Un symbole de l’échec de l’Islam politique

Entretien avec Olivier Roy. Pierre Puchot, Médiapart, mardi 3 mai 2011

Spé­cia­liste de l’Islam radical, Olivier Roy* annonçait déjà la fin de l’Islam poli­tique au début des années 1990. ..[il]estime aujourd’hui que le mou­vement démo­cra­tique arabe né au Maghreb entraîne une redé­fi­nition de l’ensemble du cadre géos­tra­té­gique au Moyen-​​Orient. Ou, pour le dire autrement, comment la dis­pa­rition, non seulement phy­sique, mais surtout idéo­lo­gique de Ben Laden consacre « la fin de l’exceptionnalisme arabo-​​musulman ».

Quelle est votre pre­mière analyse à chaud, quelques heures après l’annonce de la mort Ben Laden ?

Cela fait des mois que les Amé­ri­cains tra­vaillent sur cette opé­ration précise, sur la piste d’Abbottabad. Après avoir décidé de passer à l’attaque, ils en ont immé­dia­tement fait un show, parce qu’ils étaient sûrs d’eux. Cela permet à Obama de dire : « Regardez, moi je fais le boulot, quand les autres ont failli. » C’est cela le message essentiel de son discours.

La dis­pa­rition de Ben Laden revêt une dimension sym­bo­lique consi­dé­rable. En quoi est-​​elle impor­tante pour Al Qaïda sur le plan opératoire ?

Al Qaïda fonc­tionne sur le sym­bo­lique. Pour elle, un chan­gement sym­bo­lique est donc un chan­gement de réalité. Al Qaïda n’a jamais existé que par son image de marque, et n’existe que dans la mesure où elle fait la une des journaux télé­visés. C’est le génie de Ben Laden, d’être un homme par­fai­tement moderne de ce point de vue. Avec une orga­ni­sation légère, souple et bon marché, il a réussi à se pré­senter comme l’alternative à l’impérialisme amé­ricain, bien aidé par le dis­cours de Bush, qui disait : « C’est lui ou nous. » Cette mise en scène de soi-​​même par Al Qaïda est abso­lument fon­da­mentale dans la stra­tégie de l’organisation. Ce qui a attiré les mili­tants, c’est l’image de Ben Laden « Robin des Bois » qui, caché dans sa forêt, était capable de défier la plus grande puis­sance du monde. En ce sens, la mort de Ben Laden, c’est fon­da­mental. Cela ne va cependant pas empêcher les attentats : l’organisation est souple, l’attentat de Mar­rakech a eu lieu, et il y en aura d’autres. Il est même pos­sible que sur­vienne une vague d’attentats en forme « d’hommage » à Ben Laden.

Sur le fond, sa mort est le symbole de la dis­pa­rition poli­tique d’Al Qaïda. Je ne suis pas sûr qu’ils dis­pa­raî­tront tota­lement, à l’image de l’IRA, en Irlande du Nord : vous avez un mou­vement qui n’est plus dans le coup, du point de vue géos­tra­té­gique, mais que des nos­tal­giques conti­nuent de faire fonc­tionner. Poli­ti­quement, Al Qaïda est mort, c’était vrai avant même que Ben Laden ne soit tué. Le coup de grâce, ce fut les mani­fes­ta­tions pour la démo­cratie au Moyen-​​Orient. Le dis­cours d’Al Qaïda a été tota­lement absent. Al Qaïda n’était plus en phase avec la sen­si­bilité poli­tique du monde musulman. C’est d’ailleurs pour cela que Ben Laden avait condamné les sou­lè­ve­ments, en disant qu’ils éloi­gnaient le peuple de la Oumma, de sa véri­table mission.

Au-​​delà d’Al Qaïda, n’assiste-t-on pas aujourd’hui à une redé­fi­nition de tout le champ d’intervention de l’Islam en poli­tique, axé ces der­nières années sur l’AKP turque d’un côté, et Al Qaïda de l’autre ?

Il y a dix ans, j’avais dit : « Les deux pôles, c’est soit les talibans, soit Erdogan. » C’est ce qui s’est passé. Et aujourd’hui, le chan­gement de para­digme dans le monde musulman est abso­lument fon­da­mental. Le dis­cours d’Al Qaïda ne prend plus. Or Al Qaïda est fondé tout entier sur ce dis­cours. Ce n’est ni une orga­ni­sation poli­tique véri­table, ni une orga­ni­sation de masse. Al Qaïda repose sur sa parole, et ses actes. Avec la mort de Ben Laden, la parole est coupée, et quant aux attentats, ils se fai­saient déjà dans le désert, si je puis dire. L’exemple du Maroc est frappant : per­sonne, sauf les par­tisans de la poli­tique du pire, qui ne font pas partie du camp démo­crate, ne peut sou­tenir ni même consi­dérer comme inévi­table l’attentat de Marrakech.

