Un texte juridique

Uri Avnery, 21 mars 2009, vendredi 27 mars 2009

Der­rière l’argument de sécurité se cache natu­rel­lement un démon démo­gra­phique. Les juristes du ministère de la Justice ont fait tomber le masque. Ils ont déclaré, pour la pre­mière fois, dans un langage sans équi­voque, que : "L’État d’Israël est en guerre avec le peuple pales­tinien, peuple contre peuple, groupe contre groupe."

LA PLUS impor­tante phrase écrite en Israël cette semaine s’est perdue dans le tumulte d’évènements passionnants.

Vraiment pas­sion­nants : dans un geste final d’infamie, carac­té­ris­tique de l’ensemble de son mandat de Premier ministre, Ehoud Olmert a aban­donné le soldat pri­sonnier, Gilat Shalit.

Ehoud Barak a décidé que le parti tra­vailliste doit rejoindre le gou­ver­nement d’ultra-droite, qui com­prend des gens fran­chement fascistes.

Et ceci encore : l’ancien président d’Israël a été inculpé pour viol.

Dans cette caco­phonie, qui aurait prêté attention à une phrase écrite par des juristes dans un document soumis à la Cour suprême ?

LE DÉBAT JURI­DIQUE concerne l’une des lois les plus révol­tantes jamais pro­mul­guées en Israël. Elle stipule que la femme d’un citoyen israélien n’est pas auto­risée à le rejoindre en Israël si elle vit dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés ou dans un pays arabe "hostile".

Les citoyens arabes d’Israël appar­tiennent à des Hamulas (clans) qui s’étendent au-​​delà des fron­tières de l’État. Les Arabes se marient en général au sein de la Hamula. C’est une ancienne coutume, pro­fon­dément enra­cinée dans leur culture, qui trouve sans doute son origine dans le désir de main­tenir l’intégrité du patri­moine familial. Dans la Bible, Isaac a épousé sa cousine, Rebecca.

La "Ligne Verte", fixée arbi­trai­rement par les évène­ments de la guerre de 1948, sépare les familles. Un village s’est retrouvé en Israël alors que celui d’à côté restait en dehors de l’État et que la Hamula vit dans les deux. La Nakba a par ailleurs été à l’origine d’une grande dia­spora palestinienne.

Un citoyen arabe d’Israël qui sou­haite épouser une femme de sa Hamula la trouvera souvent en Cis­jor­danie ou dans un camp de réfugiés de Syrie ou du Liban. La femme va en général rejoindre son mari pour venir habiter dans sa famille. En théorie, son mari pourrait la rejoindre à Ramallah, mais le niveau de vie est là-​​bas beaucoup plus bas et toute sa vie – famille, travail, études – est en Israël. En raison du grand écart de niveau de vie, un homme des ter­ri­toires occupés qui épouse une femme en Israël va aussi en général le rejoindre et recevoir la citoyenneté israé­lienne, laissant der­rière lui son ancienne vie.

Il est dif­ficile de savoir combien de Pales­ti­niens, hommes et femmes, sont venus en Israël au cours des 41 années de l’occupation pour devenir ainsi citoyens israé­liens. Un service gou­ver­ne­mental parle de vingt mille, un autre de plus de cent mille. Quel que soit le nombre, la Knesset a pro­mulgué une loi (offi­ciel­lement "tem­po­raire") pour mettre un terme à ces mouvements.

Comme il est d’usage chez nous, le pré­texte était la sécurité. Après tout, les Arabes natu­ra­lisés en Israël pour­raient être des "ter­ro­ristes". En vérité, aucune sta­tis­tique relative à de tels cas – s’il y en a – n’a jamais été publiée ; mais depuis quand un argument de sécurité aurait-​​il besoin de preuves pour se justifier ?

Der­rière l’argument de sécurité se cache natu­rel­lement un démon démo­gra­phique. Les Arabes repré­sentent main­tenant environ 20% des citoyens d’Israël. Si le pays devait être sub­mergé par un flot de jeunes mariés des deux sexes, ce pour­centage pourrait monter – ce qu’à Dieu ne plaise – jusqu’à 22%. À quoi res­sem­blerait alors "l’État Juif" ?

L’affaire est venue devant la Cour Suprême, les deman­deurs, des Juifs et des Arabes, fai­saient valoir que cette mesure était en contra­diction avec nos Lois Fon­da­men­tales (tenant lieu pour nous d’une Consti­tution qui n’existe pas) qui garan­tissent l’égalité de tous les citoyens. Les juristes du ministère de la Justice, par leur réponse, ont fait tomber le masque. Ils ont déclaré, pour la pre­mière fois, dans un langage sans équi­voque, que :

"L’État d’Israël est en guerre avec le peuple pales­tinien, peuple contre peuple, groupe contre groupe."

