Un seul État : solution ou utopie

Uri Avnery, lundi 14 mai 2007

Mardi dernier, le 8 mai 2007, Gush Shalom a organisé un débat public entre Uri Avnery et Ilan Pappe sur le thème : « Deux États ou un État ». L’évènement se déroula dans une salle de Tel-​​Aviv et suscita beaucoup d’intérêt. Le texte complet du débat de deux heures sera publié dès que pos­sible. Voici le texte de l’intervention ini­tiale de Uri Avnery

NOUS NE livrons pas ici un duel à mort entre gla­dia­teurs dans une arène romaine.

Ilan Jappe et moi sommes associés dans le combat contre l’occupation. Je res­pecte son courage. Nous sommes côte à côte dans un combat commun, mais nous défendons deux objectifs net­tement opposés.

SUR QUOI sommes-​​nous en désaccord ?

Nous n’avons aucun désaccord à propos du passé. Nous sommes d’accord sur le fait que le sio­nisme, qui a imprimé sa marque sur l’histoire et qui a créé l’Etat d’Israël, a aussi apporté une injustice his­to­rique au peuple pales­tinien. L’occupation constitue une situation abo­mi­nable, on doit y mettre un terme. Le débat n’est pas là.

Peut-​​être n’avons nous aucun désaccord non plus sur l’avenir lointain, à propos de ce qui devrait se pro­duire dans une cen­taine d’années. Nous abor­derons cela plus tard dans la soirée. Mais nous sommes en profond désaccord pour ce qui concerne l’avenir pré­vi­sible - la solution au conflit san­glant pour les pro­chaines 20, 30, 50 années.

Il ne s’agit pas d’un débat théo­rique. Nous ne pouvons pas dire, pour reprendre l’expression hébraïque : « Puisse chaque homme vivre selon sa propre foi », et que la paix règne dans le mou­vement de la paix. Entre les deux pro­po­si­tions, il ne saurait y avoir de com­promis - nous devons décider, nous devons choisir parce qu’elles impliquent des stra­tégies et des tac­tiques dif­fé­rentes - non pas demain, mais aujourd’hui, ici et main­tenant. La dif­fé­rence est décisive.

Par exemple : faut-​​il concentrer nos efforts sur le combat en direction de l’opinion publique en Israël, ou bien devons-​​nous aban­donner le combat ici et porter tous nos efforts sur le combat à l’extérieur ?

Je suis Israélien. J’ai les deux pied sur le sol de la réalité israé­lienne. Je veux changer radi­ca­lement cette réalité. Mais je veux que l’État d’Israël existe.

Toute per­sonne qui s’oppose à l’existence d’Israël en tant qu’État exprimant notre identité israé­lienne se prive de toute pos­si­bilité d’action ici. Toutes ses acti­vités en Israël sont vouées à l’échec.

Une per­sonne peut perdre espoir et dire : il n’y a rien à faire, tout est perdu, nous avons passé le « point de non retour », la situation est « irré­ver­sible », nous n’avons plus rien à faire dans ce pays.

Chacun peut perdre espoir un moment. Peut-​​être avons-​​nous, chacun d’entre nous, perdu espoir à un moment ou à un autre. Mais il ne fau­drait pas en faire une idéo­logie. Le désespoir détruit la capacité d’agir.

Je dis qu’il n’y a aucune raison de déses­pérer. Rien n’est perdu. Rien dans la vie n’est « irré­ver­sible » si ce n’est la vie elle-​​même. Un « point de non retour », cela n’existe pas.

J’ai 83 ans. Au cours de mon exis­tence, j’ai vu l’arrivée des nazis et leur chute. J’ai vu l’Union sovié­tique à son zénith et j’ai assisté à son effon­drement. La veille de la chute du mur de Berlin, aucun Allemand ne croyait qu’il verrait cela de son vivant. Les experts les plus avertis ne l’avaient pas prévu. Parce qu’en his­toire, il y a des cou­rants sou­ter­rains que per­sonne ne perçoit en temps réel. Voilà pourquoi les ana­lyses théo­riques sont si rarement confirmées.

