Un remake de Camp David

Denis Sieffert, vendredi 2 novembre 2007

Une chose est sûre, la pro­chaine confé­rence de paix sur le Proche-​​Orient se tiendra à Anna­polis, capitale du Maryland, toute proche de Washington. On ne sait pas quand, mais on sait où. La pré­cision géo­gra­phique n’est pas superflue pour rap­peler, à qui en dou­terait, que l’initiative est américaine.

Elle est le produit d’une diplo­matie aux abois, enlisée en Irak, et tout occupée déjà àcondi­tionner l’opinion pour une autre guerre, contre l’Iran. Que cherche George W. Bush dans cette affaire ? Un an avant la fin de son dernier mandat, le pré­sident le plus réac­tion­naire de l’histoire des États-​​Unis aimerait obtenir une paix de com­pen­sation. Il a beaucoup fait la guerre ­ il n’a d’ailleurs pas dit son dernier mot ­ et il vou­drait que son nom soit mira­cu­leu­sement associé à l’issue positive du conflit le plus ancien et le plus sym­bo­lique de la planète. Il le vou­drait, mais est-​​il prêt à en payer le prix ? Est-​​il pour cela disposé à se brouiller avec ses amis, les diri­geants israé­liens ? Non, évidemment. Tout au plus, il rêve, pour l’histoire, de sauver les appa­rences. George W. Bush aimerait qu’un État pales­tinien soit pro­clamé, même si l’on n’en connaît ni les contours ni les attributs. Cette mise en scène à laquelle la secré­taire d’État, Condo­leezza Rice, consacre tous ses efforts res­semble évidemment à un piège, un de plus, pour les Pales­ti­niens. Mais le pro­blème, c’est que les diri­geants israé­liens n’en veulent pas non plus. Pour les uns, ce n’est pas assez ; pour les autres, c’est déjà trop.

Les diri­geants israé­liens n’excluent pas cependant de devoir un jour concéder, au moins sym­bo­li­quement, un « État » pales­tinien. Cette pers­pective hante toute leur poli­tique depuis 1967, et plus encore depuis le début du pro­cessus d’Oslo en 1993. C’est pourquoi chaque contre­temps est mis à profit pour ren­forcer la colo­ni­sation à Jéru­salem et en Cis­jor­danie, jusqu’à hacher menu cet étroit ter­ri­toire. Depuis une quin­zaine d’années, ils mènent une course contre la montre pour créer une situation de fait irré­ver­sible. C’est spec­ta­cu­lai­rement le cas, ces jours-​​ci encore. Pendant que la secré­taire d’État amé­ri­caine s’emploie à mettre en scène une réunion inter­na­tionale qui, nous dit-​​on, devrait accoucher d’une sorte d’État pales­tinien, Israël ordonne une nou­velle confis­cation de terres en Cis­jor­danie. Il s’agit d’annexer une région située à l’est de Jéru­salem afin de créer une conti­nuité ter­ri­to­riale israé­lienne entre l’importante colonie de Maale Adoumim et le Jourdain. Ces nou­velles expro­pria­tions, hau­tement stra­té­giques, auront pour effet de couper la Cis­jor­danie en deux. Et, comme si cela ne suf­fisait pas à mettre en évidence l’imposture de la réunion d’Annapolis, Israël se lance en même temps dans une nou­velle entre­prise de punition col­lective contre les habi­tants de Gaza, privés par­tiel­lement d’électricité et de car­burant. Le schéma qui se dessine n’est pas sans rap­peler le tra­quenard tendu à Yasser Arafat à Camp David, en juillet 2000. On imagine que le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, une fois pris dans le huis clos de la réunion, sera sommé d’entériner le fait accompli. Il n’aura pour toute alter­native que de ratifier une carte sur laquelle les agglo­mé­ra­tions pales­ti­niennes seront cernées par les colonies, ou de passer pour celui qui dit « non à la paix ».

L’analogie avec Camp David est frap­pante jusque dans le dis­cours ­ indis­pen­sable ­ sur Jéru­salem. Comme naguère le tra­vailliste Ehud Barak, le Premier ministre de centre-​​droit, Ehud Olmert, évoque un « partage » de la ville. Il y a sept ans, ce qu’une habile com­mu­ni­cation pré­sentait comme un partage n’était en fait que l’abandon aux Pales­ti­niens d’Abou Dis, petite ville arabe située à l’est de Jéru­salem. On rejoue la même scène aujourd’hui en confondant Jéru­salem avec un camp de réfugiés (Shufat) et deux vil­lages comme Sawakra et Walaje, excentrés par rapport à la ville. Il suffit ensuite de faire confiance aux pro­pa­gan­distes ­ en France, les nôtres sont excel­lents et dévoués ­ pour répéter ad nauseam que les Pales­ti­niens ont rejeté une « offre géné­reuse ». Au total, les Israé­liens pourront continuer à colo­niser. Et George Bush pourra faire valoir qu’il a « tout essayé ». Les deux s’accorderont pour déplorer de n’avoir pas de « par­te­naire pour la paix » côté pales­tinien. Mahmoud Abbas peut-​​il refuser d’être le jouet de cette sinistre comédie ? Il le pourrait en exi­geant, avant de s’embarquer pour Anna­polis, un texte qui traite préa­la­blement les ques­tions de fond du conflit. Il se gran­dirait aussi en faisant observer qu’une telle confé­rence ne peut avoir lieu sans le Hamas. Il poserait ainsi pour plus tard les jalons d’une vraie confé­rence de paix et accom­plirait le geste néces­saire à l’unité de son peuple. Acces­soi­rement, il pro­po­serait une issue à ceux qui, au sein du Hamas, sont par­tisans d’une solution poli­tique. Mais peut-​​il encore être l’homme de cette fermeté ?