N’est-ce pas tout l’échiquier de l’Islam poli­tique qui est remis en question ? Car si l’on regarde de près, l’AKP, que l’on considère souvent comme un modèle, n’a abso­lument rien inventé du point de vue politique…

C’est très vrai, et l’on peut le résumer d’une autre manière : c’est la fin de l’exceptionnalisme arabo-​​musulman. Tout ce dis­cours « choc de civi­li­sa­tions, islam incom­pa­tible avec les valeurs de la démo­cratie occi­dentale, etc. », c’est fini. C’est d’ailleurs un peu para­doxal : le 11 sep­tembre 2001 est apparu comme un événement qui contre­disait des struc­tures pro­fondes, ce que j’avais mis en évidence dans mon livre sur l’échec de l’Islam poli­tique en 1992, c’est-à-dire l’épuisement du modèle poli­tique isla­miste, qui conduit à trois choses : la démo­cratie, le sala­fisme ou le dji­ha­disme radical. Aujourd’hui, le dji­ha­disme est en crise, mais le sala­fisme n’est pas mort. On le voit du Maroc jusqu’à l’Egypte, où les ten­sions s’exercent entre les isla­mistes par­tisans de la démo­cratie et les sala­fistes. Les Frères musulmans rentrent, un peu à reculons, mais rentrent tout de même dans le pro­cessus démo­cra­tique, alors que les sala­fistes mani­festent contre la nomi­nation des gou­ver­neurs chré­tiens, sur un para­digme de charia tra­di­tionnel, qui vou­drait qu’un musulman ne peut être gou­verné par un chrétien.

Stabilité locale contre bouleversement régional

Cette émer­gence des grou­pus­cules sala­fistes de toutes ten­dances, que l’on observe aussi à Gaza, comment l’expliquez-vous ?

C’est l’échec de l’Islam poli­tique : puisqu’il n’y a plus de projet d’Etat isla­mique qui fonc­tionne, on se réfugie dans la réis­la­mi­sation indi­vi­duelle et sociale. On ne pose plus les ques­tions de l’Etat, mais on crée un espace islamisé autour de soi, et l’on essaie de vivre selon l’image que l’on a de la charia. C’est l’abandon du poli­tique. C’est pour cela que les sala­fistes ne sont pas dyna­miques, actifs. Ils sont en marge de la dyna­mique démocratique.

Ne peut-​​on pas, dès lors que le mou­vement démo­cra­tique rend de nouveau opérant l’investissement indi­viduel en poli­tique, comme on l’a vu la semaine passée avec l’accord Hamas-​​Fatah, anti­ciper dès aujourd’hui le déclin à venir de ces « poches » salafistes ?

Je le crois. La situation actuelle oblige les mou­ve­ments isla­mistes à faire de la poli­tique, ce que le Hamas vient de faire, en s’asseyant sur l’idéologie pour penser comme un parti de gou­ver­nement. Le mou­vement sala­fiste, qui est déjà très divers, va néces­sai­rement être tra­vaillé par ce réin­ves­tis­sement en poli­tique. Aujourd’hui, il y a ceux qui axent leur dis­cours sur la néces­saire création d’une com­mu­nauté de foi, et ceux qui tentent de se créer une sorte de lobby poli­tique, à l’image de la droite chré­tienne amé­ri­caine, modèle qui fascine beaucoup par son mélange occidentalisation-​​religion. Après, vous avez tout le dis­cours sur le travail, essentiel à la réa­li­sation de soi, le passage de la norme à la valeur… Le sala­fisme, c’est un chan­gement de para­digme de reli­giosité, et non de théo­logie. La plupart des mili­tants se calment cependant avec le temps. Beaucoup de « bons musulmans modérés », qui ont aujourd’hui 40 ans, étaient sala­fistes dans leur jeu­nesse, aussi bien à Paris qu’au Pakistan. Mais enfin, il y aura tou­jours un noyau pur et dur, qui se focalise sur la charia.

Le cycle des­tructeur, ou la radi­calité, qui se nour­rissait aussi bien de la pau­vreté, des régimes des­po­tiques, de l’impasse du conflit israélo-​​palestinien que de l’humiliation née de la des­truction de l’Etat irakien n’est-il pas arrivé à son terme, pour faire place à un cercle ver­tueux, qui ne laissera pas une région du Moyen-​​Orient de côté ?