Rien n’est perdu tant que les com­bat­tants ne lèvent pas les mains en l’air et tant qu’ils ne disent pas que tout est perdu. Lever les mains en l’air n’est pas une solution et ce n’est pas moral non plus.

Dans notre situation, une per­sonne qui perd espoir a le choix entre trois solu­tions : (a) l’émigration, (b) l’émigration interne qui signifie rester chez soi à ne rien faire, ou © s’évader vers le monde des solu­tions idéales en attendant la venue du Messie.

La troi­sième solution est pour le moment la plus dan­ge­reuse, parce que la situation est cri­tique, en par­ti­culier pour les Pales­ti­niens. Le temps n’est pas à une solution pour dans 100 ans. Il nous faut une solution urgente, une solution que l’on puisse mettre en œuvre en quelques années.

On a dit qu’Avnery est un vieil homme, qu’il s’en tient à de vieilles solu­tions, qu’il est inca­pable d’adhérer à une idée nou­velle. Laissez-​​moi m’étonner : quelle idée nouvelle ?

L’idée d’un seul Etat commun était une idée ancienne quand j’étais un enfant. Elle était en vogue dans les années 30 du siècle dernier. Mais elle a fait long feu. L’idée d’une solution à deux Etats a germé dans le sol de la nou­velle réalité.

Si je puis me per­mettre de faire une remarque per­son­nelle : je ne suis pas un his­torien. J’ai vécu ces choses, j’en suis le témoin ocu­laire, le témoin auditif, le témoin affectif. Comme soldat au cours de la guerre de 1948, comme directeur d’une revue pendant 40 ans, comme député à la Knesset pendant 10 ans, comme militant de Gush Shalom - j’ai observé les évène­ments sous dif­fé­rents angles. Je sens le pouls de l’opinion publique.

L’idée d’Un seul État soulève trois ques­tions : (1) Est-​​elle réel­lement pos­sible ? (2) Si elle est pos­sible - est-​​elle une bonne solution ? (3) Apportera-​​t-​​elle une paix juste ?

Pour ce qui est de la pre­mière question, je réponds clai­rement : non, elle n’est pas possible.

Qui­conque est en relation avec le public juif israélien sait que son désir le plus profond est l’existence d’un État à majorité juive. Un État dans lequel les Juifs soient maîtres de leur destin. Ce désir l’emporte sur toutes les autres aspi­ra­tions, même sur le désir d’un État cou­vrant la totalité d’Eretz-Israël.

On peut parler d’un seul État de la Médi­ter­ranée au Jourdain, d’un État bina­tional ou non national - en pra­tique cela signifie le déman­tè­lement de l’Etat d’Israël. C’est la négation de tout le travail de construction d’une nation, un travail qui a été pour­suivi par cinq géné­ra­tions. Il faut le dire clai­rement, sans mar­monner et sans équi­voque ; c’est ce que pense très exac­tement l’opinion publique - la juive, et cer­tai­nement la pales­ti­nienne. Ce dont nous parlons, c’est du déman­tè­lement de l’État d’Israël.

Nous voulons changer beaucoup de choses dans cet État, sa version de l’histoire, sa défi­nition admise d’État « juif et démo­cra­tique ». Nous voulons mettre fin à l’occupation à l’extérieur et à la dis­cri­mi­nation à l’intérieur. Nous voulons fonder sur de nou­velles bases la relation entre l’État et ses citoyens arabes pales­ti­niens. Mais il n’est pas pos­sible d’ignorer l’éthique de base de l’immense majorité des citoyens de l’État.

99,99% des Juifs ne veulent pas déman­teler l’État. Et cela est abso­lument naturel. Il est illu­soire de penser que cela puisse être changé sous l’effet de pres­sions exté­rieures. Est-​​ce que des pres­sions exte­rieures vont contraindre ce peuple à aban­donner l’État ?

