Un vote portant sur Gaza aussi

Amira Hass, jeudi 23 mars 2006

Tout ça pour habituer les habi­tants de Gaza, et aussi la com­mu­nauté inter­na­tionale, à l’idée qu’il serait peut-​​être rationnel d’orienter la pro­duction de Gaza, ses affaires et ses plans, vers le sud, vers l’Egypte qui ne pourra pas se tenir à l’écart quand environ 1,5 mil­lions d’Arabes sont étranglés par le siège israélien.

Aux élec­tions, les citoyens d’Israël ne voteront pas seulement pour eux ; la majorité des gens voteront pour des partis qui pren­dront des déci­sions inté­ressant non seulement leur vie pour les quatre années à venir mais encore - et comme au cours des 39 der­nières années - qui déci­deront à la place des 3,5 mil­lions de Pales­ti­niens habitant les ter­ri­toires occupés. Et le parti de la majorité com­posera un gou­ver­nement qui fixera jusqu’aux plus petits détails de la vie des Palestiniens.

Car c’est l’essence même d’un pouvoir étranger : par son vote, un peuple autorise son gou­ver­nement démo­cra­tique à agir en dic­tateur dans un ter­ri­toire qu’il contrôle par la grâce de sa supé­riorité mili­taire et où vit un autre peuple qui se voit refuser le droit de par­ti­ciper au jeu démocratique.

Ces deux der­niers mois, le dic­tateur que la popu­lation israé­lienne avait démo­cra­ti­quement élu a décrété que les habi­tants de Gaza seraient mis « à la diète » sur l’avis donné au gou­ver­nement par l’avocat Dov Weissglas immé­dia­tement après la vic­toire du Hamas aux élec­tions. Le Ministre de la Défense, Shaul Mofaz, a décidé que les habi­tants de Gaza man­ge­raient de moins en moins de pro­duits frais et de pro­duits lai­tiers, ensuite de moins en moins de riz, et bientôt plus non plus de pain.

Avec la fer­meture pro­longée du passage de Karni aux mar­chan­dises, Mofaz (repré­sentant le gou­ver­nement) ne s’est pas seulement mêlé des habi­tudes ali­men­taires des Pales­ti­niens : il a aussi décidé de mettre en congé sans solde des dizaines de mil­liers de Pales­ti­niens de Gaza : chauf­feurs, com­mer­çants, por­teurs, ouvriers tex­tiles, ouvriers agri­coles, ouvriers du bâtiment et entre­pre­neurs, qui ne voient plus arriver les matières pre­mières dont ils dépendent.

Dans le secteur du bâtiment, les travaux sont à l’arrêt et le nombre, de toute façon déjà élevé, de ceux qui ont besoin d’une assis­tance, croîtra. Les dom­mages en chaîne influen­ceront des dizaines de déci­sions prises dans chaque famille : éducation des enfants, soins médicaux, dépla­ce­ments pour rendre visite à des proches, construction d’une chambre pour réduire le sur­peu­plement dans la maison.

C’est là une ingé­rence et une influence sur la vie quo­ti­dienne comme n’en a jamais eu aucun gou­ver­nement pales­tinien élu - dirigé par le Hamas ou le Fatah.

A Karni, les ser­vices de la sécurité pales­ti­nienne ont creusé, sur ordre d’Israël, quatre tran­chées d’une lon­gueur totale d’un kilo­mètre et demi, sans trouver le tunnel qui a servi de pré­texte à la fer­meture du ter­minal de mar­chan­dises. Le jour où ont été saisis cinq kilos d’explosifs sur la route N°1, à bord d’un véhicule qui trans­portait des Pales­ti­niens, les expli­ca­tions de nature sécu­ri­taire sont plus que jamais ce qu’il faut de clair et de simple aux oreilles israéliennes.

De toute façon, depuis le désen­ga­gement, la version du gou­ver­nement israélien selon laquelle « Gaza n’est plus un ter­ri­toire occupé » et que dès lors, ce qui s’y passe n’est pas de sa res­pon­sa­bilité, est plus facile à retenir pour les Israé­liens que toute expli­cation selon laquelle le contrôle d’Israël sur la vie des Pales­tinien à Gaza n’a pas pris fin. Que Gaza n’est qu’une partie du ter­ri­toire pales­tinien, que sa popu­lation, son économie et ses établis­se­ments de santé et d’enseignement sont liés à ceux de Cis­jor­danie, et que la com­mu­nauté inter­na­tionale a décidé que l’Etat pales­tinien serait établi sur ces deux parties, Gaza et Cisjordanie.

Mais l’électeur israélien dédaigne les déci­sions de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Il a décidé, en fait, que Gaza « retour­nerait » à l’Egypte. Car telle est la signi­fi­cation logique de la fer­meture pro­longée du passage de Karni, après que le nombre de Pales­ti­niens passant au barrage d’Erez ait déjà baissé. Même si ici ou là, des pres­sions inter­na­tio­nales per­met­tront l’entrée par le passage de Karni d’une aide « huma­ni­taire » - comme s’il s’agissait d’une région frappée par une catas­trophe natu­relle - on peut s’attendre à ce que les élus israé­liens le referme pour des « motifs sécuritaires ».

Tout ça pour habituer les habi­tants de Gaza, et aussi la com­mu­nauté inter­na­tionale, à l’idée qu’il serait peut-​​être rationnel d’orienter la pro­duction de Gaza, ses affaires et ses plans, vers le sud, vers l’Egypte qui ne pourra pas se tenir à l’écart quand environ 1,5 mil­lions d’Arabes sont étranglés par le siège israélien.

Au fond, le vote de l’Israélien ne portera pas seulement sur le sort des Pales­ti­niens, mais se mêlera aussi de la vie des Egyptiens.