Un triple hourrah pour Kosova !

Uri Avnery, dimanche 24 février 2008

"Quand une popu­lation décide qu’elle est une nation, se com­porte comme une nation et combat en tant que nation – Eh bien, alors c’est une nation et elle a le droit à son propre Etat-​​nation."

Un Serbe roule sur l’autoroute à contresens, écoutant de la musique à la radio. Soudain, le pro­gramme est inter­rompu par un com­mu­niqué urgent : "Attention ! un conducteur fou roule à contresens sur l’autoroute !"

"Un seul ?" s’exclame le Serbe, "Non, tous !"

"Incroyable ! Comme ils nous res­semblent !" C’est ce qui m’est venu à l’esprit quand un ami serbe me raconta cette blague, ""

Et en effet, pour autant que les Serbes soient dif­fé­rents des Israé­liens, il semble que nous ayons beaucoup de choses en commun. Les deux peuples croient "tout le monde est contre nous". Tous les deux sont tota­lement convaincus qu’ils sont abso­lument dans leur droit, même quand tout le monde leur dit le contraire.

Comme les Israé­liens, les Serbes sont immergés dans leur passé. Pour eux comme pour nous, l’histoire est plus impor­tante que le présent. L’avenir est l’otage du passé.

Il y a des siècles, les Serbes vivaient au Kosovo. D’après eux, cette par­celle de terre est le berceau de leur nation. C’est là qu’en juin 1389 l’événement déter­minant de leur his­toire eut lieu : la grande bataille contre les Turcs ottomans. Le fait que les Serbes y aient été net­tement battus n’atténue pas le sou­venir. Peu importe pour eux que plus tard un peuple d’origine alba­naise se soit implanté dans le pays. A leurs yeux, le peuple qui vit main­tenant au Kosovo depuis de nom­breux siècles est "étranger", le pays est "le patri­moine de nos ancêtres" et "nous appar­tient parce que notre religion (chré­tienne orthodoxe orientale) le dit." Est-​​ce que cela ne rap­pelle pas quelque chose ?

Pendant la Seconde Guerre mon­diale, le sen­timent de soli­darité entre les Serbes et les Juifs s’est consolidé. Notre cœur était, bien sûr, avec les cou­rageux par­tisans serbes. Les Juifs qui ont réussi à rejoindre les zones libérées par Tito furent sauvés de l’Holocauste. Serbes et Juifs ont été assas­sinés ensemble dans les camps de concen­tration croates, qui étaient tel­lement épou­van­tables que même les offi­ciers SS furent hor­rifiés quand ils les ont visités.

La mort de Tito et la chute de son régime n’ont pas mis fin au sen­timent de soli­darité. Au contraire, nos gens de droite sont tombés amoureux de Slo­bodan Milo­cevic. Ariel Sharon l’a publi­quement soutenu. Peut-​​être aimait-​​il en lui le mélange du sen­timent profond d’être une victime et de bru­talité sans merci.

Tout cela explique les sen­ti­ments mélangés que beaucoup d’Israéliens éprouvent à l’égard de la décla­ration d’indépendance de Kosova (comme les Kosovars eux-​​mêmes appellent leur pays.)

JE CRAINS que, sur cette question encore, mon opinion diverge de celle de beaucoup d’autres Israé­liens. Mon cœur était avec les masses de Kosovars albanais qui se réjouis­saient et dan­saient cette semaine dans les rues de Pristina.

Elles m’ont rappelé les masses de gens en liesse dans les rues de Tel-​​Aviv il y a quelque 60 ans, quand l’Assemblée générale des Nations unies décida d’établir un Etat juif (elle avait aussi décidé l’établissement d’un Etat palestinien-​​arabe, mais ceci a été presque oublié).

Cette semaine, dans le monde entier on se pose la question : les Kosovars ont-​​ils droit à leur propre Etat, ou pas ? On analyse le droit inter­na­tional, on cherche s’il y a des pré­cé­dents, des argu­ments savants sont avancés, pour et contre.

Je trouve que cela n’est pas per­tinent. Quand une popu­lation décide qu’elle est une nation, se com­porte comme une nation et combat en tant que nation – Eh bien, alors c’est une nation et elle a le droit à son propre Etat-​​nation.

(Un jour, je l’ai dit à Golda Meir à la Knesset. Elle avait nié, comme d’habitude, l’existence d’une nation pales­ti­nienne, en répétant sa fameuse phrase "il n’existe rien de tel". Madame le Premier Ministre, lui ai-​​je répondu, peut-​​être avez-​​vous raison, et que les Pales­ti­niens ont tout à fait tort quand ils croient qu’ils sont une nation. Mais quand des mil­lions de gens croient – à tort – qu’ils sont une nation, se com­portent comme une nation et com­battent en tant que nation – eh bien, alors ils sont une nation.)

C’est la seule preuve qui vaille. Et les Kosovars s’y sont tenus. Donc, il y a une nation kosovar, et elle a droit à un Etat. Vive la Répu­blique de Kosova !