Je vous propose un test simple : pensez un instant à vos voisins à la maison, au travail ou à l’université. Un seul d’entre eux est-​​il disposé à renoncer à son État parce que quelqu’un à l’étranger le sou­haite ? En raison de pres­sions de l’Europe ? Même de pres­sions de la Maison Blanche ? Non, rien d’autre qu’une défaite mili­taire écra­sante sur le champ de bataille ne contraindra les Israé­liens à renoncer à leur État. Et si cela arrivait, notre débat devien­drait de toutes façons sans objet.

La majorité du peuple pales­tinien aussi sou­haite avoir son propre État. Il en a besoin pour répondre à ses aspi­ra­tions les plus fon­da­men­tales, pour retrouver sa fierté nationale, pour guérir les trau­ma­tismes qu’il a subis. Même les chefs du Hamas, avec les­quels nous nous sommes entre­tenus, le sou­haitent. Qui­conque pense autrement se berce d’illusions. On trouve des Pales­ti­niens par­tisans d’un seul État, mais pour la plupart d’entre eux il s’agit d’une expression codée pour signifier le déman­tè­lement de l’État d’Israël. Eux aussi savent que c’est une utopie.

On trouve aussi quelques Pales­ti­niens qui s’imaginent que s’ils parlent d’un seul État cela va effrayer les Israé­liens au point de les amener à consentir à l’établissement d’un État pales­tinien à côté d’Israël. Mais le résultat de ce rai­son­nement machia­vé­lique est tout à fait opposé : il effraie les Israé­liens et les pousse dans les bras de la droite. Il réveille le monstre du net­toyage eth­nique qui som­meille dans un coin. Il ne faut pas oublier ce monstre un seul instant.

DANS L’ENSEMBLE du monde, la ten­dance est inverse : non pas la création de nou­veaux États mul­ti­na­tionaux mais au contraire la division d’États en leurs com­po­santes natio­nales. En Écosse, cette semaine, un parti qui veut la sépa­ration d’avec l’Angleterre l’a emporté. La minorité fran­co­phone du Canada hésite tou­jours au bord de la sécession. Le Kosovo est à la veille d’obtenir son indé­pen­dance de la Serbie. L’Union Sovié­tique a éclaté en ses dif­fé­rentes com­po­santes et la Tchét­chénie veut se séparer de la Russie, la You­go­slavie a éclaté, Chypre s’est divisée, les Basques veulent l’indépendance, les Corses également, une guerre civile fait rage au Sri Lanka et aussi au Soudan. En Indo­nésie, les liens se dis­solvent dans une dizaine d’endroits. La Bel­gique ne cesse d’avoir des problèmes.

Dans le monde entier il n’y a aucun exemple de deux nations dif­fé­rentes qui décident librement de vivre ensemble dans un seul État. Il n’y a pas d’exemple, en dehors de la Suisse, d’État bina­tional ou mul­ti­na­tional qui fonc­tionne réel­lement. (Et l’exemple de la Suisse, qui a déve­loppé depuis des siècles un pro­cessus unique, est l’exception pro­ver­biale qui confirme la règle.)

L’espoir qu’après 120 ans d’un conflit, dans lequel une cin­quième géné­ration est déjà née, il puisse y avoir une tran­sition de la guerre totale à la paix totale dans le cadre d’un État commun, en aban­donnant toute aspi­ration à l’indépendance - c’est là une illusion complète.

COMMENT cette idée pourrait-​​elle prendre corps ? Les par­tisans d’un seul État n’entrent jamais dans les détails.

On est supposé, semble-​​t-​​il, aboutir à quelque chose du genre : les Pales­ti­niens aban­don­neront leur lutte de libé­ration et leur aspi­ration à un État national qui leur soit propre. Ils annon­ceront leur désir de vivre dans un État commun avec les Israé­liens. Après la mise en place de cet État, ils auront à se battre pour leurs droits civils. Des gens de bonne volonté de par le monde sou­tien­dront leur combat, comme il l’ont fait dans le passé pour l’Afrique du Sud. Ils impo­seront un boycott. Ils iso­leront l’État. Des mil­lions de réfugiés revien­dront au pays. Ainsi la roue tournera en arrière et la majorité pales­ti­nienne accédera au pouvoir.