ON DEVRAIT lire cette phrase à plu­sieurs reprises pour en apprécier toutes les consé­quences. Il ne s’agit pas d’une phrase échappée à un poli­ticien en cam­pagne et qui s’évanouit sitôt que pro­noncée, mais d’un phrase rédigée par des juristes pru­dents pesant soi­gneu­sement chaque lettre.

Si nous sommes en guerre avec "le peuple pales­tinien", cela signifie que chaque Pales­tinien, où qu’il ou elle puisse se trouver, est un ennemi. Cela com­prend les habi­tants des ter­ri­toires occupés, les réfugiés dis­persés à travers le monde aussi bien que les citoyens arabes d’Israël eux-​​mêmes. Un maçon de Taibeh, en Israël, un fermier de Naplouse, en Cis­jor­danie, un policier de l’Autorité pales­ti­nienne à Jenin, un com­battant du Hamas à Gaza, une fille dans une école du camp de réfugiés de Mia Mia, près de Sidon, au Liban, un bou­ti­quier natu­ralisé amé­ricain à New York – "groupe contre groupe".

Les juristes n’ont évidemment pas inventé ce principe. Cela fait long­temps qu’il est admis dans la vie quo­ti­dienne, et tous les ser­vices du gou­ver­nement y conforment leurs actions. L’armée ferme les yeux lorsqu’un "avant-​​poste" illégal s’implante en Cis­jor­danie sur une terre de Pales­ti­niens et envoie des soldats pour pro­téger les enva­his­seurs. Les tri­bunaux israé­liens pro­noncent habi­tuel­lement des sen­tences plus sévères à l’encontre de pré­venus arabes qu’à l’encontre de Juifs cou­pables des mêmes fautes. Les soldats d’une unité de l’armée com­mandent des T-​​shirts repré­sentant une femme arabe enceinte avec un fusil braqué sur son ventre et ces mots "un coup, deux morts" (vu dans Haaretz cette semaine).

CES JURISTES ANO­NYMES devraient peut-​​être être remerciés pour oser for­muler dans un texte juri­dique une réalité jusqu’à présent masquée de mille façons différentes.

La réalité toute simple, c’est que 127 ans après le début de la pre­mière vague d’immigration juive, 112 ans après la fon­dation du mou­vement sio­niste, 61 ans après la fon­dation de l’État d’Israël, 41 ans après le com­men­cement de l’occupation, la guerre israélo-​​palestinienne se poursuit sur toutes les lignes de front avec une force qui ne faiblit pas.

L’objectif inhérent à l’entreprise sio­niste était, et est tou­jours, de trans­former le pays – au moins jusqu’au Jourdain – en un État juif homogène. Tout au long du cours de l’histoire sioniste-​​israélienne, cet objectif n’a été aban­donné à aucun moment. Chaque cellule de l’organisme israélien contient ce code géné­tique et agit donc en consé­quence, sans avoir besoin de recevoir de direc­tives particulières.

Dans mon esprit, je me repré­sente ce pro­cessus comme la nécessité pour une rivière d’atteindre la mer. Une rivière attirée vers la mer ne connaît aucune loi, si ce n’est la loi de la gravité. Si le terrain le permet, elle va couler tout droit, sinon elle va se creuser un nouveau lit, ser­penter comme un reptile, tourner à droite et à gauche, contourner les obs­tacles. Si c’est néces­saire, elle va se séparer en plu­sieurs bras. De temps en temps des ruis­seaux vont la rejoindre. Et à chaque minute elle va s’efforcer d’atteindre la mer.

Le peuple pales­tinien s’oppose natu­rel­lement à ce pro­cessus. Il refuse de bouger, construit des digues, essaie de repousser le flot. C’est vrai que pendant plus de cent ans il a cédé du terrain, mais il n’a jamais capitulé. Il continue à résister avec la même obs­ti­nation que la rivière met à avancer.

TOUT CECI s’est accom­pagné, du côté israélien, de néga­tions obs­tinées, faisant appel à mille et une formes de pré­textes, de slogans égoïstes, de contre­vé­rités mora­li­sa­trices. Mais, de temps en temps, un coup de pro­jecteur inat­tendu fait appa­raître ce qui se passe réellement.

C’est ce qui s’est produit cette semaine, lorsque l’une des écoles de pré­pa­ration mili­taire, conçue pour former de futurs offi­ciers, a organisé une ren­contre d’anciens élèves, la plupart en service actif ou dans la réserve, pour les inviter à parler librement de ce qu’ils ont vécu. Du fait que beaucoup d’entre eux venaient juste de rentrer de la guerre de Gaza, et que les choses brû­laient dans leurs os (selon l’expression hébraïque), des détails cho­quants ont été révélés. Ces révé­la­tions ont vite trouvé le chemin des médias et ont enfin été publiées dans les journaux et à la télévision.

