Un journaliste boycotté est un bon journaliste

Avi Weinberg, vendredi 21 mars 2008

Depuis début mars, les res­pon­sables israé­liens refusent de donner des inter­views à la télé­vision pan­arabe Al-​​Jazira, qu’ils accusent d’être "pro-​​Hamas". Pour le patron du Conseil israélien de la presse, ce boycott est un hommage au pro­fes­sion­na­lisme de la chaîne.

Le gou­ver­nement israélien s’est réveillé un beau jour et a décidé de boy­cotter une chaîne de télé­vision. Cela nous était déjà arrivé par le passé avec la BBC, dont la pro­gram­mation et le ton cri­tique à l’égard d’Israël n’étaient pas du goût de nos res­pon­sables des rela­tions publiques. Aujourd’hui, c’est Al-​​Jazira qui est dans la ligne de mire du ministère des Affaires étrangères.

Cette chaîne d’information se voit cri­tiquée pour ses comptes rendus sur le nombre élevé de morts pales­ti­niens, notamment des enfants et des bébés, tombés sous les tirs de l’armée israé­lienne. Pour les res­pon­sables israé­liens, la chaîne adopte un point de vue pro­pa­les­tinien et pro-​​Hamas et fait de la pro­pa­gande, notamment en mon­trant inlas­sa­blement des corps d’enfants filmés en gros plan. Dans le même temps, la chaîne évoquerait à peine les souf­frances vécues côté israélien dans les villes comme Sderot et Ashkelon.

Plu­sieurs jour­na­listes israé­liens ont immé­dia­tement pris la défense de la chaîne ara­bo­phone et condamné ce boycott. A juste titre, car aucun gou­ver­nement ne devrait pouvoir entraver le travail des jour­na­listes, même si leurs repor­tages ne sont pas du goût de cer­tains membres du cabinet minis­tériel. En réalité, Al-​​Jazira n’a même pas besoin de ce soutien. La chaîne peut par­fai­tement se passer de ces res­pon­sables cra­vatés et de leurs dis­cours abscons pour couvrir la situation sur le terrain.

Cela vaut d’ailleurs dans tous les domaines cou­verts par les chaînes de télé­vision et la presse. En fait, il est même dommage de ne pas observer davantage de boy­cotts de la part d’organes offi­ciels, car cette mise à l’index est en réalité un honneur pour tout jour­na­liste. Cela signifie qu’il remplit effec­ti­vement sa mission de repré­sentant de l’opinion publique et non de porte-​​parole du gou­ver­nement ou des lobbies. Les jour­na­listes sont par nature des oppo­sants au gou­ver­nement, c’est leur rôle dans une démo­cratie et ils devraient être aussi cri­tiques qu’intransigeants envers le gou­ver­nement, les élites écono­miques et le système légal.

Voilà une vérité presque uni­ver­selle : un jour­na­liste boy­cotté est un bon jour­na­liste. Tous les confrères que je res­pecte et que j’apprécie ont déjà été boy­cottés au moins une fois dans leur car­rière. Géné­ra­lement, les jour­na­listes ainsi stig­ma­tisés prennent cela avec le sourire et conti­nuent leur travail au service de la vérité, notamment pour prouver qu’ils n’ont pas besoin de la coopé­ration de tel ou tel organe officiel pour parler de lui. Les infor­ma­tions fournies par les porte-​​paroles offi­ciels se limitent géné­ra­lement à faire les louanges de leurs supé­rieurs et de taire les échecs et la cor­ruption de leur administration.

Le pro­blème, ce n’est donc pas Al-​​Jazira mais les médias et les jour­na­listes qui ne sont jamais boy­cottés par le gou­ver­nement. Cela signifie peut-​​être qu’ils ne sont pas assez cri­tiques et exi­geants. Voici donc un dernier conseil aux consom­ma­teurs d’informations, lec­teurs et télé­spec­ta­teurs : méfiez-​​vous des jour­na­listes bien en cour.