Un prix Nobel ne fait pas la Paix !

Tribune de Bertrand Heilbronn, Mediapart, vendredi 30 septembre 2016

Depuis l’annonce de la mort de Shimon Peres, on assiste à un concert de louanges qui passent en boucle dans nos médias. Connu du grand public comme un des artisans des accords d’Oslo, il aurait été l’homme de la paix, et il aurait juste manqué d’un peu de temps pour mener à son terme le "processus de paix" !

Pour formuler une appréciation fondée sur le personnage politique qu’a été Shimon Peres, il faut revenir aux faits.

Shimon Peres est d’abord un des pères de la bombe atomique israélienne, négociée avec la France contre la participation d’Israël à la calamiteuse opération franco-anglaise contre l’Égypte à Suez, en 1956 : un « frère d’armes » dans l’aventure coloniale, en somme.

C’est aussi ce politicien inconséquent qui, lorsqu’il a succédé à Rabin, n’a pas osé la paix. Il a alors choisi de se lancer dans l’assassinat ciblé de responsables palestiniens et dans une opération contre le Liban, se rendant responsable du massacre de Cana qui s’est soldé par la mort 106 civils réfugiés dans un camp de casques bleus. Il a ainsi directement contribué à l’engrenage de violences qui a amené au pouvoir Benyamin Netanyahou en 1996, celui-là même qui était moralement responsable de l’assassinat de Rabin.

Il est l’artisan des accords d’Oslo, qui lui ont valu de partager le prix Nobel de la Paix avec Arafat et Rabin, mais en quoi consistait son désir de paix ? Si personne ne peut le dire, force est de constater que ces accords ont fonctionné comme un marché de dupes et un piège pour les Palestiniens, ouvrant la voie au morcellement de leur territoire et au développement exponentiel de la colonisation, phénomènes auxquels il ne s’est jamais véritablement opposé.

Son opportunisme politique lui a fait quitter le parti travailliste et participer, comme ministre des affaires étrangères, au gouvernement d’Ariel Sharon, pendant que celui-ci bombardait le palais présidentiel d’Arafat, l’homme avec qui il avait partagé le prix Nobel aux côtés de Rabin.

Alors certes, le spectacle que donne le gouvernement actuel israélien peut rendre « sympathique », en comparaison, un homme politique comme Shimon Peres. Mais il est une figure éminente de cette classe politique faible, opportuniste et dépourvue de courage qui ne s’est jamais véritablement opposée à la colonisation et l’a même favorisée dans les faits. Cette classe politique qui a finalement conduit au désastre moral incarné par le gouvernement israélien actuel.

Si ce désastre a d’abord pour cause l’inconséquence, l’ambiguïté, les contradictions de la classe politique israélienne (et là, c’est la société israélienne qui devrait se sentir profondément interpellée), il en a aussi une autre : le laisser-faire et la complicité de la "communauté internationale".

Ceux de nos responsables politiques qui aujourd’hui encensent Shimon Peres feraient bien de regarder en face la réalité de la politique constamment menée par l’Etat d’Israël, synonyme d’occupation, de colonisation, d’apartheid.

Elle les renvoie à leur responsabilité : celle de cesser toute complicité avec une politique criminelle qui ne peut mener qu’à l’abîme.

Bertrand Heilbronn
Secrétaire général de l’AFPS