Un monument au temps et aux espoirs perdus

Meron Benvenisti, samedi 8 novembre 2008

"On ne voit pas que, dans l’activité du Centre Pérès pour la Paix, des efforts soient réa­lisés en vue de modifier le statu quo poli­tique et socio-​​économique dans les ter­ri­toires occupés, tout au contraire : on mul­tiplie les efforts pour domes­tiquer la popu­lation pales­ti­nienne, la porter à s’accoutumer à son infé­riorité et la pré­parer à sur­vivre aux res­tric­tions arbi­traires imposées par Israël pour assurer la pré­séance eth­nique des Juifs."

Shimon Pérès a fait cela avec style, comme à son habitude. Les fes­ti­vités orga­nisées à l’occasion du dixième anni­ver­saire du Centre Pérès pour la Paix ont été un évènement étin­celant, riche de la pré­sence de nom­breuses célé­brités inter­na­tio­nales et d’artistes renommés, et où l’on n’a pas manqué le poème écrit par l’invité d’honneur et qui débute par ces mots (librement tra­duits à partir de la source anglaise) : « Oh Sei­gneur, c’est le moment de prier ». Le temps fort des fes­ti­vités aura été l’inauguration du Centre Pérès à Jaffa– magni­fique bâtiment fait d’énormes blocs verts et qui a coûté 15 mil­lions de dollars, soit trois fois plus qu’initialement prévu. Le bâtiment est dépourvu de fenêtres, tout entier sous condi­tion­nement d’air et sourd à son envi­ron­nement où vit une popu­lation arabe pauvre en res­sources ; sa façade est tournée vers la mer, comme si ses fon­da­teurs avaient voulu donner à entendre que l’espoir de paix était en Occident, par delà la mer, et non pas en Orient, où résident les voisins-​​ennemis.

La magni­fi­cence et la gloire ne peuvent mal­heu­reu­sement pas gommer la sen­sation d’une occasion manquée : on se sou­vient des évène­ments qui ont entouré la fon­dation du Centre Pérès pour la Paix en octobre 1997 comme d’une intense mani­fes­tation de la culture poli­tique favo­rable à la paix, toute pénétrée de l’assurance en la pos­si­bilité de sa réa­li­sation, et opposée à l’approche de Ben­jamin Neta­nyahou qui avait battu Pérès et faisait tout pour tor­piller les accords d’Oslo. Les fes­ti­vités d’aujourd’hui ne peuvent cacher le fait qu’il ne reste du camp de la paix que de maigres ves­tiges : l’industrie de la paix ne tourne plus que par la force de l’inertie et ceux qui y tra­vaillent doivent s’inventer des pré­textes à leur activité, créant le sen­timent qu’ils ont fait de la valeur de la paix un outil pour arriver à leurs propres fins.

Ce n’est qu’avec la pers­pective du temps écoulé que se révèle le tort fatal occa­sionné par le pro­cessus d’Oslo grâce auquel Pérès a fondé le Centre : les accords, au lieu d’entraîner un chan­gement dans le statu quo, sont devenus le pilier d’un régime bina­tional de fait (appelé « occu­pation ») qui s’est établi comme régime per­manent. Les accords d’Oslo sont l’infrastructure juri­dique du partage de la Cis­jor­danie en cantons per­mettant un contrôle israélien direct sur 60% du ter­ri­toire (la zone C), en même temps qu’ils consti­tuent l’infrastructure légale de l’existence d’une Autorité Pales­ti­nienne vir­tuelle dont la pro­fusion de titres des diri­geants et les uni­formes des soldats per­mettent de continuer à se perdre dans l’illusion que le régime du contrôle israélien est une chose tem­po­raire et par là même, de le pérenniser.

On ne voit pas que, dans l’activité du Centre Pérès pour la Paix, des efforts soient réa­lisés en vue de modifier le statu quo poli­tique et socio-​​économique dans les ter­ri­toires occupés, tout au contraire : on mul­tiplie les efforts pour domes­tiquer la popu­lation pales­ti­nienne, la porter à s’accoutumer à son infé­riorité et la pré­parer à sur­vivre aux res­tric­tions arbi­traires imposées par Israël pour assurer la pré­séance eth­nique des Juifs. C’est avec un pater­na­lisme colo­nia­liste que l’on pré­sente un culti­vateur qui s’occupe de culture d’oliviers et qui découvre les avan­tages d’une com­mer­cia­li­sation en commun, une pédiatre qui béné­ficie d’une for­mation pro­fes­sion­nelle dans des hôpitaux israé­liens et un impor­tateur pales­tinien qui apprend les secrets de l’expédition des mar­chan­dises dans les ports d’Israël, célèbres pour leur effi­cacité, et bien sûr des com­pé­ti­tions de football ainsi que des orchestres communs, com­posés d’Israéliens et de Pales­ti­niens, pei­gnant ainsi une image trom­peuse de la coexistence.

Il serait incon­ce­vable que des mili­tants du Centre pour la Paix et ses direc­teurs prennent part à la lutte quo­ti­dienne des cueilleurs d’olives pales­ti­niens, aux efforts déses­pé­rants pour faire passer aux bar­rages des malades dans un état cri­tique ou pour rompre le blocus écono­mique et maritime imposé à Gaza. Le Centre Pérès pour la Paix ne publie pas de rap­ports sur la situation écono­mique catas­tro­phique des Pales­ti­niens, ni ne s’indigne de la res­pon­sa­bilité d’Israël dans cette situation ; après tout, il ne s’agit pas d’un cercle d’anarchistes pétris de haine pour Israël mais de gens hono­rables dont la contri­bution à la paix se résume, pour la plupart d’entre eux, à financer géné­reu­sement des évène­ments clin­quants et à y prendre part.

On a tou­jours estimé que la contri­bution essen­tielle, peut-​​être même révo­lu­tion­naire, d’Oslo ne résidait pas dans les articles de « l’accord de prin­cipes », mais dans la recon­nais­sance mutuelle, entre le mou­vement national pales­tinien et l’Etat d’Israël. Mais, aux yeux des Israé­liens, cette recon­nais­sance mutuelle qui a fait passer les Pales­ti­niens du statut d’entité ter­ro­riste à celui d’entité légitime, a été balayée à la suite des attentats-​​suicides et des vio­lences de l’Intifada Al-​​Aqsa, avec un retour à la conception d’avant Oslo.

Aujourd’hui, les Juifs donnent aux Arabes un acte de divorce, ils leur tournent le dos, les empri­sonnent der­rière des murs aveugles et des check­points, se replient déli­bé­rément sur eux-​​mêmes et prient pour que la Mer Médi­ter­ranée s’assèche ou qu’un pont se construise qui les unisse direc­tement à l’Europe.

Cette men­talité a produit, au fil de la der­nière décennie, deux construc­tions monu­men­tales dont la portée sym­bo­lique dépasse la valeur fonc­tion­nelle : le mur de sépa­ration et le ter­minal de l’aéroport Ben Gourion ; le premier est destiné à cacher les Pales­ti­niens et à les gommer de la conscience et le second fait office de panneau d’évacuation, de seuil de déli­vrance et de base à un pont aérien vers l’Occident. Un troi­sième monument construit pendant cette décennie, le bâtiment du Centre Pérès pour la Paix à Jaffa, s’ajoute aux deux autres tel un monument à la mémoire du temps et des espoirs perdus ; et il ne reste plus qu’à s’associer à la prière de Pérès : « Envoie alors un rayon d’espoir d’une voie nouvelle ».

Haaretz, 30 octobre 2008