Une balle dans le ventre

Gidéon Lévy, mercredi 4 mars 2009

A l’ombre de la guerre à Gaza, les réser­vistes ont dû penser que tout était permis. Sous son ins­pi­ration, on peut, et peut-​​être même le faut-​​il, tuer des inno­cents, y compris en Cisjordanie.

Un homme che­minait avec son fils de sept ans. Tout à coup arrive une jeep mili­taire. On chasse l’enfant, on emmène le père. Quelques heures plus tard, les voisins racontent qu’il a été tué. On lui a tiré une balle dans le ventre alors qu’il était assis par terre, menotté. « Il a tenté de saisir l’arme d’un soldat de l’armée israé­lienne » constitue la version offi­cielle. Comment un homme menotté peut-​​il saisir une arme ? Peut-​​être avec les dents. Gro­tesque. En tout cas, la Division d’Investigation Cri­mi­nelle mène l’enquête.

A l’ombre de la guerre à Gaza, les réser­vistes ont dû penser que tout était permis. Sous son ins­pi­ration, on peut, et peut-​​être même le faut-​​il, tuer des inno­cents, y compris en Cis­jor­danie. Sous le couvert de la guerre, ils ont pensé qu’il était aussi permis de tuer un Pales­tinien qui a les mains atta­chées par des menottes en plas­tique ; car il est tou­jours pos­sible de pré­tendre qu’il a tenté de se saisir de leur arme, même s’il était entravé par des menottes dont il n’y a qua­siment aucun moyen de se libérer. Une balle dans le ventre, tirée à bout portant. Elle a mis fin à la vie de Yasser Temeizi, qui aura tra­vaillé en Israël durant toute sa vie d’adulte et, cette der­nière année, au sein de la société Charash à Ashdod. Porteur d’un permis de tra­vailler en Israël, ce jeune père n’avait jamais eu maille à partir avec l’armée israélienne.

Les soldats l’ont arrêté sans raison, ils l’ont frappé sans raison sous les yeux de son petit garçon, pour fina­lement le tuer. Un mois et demi après cet incident révoltant, la Division d’Investigation Cri­mi­nelle en est tou­jours à mener son enquête. Une inves­ti­gation qui aurait pu être bouclée en une heure et qui s’éternise. Comme d’habitude, aucun Pales­tinien n’a été interrogé. Comme d’habitude encore, aucun soldat n’a été arrêté, et bien sûr per­sonne ne le sera. Une balle tirée à bout portant dans le ventre et qui tue.

Les réser­vistes qui ont tué Yasser Temeizi ont appa­remment déjà été démo­bi­lisés. Peut-​​être sont-​​ils rentrés chez eux, le cœur léger et riches de l’expérience de leur service de réser­vistes. C’est vrai qu’ils n’ont pas par­ticipé à la guerre à Gaza, mais eux aussi ont tué, et comment ! Pourquoi non ? Voici, his­toire de leur rendre service, le récit et le bilan de leur acte, dont de hauts offi­ciers de l’armée israé­lienne ont déjà déterminé qu’il s’agissait « d’un incident grave » impli­quant « une série de man­que­ments graves ».

Âgé de 35 ans, habitant la bourgade de Idna, à l’ouest d’Hébron, époux de Haife, père de Firas, sept ans, et Hala, deux ans, Yasser Temeizi était un tra­vailleur dévoué et diligent. Cela faisait 15 ans qu’il partait chaque matin tra­vailler en Israël. Ces der­niers mois, il tra­vaillait à Ashdod, dans la société Charash qui assemble des struc­tures de char­gement pour camions. Sur sa der­nière feuille de paie : « Caté­gorie de tra­vailleur : auto­nomie », c’est dit dans la langue de l’occupation. Montant du paiement : 3935,73 shekels [745 €].

Quand la guerre a éclaté à Gaza, ses employeurs lui ont demandé de ne pas venir tra­vailler avant un cessez-​​le-​​feu. Mais il faut nourrir la famille, alors Yasser Temeizi se rendait au « marché d’esclaves » de Kiryat Gat, dans l’espoir de trouver un job d’un ou deux jours. Et c’est encore ce qu’il a fait le matin du 13 janvier.

Ehoud Barak tentait, ce jour-​​là, de faire avancer un « cessez-​​le-​​feu huma­ni­taire » d’une semaine, les paras pro­gres­saient en direction de la ville de Gaza, un sep­tième membre d’une équipe médicale pales­ti­nienne était tué par nos forces et Jimmy Carter publiait son article : « Une guerre superflue ».

Ce matin-​​là, à cinq heures et demie, Yasser Temeizi est parti pour Kiryat Gat, son permis de travail en poche. Aux alen­tours de neuf heures et demie, n’ayant pas trouvé de travail, il est revenu. Sa mère, Naife, lui a préparé un repas léger, puis il a proposé à son fils, Firas, de l’accompagner jusqu’à l’oliveraie fami­liale située à environ trois kilo­mètres à l’ouest de leur maison, à quelques cen­taines de mètres à l’est de la clôture de sépa­ration, à l’intérieur des Ter­ri­toires [occupés].

Ils ont chargé l’âne d’une bou­teille d’eau et de nour­riture puis se sont mis en route pour le lopin familial. S’il n’y a pas de travail en Israël, au moins ils s’occuperont des oli­viers. Arrivés sur place, ils se sont mis au travail. Tout à coup, une jeep mili­taire est arrivée et quatre soldats en sont sortis. Le petit Firas les a vus s’approcher de son père. Très vite, il y a eu un échange de mots. Firas ne com­prend pas l’hébreu, une langue que son père maniait très bien, et il ne savait donc pas sur quoi portait la polé­mique. Peu après, il a vu les soldats faire tomber son père par terre, sur le dos, puis lui attacher les mains dans le dos.