Combien de temps cela prendra-​​t-​​il ? Deux géné­ra­tions ? Trois géné­ra­tions ? Quatre générations ?

Quelqu’un imagine-​​t-​​il comment un tel État fonc­tionnera dans la pra­tique ? Les habi­tants de Bil’in paie­raient les mêmes impôts que ceux de Kfar-​​Sava ? Les habi­tants de Jenin adop­te­raient une consti­tution commune avec ceux de Netanya ? Les habi­tants d’Hébron et les colons ser­vi­raient dans la même armée et dans la même force de police, côte à côte, et ils seraient soumis aux mêmes lois ? Est-​​ce réaliste ?

Cer­tains disent : mais cette situation existe déjà. Israël gou­verne déjà un État qui s’étend de la mer jusqu’au Jourdain. Il suffit de changer le régime. Mais rien de tel n’existe. Ce qui existe, c’est un État occupant et un ter­ri­toire occupé.

Il est de loin, de très loin, plus facile de déman­teler des colonies que de contraindre six mil­lions de Juifs israé­liens à déman­teler leur État.

NON, L’ÉTAT UNIQUE ne verra pas le jour. Mais posons-​​nous la question - si cela se pro­duisait, serait-​​ce une bonne chose ?

Je réponds : absolument pas.

Exa­minons cet État, non pas comme une création ima­gi­naire, comme un modèle parfait, mais comme il serait en réalité.

Dans cet État, les Israé­liens seraient en situation de domi­nation. Ils joui­raient d’une supé­riorité com­plète dans pra­ti­quement tous les domaines - qualité de la vie, puis­sance mili­taire, capa­cités tech­no­lo­giques. Le revenu annuel moyen d’un iIs­raélien est 25 fois (25 fois !) celui d’un Pales­tinien - 20.000 $ contre 800$. Les Israé­liens veille­raient à confiner les Pales­ti­niens long­temps, très long­temps, dans des tâches subalternes.

Il s’agirait d’une occu­pation par d’autres moyens. Une occu­pation déguisée. Cela ne met­trait pas fin au conflit mais en ouvrirait une autre phase.

CETTE SOLUTION apporterait-​​t-​​elle une paix juste ? Difficilement.

Cet État serait un champ de bataille. Chaque partie essaierait de s’emparer d’autant de terres que pos­sible et d’y faire venir autant de monde que pos­sible. Les Juifs se bat­traient par tous les moyens pour empêcher les Arabes de devenir majo­ri­taires et d’accéder au pouvoir. Dans la pra­tique, ce serait un État d’apartheid. Si les Arabes deve­naient majo­ri­taires et ten­taient d’accéder au pouvoir, il y aurait une bataille qui pourrait dégé­nérer en guerre civile. Une réédition de 1948.

Même un par­tisan d’un seul État doit admettre que le conflit se pour­sui­vrait sur plu­sieurs géné­ra­tions. Beaucoup de sang peut couler et les résultats sont loin d’être assurés.

L’idée est uto­pique. Pour la réa­liser, il faut changer le peuple, peut-​​être les deux peuples. Il faut créer un nouvel être humain. C’est ce que les com­mu­nistes ont essayé de faire dans les débuts de l’Union sovié­tique. C’est ce que les fon­da­teurs des kib­boutz ont essayé de faire. Mal­heu­reu­sement, l’être humain n’a pas changé.

L’utopie peut entraîner des consé­quences ter­ribles. La vision du « loup qui cohabite avec l’agneau » exige d’apporter un nouvel agneau chaque jour.