L’ACCOUCHEUR de la Répu­blique de Kosova indé­pen­dante a été le géno­ci­daire Milo­cevic. Quand il a décidé de per­pétrer un net­toyage eth­nique et de chasser des mil­lions de Kosovars de leur patrie, il a mis fin au droit de la Serbie de gou­verner Kosova. Cela prouve une fois de plus combien Thomas Jef­ferson avait raison quand il a exigé, dans la Décla­ration amé­ri­caine d’indépendance, "le respect dû à l’opinion de l’humanité".

Milo­cevic, comme son admi­rateur Sharon, n’avait que du mépris pour l’opinion de l’humanité. Ils avaient tous les deux tort, comme Staline quand il a demandé avec mépris : "Combien le Pape a-​​t-​​il de divi­sions ?" L’établissement de la Répu­blique de Kosova est une sanction pour Milo­cevic, un peu comme l’établissement d’Israël a été une revanche sur Adolf Hitler (même si ce sont les Pales­ti­niens qui en ont payé le prix.)

La conscience de l’humanité a été indignée par l’expulsion mons­trueuse, et cette fois elle avait des divi­sions – ou au moins des esca­drons. L’aviation amé­ri­caine a bom­bardé la Serbie et obligé Milo­cevic à arrêter la mépri­sable opé­ration. Les Kosovars sont retournés chez eux, et dès lors l’indépendance n’était plus qu’une question de temps.

(Beaucoup de mes amis ont été choqués quand j’ai soutenu le bom­bar­dement. Dans leur esprit, tout ce que l’OTAN et les Amé­ri­cains font est néces­sai­rement mauvais. Je leur ai dit que j’étais aller­gique au génocide. Même si Dieu lui-​​même décrète un génocide [comme selon la Bible il l’a fait contre les Ama­le­chites, les Cha­na­néens et les Perses à l’époque d’Esther], je suis contre. Pour empêcher un génocide, je suis même prêt à prendre le parti du diable.)

La leçon à tirer de l’histoire de Kosova est simple : depuis la deuxième guerre mon­diale, on ne peut plus com­mettre un génocide sans sou­lever la conscience du monde et pro­voquer une action pour l’arrêter. Quel­quefois cela arrive tard, même scan­da­leu­sement tard, mais à la fin la victime finira par se relever.

ISRAEL devrait-​​il reconnaître l’indépendance kosovar ?

Cette semaine j’ai vu à la télé­vision une interview du député d’extrême droite Arieh Eldad. A un moment, j’étais au bord de la panique : on avait l’impression qu’il sou­tenait l’indépendance de Kosova. Mais la phrase d’après m’a rassuré. Il s’opposait vigou­reu­sement à la reconnaissance.

Où cela nous mène-​​t-​​il ? s’est-il exclamé. Si la pro­vince du Kosovo peut se séparer de l’Etat serbe, comment empêcher la Galilée de se séparer de l’Etat d’Israël ? La majorité de la popu­lation de Galilée est arabe, et demain ils deman­deront leur propre Etat arabo-​​galiléen. Si on permet aux Kosovars de le faire, pourquoi pas les Pales­ti­niens à l’intérieur d’Israël ?

Le parallèle est bien sûr absurde. Tout d’abord, parce que les citoyens arabes en Galilée n’imaginent pas de sécession. Au contraire, ils demandent à être plus intégrés en Israël. La preuve : quand le col­lègue d’extrême droite de Eldad, Avigdor Liberman, a proposé qu’Israël aban­donne les zones dans les­quelles les Arabes sont majo­ri­taires, aucun citoyen arabe ne s’est levé pour sou­tenir cette idée. Visi­blement, ils veulent rester citoyens d’Israël, mais avec les mêmes droits.

Alors à qui peuvent être com­parés les Kosovars ? Aux Israé­liens ou aux Pales­ti­niens ? Cela dépend du point de vue auquel on se place. Les Israé­liens peuvent dire : Kosova res­semble à Israël ; il a déclaré son indé­pen­dance uni­la­té­ra­lement, comme nous l’avons fait en 1948. Mais les Pales­ti­niens en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza peuvent pré­tendre que ce sont eux qui res­semblent aux Kosovars et qu’ils ont le droit de déclarer leur indé­pen­dance. D’ailleurs, un des leaders de l’OLP, Yasser Abed Rabbo, l’a déjà dit. Cependant, les deux com­pa­raisons sont fal­la­cieuses – ni Israël ni la Palestine ne res­semblent vraiment à Kosova.

MAIS une question plus générale surgit : quand une minorité nationale a-​​t-​​elle le droit de faire sécession et d’établir son propre Etat-​​nation ? Si les Kosovars ont ce droit, pourquoi pas les Basques en Espagne, les Corses en France ? les Tibé­tains en Chine ? les Tamouls au Sri-​​Lanka ? les Kurdes en Turquie, en Irak, en Iran et en Syrie ? Les Luo au Kenya ? Les Dar­fou­riens au Soudan ?

