Un jalon important a été franchi

John Pilger, New Statesman, mercredi 29 août 2007

Ceux qui appellent au boycott d’Israël n’étaient autrefois que voix loin­taines. Le débat est main­tenant devenu mondial. Il croît inexo­ra­blement et ne sera pas réduit au silence.

Du haut d’une colline cal­caire qui domine le camp de réfugiés de Qalandiya, on peut voir Jéru­salem. J’observais un bon­homme qui se tenait là dans la pluie, son fils accroché au pan de son long manteau élimé. Il tendit la main et ne me lâcha plus. « Je suis Ahmed Hamzeh, artiste des rues », dit-​​il en anglais, sur un ton mesuré. « Là-​​bas, je jouais de toutes sortes d’instruments de musique ; je chantais en arabe, en anglais et en hébreu, et comme j’étais plutôt pauvre, mon tout petit garçon mâchait du chewing-​​gum pendant que le singe faisait ses tours. Lorsque nous avons perdu notre pays, nous avons perdu le respect. Un jour, un riche Koweitien a arrêté sa voiture à notre hauteur. Il a crié à mon fils : « Montre-​​moi comment un Pales­tinien ramasse sa ration de nour­riture ! » Alors j’ai amené le singe pour qu’il fouille par terre, dans le caniveau. Et mon fils fouillait avec lui. Le Koweitien a jeté quelques pièces et mon fils s’est mis à genoux pour les ramasser. Ce n’était pas juste. J’étais un artiste, pas un men­diant… Et main­tenant, je ne suis même pas un paysan. »

« Qu’éprouvez-vous à propos de tout ça ? », lui avais-​​je demandé.

« Vous vous attendez à ce que j’éprouve de la haine ? Qu’est-ce que c’est pour un Pales­tinien ? Je n’ai jamais haï les Juifs et leur Israël… Oui, je suppose que je les hais main­tenant, ou peut-​​être que j’ai pitié d’eux, pour leur stu­pidité. Ils ne peuvent pas gagner. Parce que nous, Pales­ti­niens, sommes les Juifs main­tenant et, comme les Juifs, nous ne leur per­met­trons jamais, ni aux Arabes, ni à vous, d’oublier. La jeu­nesse s’en portera garante pour nous, et la jeu­nesse qui lui succédera… »

C’était il y a 40 ans. La der­nière fois que je suis retourné en Cis­jor­danie, j’ai reconnu peu de chose de Qalandiya qui est main­tenant annoncé par un vaste check­point israélien, une chicane de sacs de sable, de fûts d’huile et de blocs de béton, avec de longues files sinueuses de gens qui attendent, tapant les mouches avec leurs pré­cieux docu­ments. A l’intérieur du camp, les tentes ont été rem­placées par de robustes taudis, mais les files aux robinets étaient aussi longues, m’a-t-on assuré, et avec la pluie, la pous­sière virait tou­jours au caramel. Au bureau des Nations Unies, j’ai demandé des nou­velles d’Ahmed Hamzeh, l’artiste des rues. On consulta des registres, on hocha la tête. Quelqu’un pensait qu’il avait « été emmené… très malade ». Per­sonne ne savait rien de son fils dont le tra­chome avait sûrement dû tourner main­tenant à la cécité. Dehors, dans la pous­sière, une autre géné­ration tapait dans un ballon de foot crevé.

Pourtant, ce que Nelson Mandela a appelé « la plus grande question morale de ce temps » refuse de se laisser enterrer dans la pous­sière. Pour chacune des voix de la BBC qui s’évertuent à assi­miler occupant et occupé, voleur et victime, pour chaque nuée de cour­riels adressés par les fana­tiques de Sion à ceux qui ren­versent le men­songe et décrivent l’engagement de l’Etat d’Israël dans la des­truction de la Palestine, la vérité est plus puis­sante main­tenant que jamais. La docu­men­tation sur l’expulsion par la force des Pales­ti­niens en 1948 est volu­mi­neuse. Le réexamen des archives his­to­riques a ruiné la fable du David héroïque de la Guerre des Six Jours, quand Ahmed Hamzeh et sa famille furent chassés de leur maison. La pré­tendue menace des diri­geants arabes de « jeter les Juifs à la mer » servie pour jus­tifier l’attaque israé­lienne de 1967 et qui n’a cessé depuis d’être répétée sans relâche, est extrê­mement dou­teuse. En 2005, le spec­tacle des gémis­sants zélotes de l’Ancien Tes­tament quittant Gaza était une super­cherie. La construction de leurs colonies s’est accé­lérée en Cis­jor­danie, en même temps que le mur illégal, style ber­linois, qui sépare des agri­cul­teurs de leurs récoltes, des enfants de leurs écoles, des familles l’une de l’autre. Nous savons main­tenant que la des­truction par Israël d’une bonne partie du Liban l’an dernier avait été conçue à l’avance. Comme l’a écrit l’ancienne ana­lyste de la CIA Kathleen Chris­tison, la récente « guerre civile » à Gaza était en réalité un coup visant le gou­ver­nement élu, dirigé par le Hamas, coup monté par Elliott Abrams, le sio­niste qui gère la poli­tique amé­ri­caine à l’égard d’Israël et cri­minel déclaré cou­pable, de l’époque de l’Iran-Contra.

