Une lettre de Marwan Barghouti, le leader du Fatah emprisonné à vie en Israël

Henri Guirchoun et Christophe Boltanski, dimanche 22 février 2009

C’est une lettre qui n’était pas des­tinée à être publiée. Un texte adressé l’an dernier au pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne et aux prin­cipaux res­pon­sables du Fatah, le parti prin­cipal de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP), dans la pers­pective du 6ème congrès qui est sans cesse repoussé depuis 20 ans.

Pour en com­prendre cer­taines allu­sions, ou expres­sions un peu codées, il faut les replacer dans le contexte du débat interne au sein du Fatah. Un courant qui a depuis tou­jours été le fer de lance du mou­vement natio­na­liste pales­tinien long­temps dirigé par Yasser Arafat. Mais qui semble aujourd’hui, depuis la vic­toire du Hamas aux der­nières élec­tions légis­la­tives et le coup d’Etat du parti isla­miste dans la bande de Gaza, dans le plus grand désarroi.

Entre les lignes, Marwan Bar­ghouti demande à la vieille garde du parti de des­serrer son étau afin de per­mettre l’émergence d’une nou­velle géné­ration de dirigeants.

Mais si ce document a retenu notre attention, c’est d’abord parce que son auteur, Marwan Bar­ghouti reste aujourd’hui, du fond de la prison de Hadarim située dans le centre d’Israël, le res­pon­sable pales­tinien le plus popu­laire, notamment en Cis­jor­danie. C’est aussi parce que depuis la fin de la guerre de Gaza, l’hypothèse de sa libé­ration a resurgi, dans le cadre d’un échange de pri­son­niers négocié entre Israël et le Hamas, par l’intermédiaire de l’Egypte. C’est enfin, parce que pour de nom­breux Pales­ti­niens, Marwan Bar­ghouti incarne le dernier espoir d’une relance de la négo­ciation de paix avec Israël, de la fin des luttes fra­tri­cides et de la consti­tution d’un gou­ver­nement d’union nationale. Et surtout celui de la nais­sance, enfin, d’un Etat pales­tinien indé­pendant et démocratique.

(NDLR : Marwan Bar­ghouthi, arrêté par l’armée israé­lienne en ter­ri­toire autonome en 2002, a été condamné le 6 juin 2004 par un tri­bunal israélien à cinq peines de prison à vie pour impli­cation dans quatre attentats anti-​​israéliens.)

La lettre intégrale :

Le 18 février 2008

A son Excellence le Président Abou Mazen

Aux frères membres du Comité central du Fatah

A mes collègues membres du Comité préparatoire du 6ème congrès

Du fond de ma petite cellule, je vous adresse à tous mes salu­ta­tions et, à travers vous, à tous les mili­tantes et mili­tants du Fatah, qu’ils se trouvent sur notre terre, en dia­spora ou en exil ainsi qu’à notre glo­rieux peuple qui résiste avec patience, for­tement attaché qu’il est à ses droits nationaux inaliénables.

Je m’incline avec respect devant les martyrs de notre glo­rieux peuple avec en tête notre pré­sident martyr Yasser Arafat et tous les blessés et prisonniers.

Je vous adresse à tous ce message avec confiance dans votre dis­po­sition à me com­prendre, avec un esprit ouvert, et en espérant que cette lettre par­ti­cipera au succès de notre 6ème congrès, qui a tant attendu et trop tardé pour se réunir puisque depuis deux décennies aucun congrès ne s’est tenu. Ces décennies ayant de plus connu des déve­lop­pe­ments nou­veaux et inédits – au plan inter­na­tional, régional, arabe et pales­tinien – qui doivent être pris en compte dans tous les domaines.

Je considère, à l’instar de la majorité écra­sante des frères de notre mou­vement, que l’ajournement per­pétuel de la tenue de ce congrès a été une raison majeure à l’origine des secousses vio­lentes que nous connaissons et que tra­versent encore celui-​​ci qui connaît un vrai laisser-​​aller. En consé­quence, la tenue de ce congrès revêt une impor­tance majeure et cru­ciale dans l’histoire de notre Fatah et celle du mou­vement pales­tinien dans son ensemble.

Rien que durant les deux der­nières années notre mou­vement a été exposé à des défis sans pré­cédent depuis sa création, avec notamment notre défaite aux élec­tions légis­la­tives et l’effondrement de l’Autorité nationale dans la bande de Gaza sous contrôle du mou­vement Hamas suite à son coup d’Etat militaire.

Il serait incon­ce­vable que la tenue de ce congrès, durant cette période cru­ciale de l’histoire de notre peuple et de notre mou­vement, le Fatah, qui est porteur d’une mission nationale sacrée, soit dominé par des humeurs, des intérêts per­sonnels ou des petits calculs poli­ti­ciens ou partisans.

Je lance un appel à tous les frères du mou­vement pour que nous œuvrions col­lec­ti­vement, côte à côte et la main dans la main, pour pré­parer ce congrès et en assurer le succès. Et je demande qu’il s’élève au dessus des bles­sures, en plaçant l’intérêt national et celui de notre mou­vement avant toute autre espèce de considération.

Mon cher Président, Mes chers amis,

Partant d’un haut sen­timent national et consi­dérant les hautes res­pon­sa­bi­lités qui nous incombent pour assurer le succès du congrès, je propose les sug­ges­tions et les éléments de réflexion sui­vants, en espérant qu’ils seront pris en consi­dé­ration dans l’élaboration et les prises de décision, car ils portent sur l’essence même de ce congrès.

