« Un jour, une Intifada bédouine éclatera »

Serge Dumont, jeudi 12 août 2010

Le hameau d’Al-Arakib, dans le désert du Néguev, a a été rasé mardi pour la troi­sième fois. La poli­tique de séden­ta­ri­sation par Israël est un échec

Il faut s’armer de patience pour trouver Al-​​Arakib. Car ce village bédouin situé un peu au nord de Beer-​​Sheva, la « capitale du désert du Néguev », n’est pas reconnu par l’Etat hébreu et il ne figure pas sur les cartes. Pourtant, le 27 juillet dernier, 1250 poli­ciers accom­pagnés de 12 bull­dozers ont envahi ce hameau et l’ont rasé en moins d’une heure. Depuis lors, ses habi­tants reviennent quo­ti­dien­nement sur place et assemblent à la hâte des bara­que­ments qui sont aus­sitôt détruits par des forces de l’ordre sta­tionnant en per­ma­nence dans les environs.

Mardi, Al-​​Arakib a donc été démoli pour la troi­sième fois en moins de deux semaines, mais les habi­tants ont d’ores et déjà promis de le recons­truire. « On nous expulse de nos terres ances­trales juste avant le ramadan, mais nous ne par­tirons pas d’ici. Nous n’acceptons pas d’être traités comme des chiens », fulmine Awad Abou Farikh, le porte-​​parole des habitants.

Une forêt sur les ruines

En attendant, le ter­ri­toire d’Al-Arakib res­semble à un champ de bataille sablonneux. Les ruines des 45 habi­ta­tions détruites sont dis­persées au gré du vent. Quelques boîtes métal­liques rouillées traînent ici où là. « Un jour, une Intifada bédouine éclatera. Les juifs vont payer pour ce qu’ils nous font », jure Awad, un ouvrier qui campe à l’endroit où il résidait avant l’« attaque » et dont les yeux brillent de frustration.

De fait, ces der­nières heures, quelques plan­ta­tions appar­tenant à des kib­boutzim voisins ont été sac­cagées et plu­sieurs véhi­cules incendiés. Prin­ci­pa­lement visés, les camions du Fonds national juif (KKL), une orga­ni­sation qui récolte de l’argent auprès des com­mu­nautés juives de la dia­spora pour « reverdir le désert » et qui promet de planter une forêt sur les ruines d’Al-Arakib. Mais une partie de l’espace dégagé abritera également des ins­tal­la­tions mili­taires. A long terme, quelques hec­tares devraient également accueillir cer­tains des colons de Cis­jor­danie évacués dans le cadre d’un accord de paix avec l’Autorité palestinienne.

« Nous avons perdu nos terres au terme de onze ans de pro­cédure judi­ciaire parce que les tri­bunaux israé­liens exi­geaient des actes de pro­priété écrits alors que notre patri­moine se transmet selon la tra­dition orale. Face à une admi­nis­tration hostile, notre parole ne valait donc rien », soupire un ancien du village, un cheikh qui promet de « déclencher une guerre d’indépendance bédouine ».

Depuis le début des années 1950, de nom­breux Bédouins se sont engagés volon­tai­rement dans l’armée israé­lienne. Au début, ils ser­vaient d’éclaireurs. Plus récemment, ils consti­tuaient cer­taines des unités d’élite qui ont par­ticipé à la deuxième guerre du Liban (2006) et même à l’opération « Plomb durci », l’invasion de la bande de Gaza où nombre d’entre eux ont pourtant de la famille. A en croire notre inter­lo­cuteur, cette période bénie est ter­minée. « Nos jeunes n’ont plus envie d’aller se faire tuer pour un pays qui leur crache au visage », dit-​​il.

Grosso modo, la moitié des 200000 Bédouins d’Israël vit dans les vil­lages non reconnus. La plupart de ces hameaux sans élec­tricité ni égouts ni eau cou­rante se trouvent dans le désert du Néguev. Certes, depuis le début des années 1970, l’Etat hébreu tente d’attirer leurs habi­tants dans des villes de déve­lop­pement, mais cette poli­tique ne porte pas ses fruits. En témoigne, la cité de Rahat qui passe pour l’exemple le plus achevé de cette poli­tique de séden­ta­ri­sation et où le niveau de délin­quance est le plus élevé de l’Etat hébreu. Quant au chômage, il y atteint 38,7% contre 8% dans le reste du pays.

« Poussés à l’extrémisme »

En tout cas, c’est au nom de la poli­tique de séden­ta­ri­sation que les auto­rités israé­liennes ignorent les vil­lages fan­tômes. En 2005, le tri­bunal de Beer-​​Sheva a ainsi débouté une famille bédouine qui demandait l’autorisation de rac­corder son taudis au réseau élec­trique national. Agée de 3 ans, la fille des plai­gnants souf­frait d’un cancer et son état néces­sitait l’utilisation per­ma­nente d’appareils médicaux élec­triques. Mais cet argument n’a pas ému les juges et les Bédouins ont été déboutés. Leur fille est morte quelques mois plus tard.

Depuis lors, plu­sieurs déci­sions judi­ciaires sem­blables ont été rendues. Au moins dix vil­lages non reconnus ont également été rasés. « Il est dif­ficile de com­prendre pourquoi Israël pousse une partie de ces citoyens vers l’extrémisme et le crime, écrivait le quo­tidien Haaretz à propos des événe­ments d’Al-Arakib. Les Bédouins ne méritent pas cela. »