Le net­toyage eth­nique de la Palestine est autant la croisade de l’Amérique que celle d’Israël. Le 16 août, l’administration Bush a annoncé l’octroi d’une « offre d’aide » de 30 mil­liards de dollars à Israël, la qua­trième plus grosse puis­sance mili­taire au monde, une force aérienne plus impor­tante que celle de la Grande-​​Bretagne, une puis­sance nucléaire plus impor­tante que la France. Aucun pays sur terre ne jouit, comme Israël, d’une telle immunité, lui per­mettant d’agir impu­nément. Aucun autre pays n’a un tel passif de non respect du droit : pas une des tyrannies du monde n’en approche. Des traités inter­na­tionaux comme le Traité de non pro­li­fé­ration du nucléaire, ratifié par l’Iran, sont ignorés par Israël. Il n’y a rien de sem­blable dans l’histoire des Nations Unies.

Mais quelque chose a changé. Peut-​​être l’horreur pano­ra­mique de l’été dernier retransmise depuis le Liban sur les écrans de télé­vision du monde entier a-​​t-​​elle servi de cata­lyseur ? Ou peut-​​être le cynisme de Bush et Blair ainsi que le recours incessant à cette inanité, la « terreur », en même temps que la dis­sé­mi­nation dans nos vies, jour après jour, d’une insé­curité fabriquée, ont-​​ils fina­lement attiré l’attention de la com­mu­nauté inter­na­tionale hors des états voyous, de la Grande-​​Bretagne et des Etats-​​Unis, pour la ramener à une de ses prin­ci­pales sources, Israël.

J’en ai eu récemment la sen­sation aux Etats-​​Unis. Une annonce pleine page dans le New York Times avait dis­tinc­tement une odeur de panique. Il y a déjà eu beaucoup d’annonces faites dans le Times par des « amis d’Israël », demandant les habi­tuelles faveurs, ratio­na­lisant les habi­tuelles bru­ta­lités. Celle-​​ci était dif­fé­rente. « Boy­cotter un trai­tement anti­can­céreux ? » en était le titre prin­cipal, suivi de « Arrêter l’irrigation au goutte-​​à-​​goutte en Afrique ? Empêcher la coopé­ration scien­ti­fique entre nations ? » Qui vou­drait faire pareilles choses ? « Cer­tains uni­ver­si­taires bri­tan­niques veulent boy­cotter leurs homo­logues israé­liens » était la réponse, inté­ressée. Elle se référait à la motion de la confé­rence inau­gurale du syn­dicat « Uni­vesity and College Union » (UCU), de mai dernier, qui appelait à une dis­cussion au sein de ses dif­fé­rentes sec­tions sur un boycott des ins­ti­tu­tions aca­dé­miques israé­liennes. Comme John Chal­craft, de la London School of Eco­nomics l’a relevé, « le monde aca­dé­mique israélien offre depuis long­temps un soutien intel­lectuel, lin­guis­tique, logis­tique, tech­nique, scien­ti­fique et humain à une occu­pation qui se fait en vio­lation directe du droit inter­na­tional et contre laquelle aucune ins­ti­tution aca­dé­mique israé­lienne n’a jamais pris publi­quement position ».

La vague du boycott gonfle inexo­ra­blement, comme si un jalon important avait été franchi, rap­pelant les boy­cotts qui avaient conduit à des sanc­tions contre l’Afrique du Sud de l’apartheid. Tant Mandela que Desmond Tutu ont établi ce parallèle ; de même que le ministre d’état sud africain Ronnie Kasrils et d’autres célèbres membres juifs de la lutte pour la libé­ration. En Grande-​​Bretagne, une cam­pagne aca­dé­mique souvent menée par des Juifs contre la « des­truction métho­dique par Israël du système d’éducation pales­tinien » peut être tra­duite par ceux d’entre nous qui rap­porté des témoi­gnages des Ter­ri­toires occupés, en termes de bou­clage arbi­traire des uni­ver­sités pales­ti­niennes, de har­cè­lement et d’humiliation des étudiants aux check­points, de tirs visant des enfants pales­ti­niens et d’assassinat d’enfants pales­ti­niens sur le chemin de l’école.