Il y a des gens qui citent le modèle de l’Afrique du Sud. Un bel exemple, et encou­ra­geant. Mal­heu­reu­sement il est dif­ficile de trouver une simi­litude entre le pro­blème là-​​bas et le pro­blème ici. En Afrique du Sud, il n’y avait pas deux nations, chacune avec une tra­dition, une langue et une religion qui remontent à plus d’un millier d’années. Ni les blancs ni les noirs ne sou­hai­taient un État séparé pas plus qu’ils n’avaient jamais vécu dans deux États dis­tincts. Leur État unique avait déjà une longue exis­tence et l’enjeu de la lutte était le pouvoir dans cet État unique.

Les patrons d’Afrique du Sud étaient racistes ; ils admi­raient les nazis et avaient été empri­sonnés pour cela pendant la Seconde guerre mon­diale. Il était facile de boy­cotter leur État dans tous les domaines d’activité. Israël, d’autre part, est considéré par le monde comme l’État des sur­vi­vants de l’Holocauste et, mis à part de petits groupes, per­sonne ne le boy­cottera. Il suffit aux Israé­liens de signaler que le premier pas sur le chemin d’Auschwitz a été le slogan nazi « Kauft nicht bei Juden » - n’achetez pas aux Juifs.

En outre, un boycott mondial ferait naître dans le cœur de nom­breux Juifs du le monde entier la peur la plus pro­fonde de l’antisémitisme et les pous­serait dans les bras de l’extrême droite.

Il en va tout à fait dif­fé­remment d’un boycott ciblé contre des éléments précis de l’occupation. Nous avons été les pion­niers de cette approche lorsque, il y a plus de dix ans, nous avons com­mencé un boycott des pro­duits des colonies et nous avons entraîné l’Union euro­péenne der­rière nous.

Soit dit en passant, des experts de l’Afrique du Sud estiment que les effets du boycott ont été lar­gement sur­évalués. Le boycott n’a pas été le prin­cipal facteur de la chute du régime de l’apartheid, mais la situation inter­na­tionale. Les États-​​Unis sou­te­naient le régime en tant que bastion dans la lutte contre le com­mu­nisme. Après l’effondrement de l’Union sovié­tique, les Amé­ri­cains ont sim­plement laissé tomber l’Afrique du Sud.

La relation entre les États-​​Unis et Israël est incom­men­su­ra­blement plus pro­fonde et com­plexe. Elle a des com­po­santes idéo­lo­giques pro­fondes - une approche de l’histoire nationale sem­blable, la théo­logie des chré­tiens évan­gé­liques, et bien davantage.

LA SOLUTION À DEUX ÉTATS est la seule solution pra­ti­cable au royaume de la réalité.

Il est ridicule de dire qu’elle a échoué. C’est tout le contraire qui est vrai. Dans le domaine le plus important, celui de la conscience col­lective, elle l’emporte absolument.

Au len­demain de la guerre de 1948, lorsque nous avons hissé notre drapeau pour la pre­mière fois en Israël, nous étions un petit groupe. On pouvait nous compter sur les doigts de deux mains. Chacun niait jusqu’à l’existence d’un peuple pales­tinien. Vers la fin des années 60, me trouvant à Washington DC, j’ai eu des entre­tiens avec des per­son­na­lités à la Maison blanche, à la Sécurité nationale, au Dépar­tement d’État, au Conseil national de sécurité et avec la délé­gation amé­ri­caine aux Nations unies - per­sonne là-​​bas n’était prêt à accueillir cette idée.

Main­tenant il y a un consensus dans le monde entier pour consi­dérer que c’est la seule solution. Les États-​​Unis, la Russie, l’Europe, l’opinion publique israé­lienne, l’opinion publique pales­ti­nienne, la Ligue arabe. On doit réa­liser plei­nement la signi­fi­cation de la réalité sui­vante : l’ensemble du monde arabe est main­tenant en faveur de cette solution. Ceci est extrê­mement important pour l’avenir.

