier à lui toute la popu­lation de la Cis­jor­danie. Le premier nom qui vient à l’esprit est tou­jours Marwan Bar­ghouti, mais il est en prison et le gou­ver­nement israélien a déjà déclaré qu’il ne serait pas libéré même s’il était élu. Par ailleurs il n’est pas évident qu’il soit disposé à jouer ce rôle dans les condi­tions actuelles. Sans Abbas, la recette amé­ri­caine est vouée à l’échec.

Pour Neta­nyahu aussi la sur­prise a été totale. Il veut des négo­cia­tions bidon, dépourvues de contenu, comme un camou­flage de l’intensification de l’occupation et du déve­lop­pement des colonies. Un “pro­cessus de paix” comme un sub­stitut à la paix. Sans un diri­geant pales­tinien reconnu, avec qui peut-​​il “négocier” ?

À Jéru­salem, on espère encore que l’annonce d’Abbas est une simple manœuvre et qu’il suffira de lui jeter quelques miettes pour le faire changer d’avis. Il semble qu’ils ne connaissent pas vraiment l’homme. Sa dignité per­son­nelle ne lui per­mettra pas de faire marche arrière, sauf si Obama le gra­tifie d’une sérieuse satis­faction politique.

Du point de vue d’Abbas, l’annonce de son retrait est l’arme du jour du jugement dernier.