J’en suis convaincu, mais il ne faut pas penser que cela va se passer de manière para­di­siaque. La route est chao­tique, car deux choses vont jouer :

* La réaction conser­va­trice, le parti de l’ordre, qui estime que la révo­lution n’est pas bonne pour les affaires. On va donc avoir une réaction de type ther­mi­do­rienne : les gens qui ont fait la révo­lution, qui ont vu comme une bonne chose la chute de la dic­tature, mais qui redoutent l’anarchie. Ce sont les milieux d’affaires, l’armée… On va avoir les nos­tal­giques de l’ancien régime, les notables, les réseaux de clien­tèles, qui sont tou­jours là. Et puis, les éléments les plus tra­di­tionnels des Frères musulmans, dont la direction peut très bien passer un accord avec les notables et l’armée pour établir une société conser­va­trice, couplée au libé­ra­lisme économique.

* Le second élément, externe celui-​​ci, est géos­tra­té­gique. Au Maghreb, il n’existe pas. En Syrie, Egypte, Bahreïn, on est en plein dedans. On voit très bien comment les Saou­diens sont déjà inter­venus, consi­dérant que les chiites de Bahreïn sont des Ira­niens. Ici, on a tout une série de régimes qui sont très mécon­tents du mou­vement démo­cra­tique. Bachar El-​​Assad est à la fois soutenu par les Saou­diens… et par l’Iran qui, si le régime syrien chutait, per­drait son auto­route au Moyen-​​Orient, ce qui effraie aussi le Hez­bollah libanais. Le mou­vement de démo­cra­ti­sation met en cause des constantes géos­tra­té­giques sur les­quelles tout le monde s’est ins­tallé depuis des dizaines d’années, en tout cas depuis la révo­lution isla­mique d’Iran. Si le Hamas s’est mis à dis­cuter avec l’Autorité pales­ti­nienne, c’est aussi parce qu’il prévoit la fin du soutien syrien, avec cette idée qu’il faut retrouver une sta­bilité locale, face à la redis­tri­bution des cartes régionales.

Ces deux éléments vont donc jouer un rôle contre le mouvement démocratique.

Le posi­tion­nement idéo­lo­gique d’organisations comme le Hamas ou le Hez­bollah, plus radicaux que l’AKP, est désormais interrogé par ce mou­vement démo­cra­tique, qui les met en difficulté.

C’est un fait : ils sont pro­fon­dément désta­bi­lisés par ce qui se passe, d’autant que des orga­ni­sa­tions comme le Hez­bollah sont sur des para­digmes pan­arabe, pan­is­la­mique, en tout cas supra­na­tionaux. Or, toutes les révo­lu­tions se sont faites et se font dans le cadre national. Et dans le cadre national, le Hez­bollah, c’est sim­plement le premier parti du Liban. Cela res­treint donc sa marge d’action. Sa légi­timité (et le fait qu’il ait des armes, par exemple) vient de ce qu’il repré­sen­terait l’avant-garde du monde arabe face à Israël. Or, cet aspect des choses dis­paraît avec le mou­vement : l’hostilité à Israël se traduit de manière démo­cra­tique. C’est ce que l’on voit en Egypte, avec les demandes de rené­gocier les accords de paix. Per­sonne en Egypte ne demande cependant le Djihad contre Israël. Face à cela, le Hamas et le Hez­bollah sont à en porte-​​à-​​faux. Soit ils s’adaptent, et jouent le jeu démo­cra­tique, soit ils seront perçus comme com­po­sante du parti de l’ordre.

Le front Pakistan/​Afghanistan semble, en revanche, moins atteint par cette vague démocratique.

De manière très curieuse, les mou­ve­ments démo­cra­tiques sont des mou­ve­ments arabes, point. Ils ne se concré­tisent abso­lument pas au Pakistan. Les mou­ve­ments démo­cra­tiques y sont soit le fait d’une toute petite élite intel­lec­tuelle, soit des mou­ve­ments auto­no­mistes. Le Pakistan est tou­jours dans une sur­en­chère isla­miste sans projet poli­tique cohérent, sinon l’antiaméricanisme. Je suis assez pes­si­miste, car il va se passer des choses, à com­mencer par un baroud d’honneur pour la mort de Ben Laden. Le gou­ver­nement va aussi devoir s’expliquer sur le fait que des troupes amé­ri­caines aient pu opérer à 100 kilo­mètres de la capitale. Avec son accord ? Dans son dos ? Dans les deux cas, c’est très mauvais pour le gou­ver­nement. En résumé, dans l’ensemble Pakistan/​Afghanistan, la question de la démo­cra­ti­sation ne compte pas encore.