Les soldats ont ordonné à Firas de s’en aller chez lui. Son père le lui a dit aussi et le petit garçon, ter­rifié, s’en est allé à pied en direction de la maison, à plus d’une heure de marche de là. En chemin, dit-​​il, il s’est fait attaquer par des chiens et ce sont des bergers, des voisins, qui l’en ont sauvé. C’est la der­nière fois que Firas a vu son père en vie. A terre et menotté, mais en vie.

Des témoins ocu­laires ont raconté au père de Yasser, Saker, un vieil homme portant le keffieh, avoir vu les soldats donner des coups de pieds à son fils qui était menotté et avait les yeux bandés. Les témoins ont tenté d’intervenir mais les soldats les ont chassés en les menaçant de leurs fusils. Moussa Abou-​​Hashhash, un enquêteur de B’Tselem, dispose de témoi­gnages concor­dants. Fina­lement, selon les témoins, les soldats ont fait monté Yasser Temeizi dans la jeep et ils sont partis. C’était la der­nière fois que des Pales­ti­niens le voyaient en vie. Menotté, yeux bandés, mais en vie.

Entre temps, Firas était arrivé chez lui où il a raconté que son père avait été arrêté. A la maison, on ne s’en est pas inquiété outre mesure : un Pales­tinien qui se fait arrêter pour rien, c’est la routine. On était per­suadé que Yasser serait libéré rapi­dement et qu’il ren­trerait. Il a en effet tous les permis et jamais il n’a été impliqué dans quoi que ce soit. Les heures pas­saient, c’était déjà l’après-midi et Yasser n’était tou­jours pas rentré. Vers quatre heures, des voisins sont arrivés, racontant que Yasser avait été tué et que son corps se trouvait à l’hôpital al-​​Ahli d’Hébron.

Moussa Abou-​​Hashhash a filé à l’hôpital où il a vu le corps. Il témoigne avoir vu des marques de liens aux poi­gnets. La balle était entrée dans le ventre et res­sortie par la cuisse. Selon les experts, c’est l’indice que Yasser Temeizi a été abattu alors qu’il était assis. A bout portant. Le corps a été autopsié à l’institut de patho­logie d’Abou Dis et Moussa Abou-​​Hashhash a obtenu les résultats de l’autopsie. La mort serait due à une hémor­ragie pro­longée. Yasser Temeizi n’était pas mort à son arrivée à l’hôpital. Il aurait appa­remment été pos­sible de le sauver si des soins médicaux lui avaient été dis­pensés à temps.

Dix jours plus tard, Youval Azoulay publiait dans Haaretz un article sur ce cas. Il apparaît que peu de temps après cette mort, une enquête de l’armée a été menée avec la par­ti­ci­pation du com­mandant de division, le brigadier-​​général Noam Tivon et le com­mandant de la brigade, le colonel Oudi Ben-​​Moha, qui a amené à soup­çonner « une série de man­que­ments » de la part des soldats réser­vistes qui ont tué Yasser Temeizi.

Celui-​​ci a effec­ti­vement été amené au check­point de Tar­koumia et de là emmené à une base voisine. Ils l’ont tué à l’intérieur d’une pièce, sans témoins, après qu’il ait, selon leurs dires, tenté de saisir leur arme. Nul n’explique comment un Pales­tinien menotté peut se saisir d’une arme ni pourquoi la réaction immé­diate consiste à tirer à balle réelle et à bout portant. Des res­pon­sables de l’armée ont fait savoir au jour­na­liste Youval Azoulay que « le trai­tement de ce cas, en par­ti­culier au niveau de l’appel d’une assis­tance à un blessé, témoigne de ce qu’il y a eu des man­que­ments graves. Il s’agit d’un incident grave et on ne peut se débar­rasser de l’impression que si des soldats d’active avaient été sur place, cela ne serait pas arrivé. Les réser­vistes ne sont tout sim­plement ni com­pé­tents ni entraînés pour des scé­narios de ce genre ». Des scé­narios ? Entraînés ? Faut-​​il et est-​​il pos­sible d’être entraînés à des situa­tions pareilles ? Sur quoi doit porter l’entraînement ? Sur le fait qu’on ne tire pas sur un homme menotté ? Et qu’en pré­sence d’un blessé, on fait immé­dia­tement appel aux pre­miers soins ?

Le porte-​​parole de l’armée nous a com­mu­niqué cette semaine, un mois et demi après l’incident : « L’affaire fait l’objet d’une enquête menée par la Division d’Investigation Cri­mi­nelle. Dès sa clôture, ses conclu­sions seront sou­mises à l’avis de l’Avocat Militaire. »

A Idna, le petit Firas rentre chez lui, portant sur le dos un sac bleu de l’UNICEF. De sa petite voix douce, il déroule l’histoire du dernier jour de papa. L’enfant raconte le trajet à dos d’âne jusqu’à l’oliveraie, les soldats qui jettent papa à terre sous ses yeux et son retour, seul, à la maison, avec les chiens qui lui aboyaient dessus et le fait qu’il avait peur. « Après, on m’a dit que papa était mort », dit froi­dement l’enfant chez qui les signes de trau­ma­tisme sont encore par­fai­tement reconnaissables.

Pour infor­mation aux soldats qui tuent un homme menotté et pour infor­mation à leurs com­man­dants et à leurs enquêteurs.