Pourquoi cela s’est-il produit ? Après tout, ce n’est pas que nous soyons doués au point de l’emporter sur le monde entier. Non, c’est la logique intrin­sèque de cette solution qui a conquis la planète. En vérité, cer­tains des nou­veaux adhé­rents à cette solution n’y adhèrent que du bout des lèvres. Peut-​​être s’en servent-​​ils pour détourner l’attention de leurs véri­tables objectifs. Des gens comme Ariel Sharon ou Ehoud Olmert agissent comme s’ils sou­te­naient cette idée, alors qu’en réalité leur intention est de main­tenir l’occupation de façon défi­nitive. Mais cela montre que même eux ont conscience qu’ils ne peuvent pas s’opposer ouver­tement à la solution de deux États. Comme le monde entier reconnaît que cette solution est la seule pra­ti­cable - elle sera , en fin de compte, mise en œuvre.

LES MODA­LITÉS en sont bien connues et recueillent elles aussi l’accord du monde entier :

1 - Un État palestinien sera constitué à coté d’Israël.

2 - La fron­tière entre eux sera la Ligne verte, avec peut-​​être des accords d’échange de ter­ri­toires à égalité.

3 - Jérusalem sera la capitale des deux États.

4 - Il y aura un accord pour la solution du pro­blème des réfugiés. Pra­ti­quement, cela veut dire qu’il y aura un accord sur le nombre de ceux qui pourront revenir en Israël et que les autres pourront béné­ficier d’une réin­sertion dans l’État pales­tinien ou dans les lieux où ils résident actuel­lement, avec le ver­sement de com­pen­sa­tions géné­reuses qui en feront des hôtes bien­venus. Quand un accord sera intervenu sur un plan qui per­mette d’indiquer à chaque famille réfugiée les choix qui lui sont pro­posés, ce plan devra être soumis aux réfugiés, où qu’ils soient. Ils doivent être associés à la décision finale.

5 - Il y aura un par­te­nariat écono­mique, dans le cadre duquel le gou­ver­nement pales­tinien sera en mesure de défendre les intérêts pales­ti­niens, à la dif­fé­rence de la situation actuelle. L’existence même de deux États atté­nuera, au moins dans une cer­taine mesure, l’énorme écart de puis­sance entre les deux côtés.

6 - Dans un avenir plus lointain - une Union du Moyen Orient, sur le modèle de l’Union Euro­péenne, qui pourrait com­prendre aussi la Turquie et l’Iran.

Les obs­tacles sont bien connus, et ils sont impor­tants. Il n’y a pas de solu­tions évidentes pour les contourner. Il faut les affronter et les sur­monter. Ici, en Israël, nous devons atténuer les craintes et les inquié­tudes et faire valoir les avan­tages et le profit que nous tirerons de la création d’un État pales­tinien à côté du nôtre.

Nous devons pro­voquer une nou­velle prise de conscience. Mais nous avons déjà par­couru une longue route depuis les jours où tout le monde niait l’existence même du peuple pales­tinien, refusait l’idée d’un État pales­tinien, refusait le partage de Jéru­salem, refusait tout dia­logue avec l’OLP, refusait tout accord avec Arafat. Dans tous ces domaines, notre position a fait son chemin et a été acceptée à des degrés divers.

Il est clair que cela est encore éloigné de ce qui est néces­saire. Mais c’est la direction dans laquelle les choses évoluent - et des cen­taines de son­dages d’opinion le montrent.

LES OBS­TACLES RÉELS à la solution de deux États peuvent être sur­montés. Ils sont faibles com­parés aux obs­tacles sur le chemin d’un État unique. Je dirais que le rapport est de 1 à 1.000. C’est comme un boxeur qui ne peut vaincre un adver­saire poids plume et qui choi­sirait alors de s’attaquer à un poids lourd. Ou un athlète qui échoue dans un sprint de 100 m et qui s’attaquerait au marathon. Ou quelqu’un qui n’arrive pas à esca­lader le Mont Blanc et qui entre­pren­drait l’ascension de l’Everest.

À n’en pas douter, l’idée d’un seul État est un sujet de satis­faction morale pour ses adeptes. Quelqu’un m’a dit : c’est vrai, ce n’est pas réa­liste, mais c’est moral et c’est sur ce terrain que je veux m’engager. Je réponds : c’est un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir. Quand le sort de tant d’êtres humains est en jeu, une position morale qui n’est pas réa­liste est immorale.