Initiatives britanniques

Ces ini­tia­tives ont été sou­tenues par un groupe bri­tan­nique, Inde­pendent Jewish Voices [Voix Juives Indé­pen­dantes], dont les 528 signa­taires comptent Stephen Fry, Harold Pinter, Mike Leigh et Eric Hobsbawm. Le plus grand syn­dicat du pays, Unison, a appelé à un « boycott écono­mique, culturel, aca­dé­mique et sportif » et au droit au retour des familles pales­ti­niennes chassées en 1948. De façon remar­quable, le Comité pour le déve­lop­pement inter­na­tional de la Chambre des Com­munes a adopté une position simi­laire. En avril, les membres du syn­dicat des jour­na­listes, le National Union of Jour­na­lists (NUJ), ont voté en faveur d’un boycott mais pour le voir rejeté à la hâte par le conseil exé­cutif national. En répu­blique d’Irlande, le Congrès Irlandais des Syn­dicats a appelé à dés­in­vestir des com­pa­gnies israé­liennes : une cam­pagne a visé l’Union Euro­péenne qui compte pour les deux tiers des expor­ta­tions israé­liennes sous l’Accord d’Association UE-​​Israël. Le rap­porteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, Jean Ziegler, a dit que les condi­tions en matière de droits de l’homme inté­grées à cet accord devraient être invo­quées et les pri­vi­lèges com­mer­ciaux d’Israël suspendus.

Ceci est inha­bituel car toutes ces voix étaient autrefois loin­taines. Qu’une telle dis­cussion sérieuse sur un boycott « devienne mon­diale » n’avait pas été prévu par l’Israël officiel, long­temps conforté par ses mythes appa­remment intou­chables et par un puissant par­rainage, et confiant dans le fait que la simple menace d’antisémitisme assu­rerait le silence. Lorsque la décision des pro­fes­seurs bri­tan­niques a été annoncée, le Congrès amé­ricain a adopté une réso­lution absurde qua­li­fiant l’UCU d’ « anti­sémite ». (Quatre-​​vingts membres du Congrès sont allés cet été en Israël pour un voyage d’agrément.)

Cette inti­mi­dation a marché, dans le passé. Des calomnies lancées contre des pro­fes­seurs amé­ri­cains leur ont valu de se voir refuser une pro­motion, ou même une chaire. Feu Edward Said dis­posait d’un bouton d’appel d’urgence dans on appar­tement à New York, relié au poste de police local ; ses bureaux à la Columbia Uni­versity ont une fois été incendiés. A la suite de mon film de 2002, Palestine is still the Issue, j’ai eu droit à des menaces de mort et à des insultes et des calomnies venant pour l’essentiel des Etats-​​Unis où le film ne fut jamais montré. Lorsque le Comité Indé­pendant de la BBC a examiné récemment la cou­verture du Proche-​​Orient par la com­pagnie, il a été inondé de cour­riels, « dont beaucoup d’origine étrangère, essen­tiel­lement d’Amérique du Nord », disait son rapport. Cer­taines per­sonnes « ont envoyé de mul­tiples mes­sages, cer­tains mes­sages étaient des copies et il y avait des signes évidents de mobi­li­sation d’un groupe de pression ». La conclusion du Comité était que la manière dont la BBC rendait compte de la lutte pales­ti­nienne n’était pas « détaillée et équi­table » et pré­sentait « pour des aspects impor­tants, une image incom­plète et dès lors trom­peuse ». Ceci fut neu­tralisé dans les com­mu­niqués de presse de la BBC.

Le cou­rageux his­torien israélien Ilan Pappé estime qu’un Etat démo­cra­tique unique, dans lequel les réfugiés pales­ti­niens auraient le droit de revenir, est la seule solution fai­sable et juste, et qu’une cam­pagne de sanc­tions et de boycott est essen­tielle pour y par­venir. La popu­lation israé­lienne serait-​​elle ébranlée par un boycott inter­na­tional ? Bien qu’ils le recon­naissent rarement, les blancs d’Afrique du Sud furent suf­fi­samment ébranlés pour donner leur soutien à un chan­gement his­to­rique. Un boycott des ins­ti­tu­tions, des biens et des ser­vices israé­liens, dit Pappé, « ne modi­fiera pas la position israé­lienne en un jour, mais il enverra un message clair que (les pré­misses du sio­nisme) sont racistes et inac­cep­tables au 21e siècle… Ils devraient choisir. »

Tout comme nous.