Pour les lec­teurs de cet article, ces choses ne vont pas constituer une sur­prise. J’ai déjà écrit sur le sujet dans mon article du 31 janvier 2009, "Drapeau noir". Amira Hass et Gideon Levy ont recueilli les témoi­gnages de témoins ocu­laires auprès des habi­tants de Gaza, relatant lar­gement les mêmes his­toires. Mais il y a une dif­fé­rence : cette fois, les faits sont révélés par les soldats eux-​​mêmes, ceux qui ont pris part aux évène­ments ou qui les ont vus de leurs propres yeux.

L’armée a été choquée, sur­prise, révoltée. Le Menteur Officiel de l’Armée qui porte le titre de Porte-​​Parole de l’Armée avait démenti tout acte de cette nature. Main­tenant il promet que l’armée va enquêter sur chaque incident “selon que l’affaire l’exige”. L’avocat général mili­taire a donné l’ordre à la section de recherche de la police mili­taire d’ouvrir une enquête. Comme le même avocat général s’est vanté dans le passé que ses offi­ciers avaient été intégrés pendant toute la guerre dans chaque poste de com­man­dement de la ligne de front, il fau­drait se montrer plus que naïf pour prendre au sérieux sa déclaration.

On peut faire confiance à l’armée pour que rien de concret ne sorte de l’enquête. Une enquête conduite sur elle-​​même par l’armée – comme toute enquête d’une ins­ti­tution sur elle-​​même – est une farce. Dans ce cas, il s’agit de bien plus qu’une farce, puisque les soldats doivent témoigner sous les yeux de leurs com­man­dants, tandis que leurs cama­rades écoutent. Lors de la ren­contre des anciens élèves, ils ont parlé librement, pensant n’être entendu que par les pré­sents. Même dans ces condi­tions, il leur a fallu beaucoup de courage pour s’exprimer. Et, du fait que chacun ne pouvait parler que de ce qui s’était passé dans son voi­sinage immédiat, un petit nombre de cas seulement ont été signalés. L’armée n’a l’intention d’enquêter que sur ceux-​​là.

Mais le tableau est beaucoup plus large. Nous avons entendu parler de nom­breux cas du même genre et il s’agit clai­rement d’un phé­nomène de grande ampleur. Une femme et ses enfants furent expulsés de leur maison par des soldats et immé­dia­tement après abattus de près par d’autres soldats qui avaient reçu l’ordre de tirer sur tout ce qui bou­geait. Des per­sonnes âgées et des enfants qui mar­chaient en terrain découvert ont été tués de sang froid par des snipers qui pou­vaient les voir clai­rement dans leur viseur téles­co­pique et qui avaient reçu l’ordre de consi­dérer comme des "ter­ro­ristes" tous les gens qui se dépla­çaient. Des maisons ont été détruites sans raison, sim­plement parce qu’elles se trou­vaient là. Des biens à l’intérieur des appar­te­ments ont été van­da­lisés sim­plement pour s’amuser, "parce qu’ils appar­tiennent à des Arabes". Des soldats ont déchiré des sacs de nour­riture des­tinés par les ser­vices de l’ONU à la popu­lation affamée, parce qu’ils "étaient pour les Arabes".

Je sais que ce genre de choses se produit dans toutes les guerres. Une année après la guerre de 1948, j’ai écrit sur la question un livre intitulé "Le revers de la médaille". Chaque armée au combat com­porte sa part de psy­cho­pathes, d’inadaptés et de sadiques aux côtés de soldats cor­rects. Mais, même cer­tains soldats normaux peuvent se déchaîner au cours des combats, perdre leur sens du bien et du mal et se conformer à "l’esprit de corps", s’il est de cette nature.

Il est arrivé quelque chose à notre armée. Ses com­man­dants ne cessent de l’appeler "l’armée la plus morale au monde" au point que c’en est devenu un slogan comme "La Guinness est bonne pour vous". Mais ce qui s’est produit pendant l’opération de Gaza témoigne d’une dégra­dation massive.

Cette dégra­dation est le résultat naturel de la défi­nition de la guerre employée dans le texte soumis à la Cour Suprême. Ce texte doit choquer, sus­citer la condam­nation et servir d’appel à se réveiller pour chaque per­sonne à qui l’avenir d’Israël est cher.

Il faut mettre fin à cette guerre. La rivière doit être cana­lisée dans un autre lit, de façon que ses eaux servent à fer­ti­liser la terre – avant que nous ne soyons irré­ver­si­blement ravalés au rang de bêtes à nos propres yeux et aux yeux du monde.