Il y a ceux qui déses­pèrent parce que les forces de paix n’ont pas réussi à mettre fin à l’occupation. Nous sommes restés une faible minorité. Le gou­ver­nement et les médias nous ignorent. C’est vrai. Mais nous avons aussi notre part de res­pon­sa­bilité là dedans. Nous n’avons pas réfléchi suf­fi­samment, nous n’avons pas iden­tifié les raisons des échecs. Quand avons-​​nous eu pour la der­nière fois une dis­cussion appro­fondie sur les stra­tégies et les tac­tiques du combat pour la paix ?

Nous n’avons pas réussi à établir des liens avec la com­mu­nauté des Juifs orientaux. Nous sommes restés étrangers aux immi­grants russes. Nous n’avons même pas un par­te­nariat réel avec la com­mu­nauté arabe pales­ti­nienne en Israël. Nous n’avons pas trouvé les voies pour toucher les cœurs du grand public. Nous n’avons pas réussi à constituer une force poli­tique unie et efficace sus­cep­tible d’exercer une influence sur la Knesset et le gou­ver­nement. Nous devons nous mettre en question.

Il ne suffit pas de mettre en évidence que la solution de l’État unique n’est pas réa­li­sable. Cette « solution » est en outre très dangereuse :

1 - Elle oriente les efforts dans une mau­vaise direction. Nous voyons déjà ce qui arrive. Elle est le fruit du désespoir et conduit au désespoir. Elle entraîne les gens à déserter le champ de bataille en Israël et donne l’illusion que le vrai champ de bataille est à l’extérieur. C’est fuir les réalités.

2 - Elle entraîne une perte de temps irré­cu­pé­rable. Des dizaines d’années pendant les­quelles des choses ter­ribles peuvent arriver aux Pales­ti­niens et aussi à nous. Qui­conque à peur du net­toyage eth­nique (et à juste raison) doit être conscient d’un tel danger et de son imminence.

3 - Elle divise le camp de la paix et creuse le fossé entre lui et l’opinion publique. Elle ren­force la droite, parce qu’elle effraie le public modéré et le conduit à perdre de vue une solution raisonnable.

4 - Elle tire le tapis de dessous les pieds de ceux qui se battent contre l’occupation. Si, de toute façon, la totalité du pays entre la mer et le Jourdain doit devenir un seul État, alors les colons peuvent implanter leurs colonies partout où ils en ont envie.

5 - Elle ren­force l’argument qu’il n’y a pas de solution au conflit. Si la solution à deux États est une erreur et si la solution d’un État unique n’est pas réa­li­sable, alors la droite a raison de pré­tendre qu’il n’y pas de solution du tout - un argument qui jus­tifie tous les maux depuis l’occupation éter­nelle jusqu’au net­toyage eth­nique. l’absence de solution signifie une occu­pation sans fin.

Soyons clairs : il n’y aura pas de fin à l’occupation tant qu’il n’y aura pas d’accord de paix.

Quant à l’avenir lointain, nous pouvons peut-​​être nous ren­contrer à des endroits inat­tendus. Quand nous attein­drons l’étape que l’on appelle paix entre deux États, chacun sera libre de choisir la pro­chaine étape.

Quelqu’un voudra-​​t-​​il s’efforcer de ras­sembler les deux États en un seul ? Qu’il s’y emploie. Quelqu’un pensera-​​t-​​il que la solution à deux États est bonne et doit être défi­nitive ? Pourquoi pas. Quelqu’un pensera-​​t-​​il, comme moi, que les deux Etats évolueront pro­gres­si­vement, d’un commun accord tout au long de la démarche, vers une confé­dé­ration ou une fédé­ration ? Bienvenu.

(Lors de notre pre­mière ren­contre en 1982, Yasser Arafat m’a parlé d’une solution du type Benelux - celle qui a existé quelque temps entre la Bel­gique, les Pays Bas et le Luxem­bourg - entre Israël, la Palestine, la Jor­danie, et peut-​​être même le Liban. Il a continué à en parler jusqu’à la fin.)

