Une discussion stérile

Meron Benvenisti, vendredi 5 septembre 2008

Il n’est pas facile de savoir si les annonces qui sont faites que de plus en plus de Pales­ti­niens penchent actuel­lement en faveur d’un seul Etat pour les deux peuples découlent réel­lement d’une aug­men­tation du nombre de ceux qui appuient cette idée ou si elles trouvent leur source dans une sen­si­bilité israélienne.

L’épouvantail de l’Etat bina­tional a un tel pouvoir de dis­suasion sur les Israé­liens que n’importe quelle décla­ration pales­ti­nienne à ce sujet encourage les spé­cu­la­tions et les théories de conspi­ration. Ahmed Qorei (Abou Ala) connaît cette sen­si­bilité et il en joue chaque fois qu’il se heurte à des dif­fi­cultés dans les négo­cia­tions : « Si Israël s’obstine dans son refus, nous reven­di­querons un seul Etat pour les deux peuples », a-​​t-​​il déclaré récemment.

Effec­ti­vement, le slogan « un seul Etat », les Pales­ti­niens s’en servent pour menacer Israël et ils savent très bien combien cette menace est efficace. La peur que les Pales­ti­niens ne conver­tissent la lutte pour une indé­pen­dance nationale en une reven­di­cation pour des droits civils au sein d’un Etat bina­tional est telle que la seule évocation de cette option est tenue pour une preuve de ce qu’ils ne sont pas dis­posés à par­venir à la paix.

Une reven­di­cation pales­ti­nienne d’annexion des Ter­ri­toires et d’octroi de droits civils à leurs habi­tants est consi­dérée comme plus dan­ge­reuse pour Israël que la reven­di­cation d’un Etat indé­pendant, dans la mesure où l’égalité civile constitue une norme uni­ver­selle et que la reven­di­cation de son appli­cation béné­fi­cierait d’un large appui en Occident. Et malheur à l’Israélien qui s’aventure à épouser l’idée du bina­tio­na­lisme : le voilà dénoncé comme traître possédé par la haine de soi.

Le débat public israélien sur le bina­tio­na­lisme par oppo­sition au partage en deux Etats s’en tient au plan théo­rique, idéo­lo­gique et éthique, et n’est en réalité pré­senté que comme une menace pesant sur la solution, admise et sou­hai­table, du partage. Mais ce débat, qui reparaît chaque fois que se ren­force la frus­tration devant le pro­cessus poli­tique, ne par­vient pas à devenir un vrai dilemme mais reste comme un épou­vantail ou comme une subtile question aca­dé­mique. Et cela, non pas seulement parce que l’option bina­tionale est perçue par la majorité des Israé­liens comme la des­truction de leur Etat et par la majorité des Pales­ti­niens comme la fin de leur mou­vement de libé­ration nationale, mais essen­tiel­lement parce que le débat sur ces deux options est une dis­cussion stérile dont toute la valeur tient dans son exis­tence même et qui a pour visée de dis­si­muler la sta­bilité et la solidité du statu quo.

Un statu quo est pré­servé tant que les forces inté­ressées par son maintien sur­passent les forces qui rêvent de le ruiner. Telle est la situation qui prévaut en Israël/​Palestine. Au fil de plus de 40 ans, par essais et erreurs – sans être pla­nifié mais en réponse au code géné­tique d’une société de colons –, le système de contrôle israélien appelé « occu­pation » s’est sophis­tiqué, assurant un contrôle complet sur tout facteur ou tout pro­cessus sus­cep­tible de porter atteinte à l’absolue domi­nation de la com­mu­nauté juive et aux pri­vi­lèges poli­tiques et maté­riels qu’elle a engrangés.

Ce statu quo qui paraît chao­tique et instable, est bien plus solide que ne le donne à penser la manière habi­tuelle de qua­lifier la situation d’ « occu­pation mili­taire » pro­vi­soire. Les ten­sions et les oppo­si­tions inter­com­mu­nau­taires qui règnent dans le ter­ri­toire placé sous le contrôle d’Israël sont si vives et l’écart entre la force de la com­mu­nauté juive et celle de la com­mu­nauté arabe si net qu’il n’est pas pos­sible de gérer ces ten­sions sinon par un recours à la force armée.

On met géné­ra­lement l’accent sur l’inégalité poli­tique et civile ainsi que sur la négation des droits col­lectifs, que le modèle du partage ou celui, alter­natif, d’un partage du pouvoir bina­tional, est censé résoudre. Mais l’inégalité écono­mique est plus grave et plus dan­ge­reuse : elle carac­térise la situation actuelle et sub­sis­terait, sans solution, dans les deux options : l’écart dans le PIB par habitant entre un Israélien et un Pales­tinien est de 1 à 10 pour la Cis­jor­danie et de 1 à 20 pour la Bande de Gaza. Il en va de même pour la pro­fonde inégalité dans l’usage des res­sources envi­ron­ne­men­tales (sols et eau).

Ce fossé ne peut sub­sister que par la force que procure avec une grande effi­cacité tout l’establishment de la Défense, et même la plupart de oppo­sants à « l’occupation » ne sont pas prêts à y renoncer, parce que leur confort en serait affecté.

Ce statu quo explosif résiste grâce à la com­bi­naison de divers fac­teurs : l’éclatement de la com­mu­nauté pales­ti­nienne et le fait de dresser les uns contre les autres les dif­fé­rents frag­ments de cette com­mu­nauté ; la mobi­li­sation de la com­mu­nauté juive dans le soutien au régime d’occupation qu’elle voit comme le pro­tecteur de son exis­tence même ; le finan­cement du statu quo par les « Etats dona­teurs » entraînant la cor­ruption de la direction pales­ti­nienne ; le fait de convaincre les Etats voisins de pré­férer des intérêts bila­téraux et globaux à la soli­darité eth­nique arabe ; le succès d’une cam­pagne de pro­pa­gande appelée « négo­cia­tions avec l’Autorité Pales­ti­nienne » et qui par­vient à per­suader bien du monde que le statu quo est pro­vi­soire et que l’on peut donc continuer à s’amuser avec des alter­na­tives théo­riques au « règlement défi­nitif » ; le fait de réduire au silence toute cri­tique comme étant l’expression de haine et d’antisémitisme ; le mou­vement de recul psy­cho­lo­gique devant la conclusion que le statu quo est durable et qu’il ne changera pas de sitôt. Il n’est pas plaisant d’en convenir et le pro­nostic est désolant, mais sans cette conclusion et à défaut d’en tirer les leçons, il n’y a pas d’espoir de changement.

Haaretz, 21 août 2008