C’est un sujet qu’il vaut mieux laisser aux pro­fes­seurs de sciences poli­tiques. La réalité a son propre langage. Chaque cas est dif­férent de l’autre. Il n’y a pas de tri­bunal inter­na­tional pour décider, selon les cri­tères établis, qui a ce droit et qui ne l’a pas. La question se règle en pra­tique : quand une popu­lation déter­minée est résolue à obtenir l’indépendance à tout prix, et quand elle est prête à se battre et à faire des sacri­fices pour son indé­pen­dance, alors elle a le "droit" à l’indépendance.

Les aspi­ra­tions d’une minorité dépendent également de l’attitude de la majorité. Une nation qui est assez sage pour traiter cor­rec­tement ses mino­rités natio­nales et leur accorder une réelle égalité réussira à garder l’intégrité de l’Etat. Des pays comme le Canada et la Bel­gique com­prennent cela et s’appliquent à empêcher la dis­lo­cation de l’Etat. Mais quand le peuple dominant mal­traite la minorité – comme les Serbes l’ont fait au Kosovo et les Russes le font en Tchét­chénie – ils ren­forcent la moti­vation pour par­venir à l’indépendance.

JE ME SOU­VIENS d’une conver­sation que j’eus avec Helmut Kohl, alors qu’il était chan­celier allemand en visite en Israël où il invita quatre Israé­liens ger­ma­no­phones à un dîner privé.

Alors que le cor­pulent chan­celier man­geait son maigre repas (en pro­testant sans succès qu’on lui avait servi la plus petite portion) nous avons eu une dis­cussion animée sur la Bosnie-​​Herzegovine, qui était alors l’objet de l’attention inter­na­tionale. J’ai exprimé mon point de vue qu’il n’y avait aucune alter­native au partage du pays entre les Serbes de Bosnie et les Bos­niaques (musulmans). On ne peut pas obliger deux peuples à vivre ensemble contre leur volonté, ai-​​je dit.

"Nous ne pouvons pas mettre en place de nou­veaux Etats !" affirma Kohl avec vigueur. "Les fron­tières en Europe ne peuvent pas être changées ! Si on com­mence , il n’y aura pas de fin. Qu’en serait-​​il de la fron­tière germano-​​polonaise ? ou de la fron­tière germano-​​tchèque ?"

Je voulais dire, avec tout le respect que je lui devais, que cette attitude est fausse. Mais je me suis abstenu. Après tout, il était chef de gou­ver­nement et moi un simple militant paci­fiste. Mais plus tard, quand je me suis rendu en Bosnie, ma conviction s’est encore ren­forcée. En théorie, la Bosnie est certes restée "unie", mais en pra­tique, il y a deux Etats qui se haïssent. Sur le terrain il n’y a presque aucun contact entre eux. Pra­ti­quement, il y a deux Etats, même si offi­ciel­lement il n’y en a qu’un.

Main­tenant l’Allemagne elle-​​même à pris la tête du pro­cessus de chan­gement d’une fron­tière en Europe. Elle reconnaît le nouveau Kosova.

LA YOU­GO­SLAVIE a été dis­loquée, et main­tenant il en est de même pour la Serbie. L’unité du Canada et celle de la Bel­gique sont fra­giles. Le Kenya se déchire entre unités eth­niques ("tribus"). Dans de nom­breuses parties du monde, des peuples mino­ri­taires rêvent de constituer leurs propres Etats-​​nations.

Un paradoxe appa­remment. Un petit Etat, même un Etat de taille moyenne, ne peut pas garder une indé­pen­dance réelle dans un monde qui tend iné­luc­ta­blement vers la glo­ba­li­sation. Des Etats comme l’Allemagne et la France sont obligés de trans­férer de larges par­celles de leur pouvoir sou­verain à de super-​​Etats régionaux, comme l’Union euro­péenne. L’économie fran­çaise et l’armée alle­mande dépendent plus de Bruxelles que de Paris et de Berlin. Alors quel sens cela a-​​t-​​il de créer des Etats encore plus petits ?

La réponse réside dans la puis­sance du natio­na­lisme, qui ne diminue pas, bien au contraire. Il y a cent ou deux cents ans, la Corse ne pouvait pas se défendre. Pour être en sécurité elle devait faire partie du royaume français. Le pays basque ne pouvait pas avoir une économie indé­pen­dante et avait besoin de faire partie d’une unité écono­mique plus large, comme l’Espagne. Mais aujourd’hui, quand les déci­sions sont prises à Bruxelles, pourquoi les Corses et les Basques n’auraient-ils pas leur propre Etat en étant direc­tement membres de l’Union européenne ?

C’est une ten­dance à échelle mon­diale. Des nations séparées ne s’unissent pas en nou­veaux Etats, mais au contraire des Etats exis­tants se brisent en unités natio­nales. Qui­conque croit que les Israé­liens et les Pales­ti­niens s’uniront demain en un Etat ne vivent pas dans le monde réel. Le slogan "deux Etats pour deux peuples" est plus que jamais pertinent.

Ainsi Israël, près de son soixan­tième anni­ver­saire, devrait recon­naître la Répu­blique de Kosova et lui sou­haiter bonne chance.

Uri Avnery 23 février 2008