1. Depuis le 5ème congrès (en 1989) et jusqu’à présent, des mil­liers de nou­veaux adhé­rents ont rejoint notre mou­vement. Cela a élargi nota­blement sa base sociale et popu­laire tandis que durant ces mêmes années de nou­velles mis­sions, nous incombant, sont clai­rement apparues. Ces dizaines de mil­liers de nou­veaux adhé­rents ont mérité d’être membres à part entière de notre mou­vement alors que durant deux décennies ils n’ont jamais eu la chance de par­ti­ciper à un congrès du fait de son report constant.

2. Il était prévu la tenue de congrès durant ces décennies et si notre 5ème congrès tenu en juin 1989 a réuni 1.200 délégués, le congrès qui devait suivre aurait du en compter au moins 2.000. Donc, compte tenu de l’augmentation constante du nombre d’adhérents, le congrès à venir devrait réunir au moins 5.000 mili­tants. Cela implique que tous ces nou­veaux adhé­rents soient reconnus de plein droit afin de par­ti­ciper à notre 6ème congrès.

3. Dans l’hypothèse où nous aurions res­pecté nos règles et réunit le congrès de manière pério­dique, notre Comité central ainsi que notre Conseil révo­lu­tion­naire auraient connu plu­sieurs cen­taines de mili­tants qui auraient par­ticipé à leurs ins­tances de direction respectives.

4. Il faut donc prendre en compte le fait que de nom­breux cadres de notre mou­vement n’ont pas eu la pos­si­bilité de par­ti­ciper à un congrès depuis la création du Fatah de 1965 jusqu’à aujourd’hui alors que plu­sieurs dizaines de mil­liers de nou­veaux adhé­rents réunis­saient les condi­tions pour y par­ti­ciper. Les choses auraient été plus simples si le congrès s’était tenu de façon normale. Je veux sou­ligner qu’il convient donc de tenir compte de cette situation avec la plus grande attention – je dirais même : avec la plus extrême attention – car l’absence de congrès ne peut pas leur être imputée. Ne pas tenir compte de ce fait aurait des consé­quences néga­tives consi­dé­rables. 5. Depuis la création de notre mou­vement, aucun congrès de celui-​​ci ne s’est tenu sur notre sol national. Jusqu’à aujourd’hui nous avons seulement tenu deux réunions du Conseil national en Palestine (en 1996 et en 1998). C’est dire ainsi toute l’importance sym­bo­lique qui s’attache au mode d’organisation de notre pro­chain congrès dans la pers­pective où nous devons nous placer d’un succès aux élec­tions légis­la­tives et présidentielles.

6. L’exercice de l’Autorité pales­ti­nienne, par des leaders du mou­vement Fatah et sous leur res­pon­sa­bilité, a porté des traces sur les struc­tures de notre mou­vement compte tenu du chan­gement de ses mis­sions, de leur nombre et de leur champ d’application à tous les domaines de la vie de la société pales­ti­nienne. Cela a modifié et ouvert à de nou­veaux domaines les res­pon­sa­bi­lités et les tâches de notre mou­vement dans et hors la Palestine.

7. La tenue de notre 6ème congrès qui se tien­drait selon nos règles internes actuelles et qui igno­rerait de deux décennies de chan­ge­ments pro­fonds aurait des consé­quences consi­dé­rables sur la structure et l’activité du mou­vement. Le bon sens impose que ce congrès tiennent compte impé­ra­ti­vement de ces évolu­tions majeures.

Monsieur le Président,

Chers sœurs et frères membres du Comité central,

J’aspire à un congrès qui unisse et non pas divise, un congrès qui ren­force et non pas affaibli, un congrès qui marque une étape nou­velle pour notre mou­vement lui per­mettant d’être capable de définir un nouveau pro­gramme poli­tique prenant en compte les chan­ge­ments et les déve­lop­pe­ments des 20 der­nières années. Un congrès qui affirme les fon­da­mentaux pales­ti­niens actuels. Un congrès qui saura modifier nos règles inté­rieures afin qu’elles soient bien en adé­quation avec l’élargissement de la base de notre mou­vement et qui per­mettent à notre vie démo­cra­tique d’être véri­table et dyna­misée. Un congrès qui marque une étape dans le renou­vel­lement des cadres diri­geants et qui per­mette une récon­ci­liation interne et notre unification.

Un congrès qui nous mette en situation d’affronter les défis nou­veaux et qui nous rende capables de per­mettre d’asseoir le lea­dership de notre peuple vers les rivages de la liberté, du retour et de son indépendance.

Pour assurer le succès de notre congrès et le mettre en situation de réa­liser ses objectifs, je vous propose les éléments suivants.

Marwan Bar­ghouti formule alors dans son message 20 pro­po­si­tions concrètes et détaillées tou­chant à l’organisation et à la com­po­sition du congrès, notamment en ce qui concerne la pré­sence des jeunes, des femmes, des intel­lec­tuels, des pri­son­niers, des nou­veaux adhé­rents qui doivent être consi­dérés de plein droit, des élus, etc. Il propose en outre que le congrès se concentre sur trois question : Gaza, la Cis­jor­danie et l’extérieur. Il conclut :

Cher Président Abou Mazen,

Chers sœurs et frères du Comité central,

Chers frères et sœurs du Comité préparatoire,

Les condi­tions de succès de ce congrès résident dans sa pré­pa­ration véri­table et active qui se concentre réel­lement sur la seule question de l’unité du mou­vement palestinien.

Nous sommes placés devant une res­pon­sa­bilité et une mission his­to­riques. Au milieu de vagues déchainées de l’océan il s’agit d’arriver à bon port, de toucher les rivages de la sécurité en ayant bien en vue que notre mou­vement doit repré­senter l’espoir de notre peuple pour sa liberté, le retour, l’indépendance, la démo­cratie et la justice.

Marwan Barghouti

Prison Hadareem

Section 3 ,Cellule 28