L’expérience prouve que l’État national clas­sique est une réalité for­melle, avec chacun son propre pavillon, mais que, dans la pra­tique, beaucoup de ses fonc­tions sont trans­férées à des struc­tures supra­na­tio­nales, comme l’Union Européenne.

(À ce propos, quand l’idée d’une union euro­péenne est apparue pour la pre­mière fois, beaucoup sou­hai­taient créer les États-​​Unis d’Europe sur le modèle amé­ricain. Charles de Gaulle mit en garde contre le fait d’ignorer les sen­ti­ments nationaux. Il appela à une « Europe des patries », une Europe fondée sur des États nationaux. Heu­reu­sement, cette vision a prévalu et main­tenant la vie fait le reste.)

Quelque chose d’analogue finira, je le pense, par se pro­duire ici également. Mais, pour l’instant, il nous faut traiter le pro­blème immédiat. Nous sommes en face d’une per­sonne blessée qui perd son sang en abon­dance. Il faut arrêter l’hémorragie et cica­triser la blessure avant de pouvoir traiter les racines du mal.

EN RÉSUMÉ, voici mon opinion :

La situation est ter­rible (ce n’est pas nouveau), mais nous faisons malgré tout des progrès.

Certes, au premier abord, la situation est dépri­mante et cho­quante : les colonies prennent de l’extension, le mur se déve­loppe, l’occupation cause chaque jour des injus­tices indicibles.

C’est peut-​​être le pri­vilège de l’âge : à 83 ans je suis aujourd’hui en mesure de consi­dérer les choses dans une pers­pective de temps beaucoup plus longue.

En pro­fondeur, les choses évoluent en sens inverse. Tous les son­dages montrent qu’une majorité décisive de l’opinion publique israé­lienne accepte l’existence du peuple pales­tinien et admet aussi la nécessité d’un État pales­tinien. Le gou­ver­nement a reconnu hier l’OLP et recon­naîtra demain le Hamas. La majorité a plus ou moins accepté que Jéru­salem doive devenir la capitale de deux États. Dans des cercles qui ne cessent de s’élargir, on constate le début d’une recon­nais­sance de la lecture de l’histoire que fait l’autre nation.

Au plan mondial, la solution à deux Etats fait consensus ; on y est arrivé par élimi­nation : en réalité il n’y en a pas d’autre. Mais pour la réa­liser, il faut qu’elle obtienne le soutien de l’intérieur, celui de l’opinion publique israé­lienne. C’est ce soutien que nous devons sus­citer. C’est notre boulot.

J’ajoute une mise en garde : nous devons faire attention aux utopies. Une utopie, c’est comme une lumière à l’extrémité du tunnel. Elle fait chaud au cœur. Mais c’est une lumière trom­peuse qui peut vous inciter à vous engager dans une branche du tunnel à laquelle il n’y a pas d’issue.

Nous n’avons jamais obtenu de réponses aux deux ques­tions déci­sives rela­tives à la solution d’un État unique : comment va-​​t-​​il se constituer et comment fonctionnera-​​t-​​il en pra­tique ? Á défaut de réponses claires à ces ques­tions, nous n’avons pas un plan, mais au mieux un rêve.

En vérité, 120 années de conflit ont créé dans notre peuple une immense accu­mu­lation de haine, de pré­jugés, de sen­ti­ments de culpa­bilité refoulés, de sté­réo­types, de peur (le sen­timent le plus important, la peur) et une méfiance absolue à l’égard des Arabes. C’est cela que nous devons com­battre, afin de convaincre l’opinion publique que la paix est utile et bonne pour l’avenir d’Israël. Conju­guées avec un chan­gement de la situation inter­na­tionale et un par­te­nariat avec le peuple pales­tinien, nos chances d’arriver à la paix sont bonnes. J’ai, de toute façon, décidé de rester en vie jusqu’à ce quelle arrive.