Un groupe de soldats israéliens veut « briser le silence » sur l’occupation

Agnès Rotivel, jeudi 18 février 2010

« Breaking the silence » est une orga­ni­sation de vétérans de la seconde Intifada qui veut ouvrir les yeux de la société israé­lienne sur la réalité de l’occupation

Il n’a que 27 ans, mais se sent très vieux. Comme si ses années passées dans l’armée israé­lienne de 2001 à 2004 comp­taient pour double ou triple. Yehuda Shaul est le fon­dateur de l’organisation non gou­ver­ne­mentale (ONG) « Breaking the silence » (« rompre le silence »), un groupe d’anciens soldats, vétérans de la seconde Intifada, qui ont choisi de parler ouver­tement de ce qu’ils ont vu, ou fait, ou font (cer­tains servent encore), pendant leur service en Cis­jor­danie ou dans la bande de Gaza.

Ainsi, comme tout jeune Israélien, garçon ou fille, Yehuda Shaul avait endossé l’uniforme, « sans aucun doute sur (sa) mission ». Mais, en 2004, après avoir servi qua­torze mois à Hébron, les pre­miers doutes sont apparus. À Hébron, la grande ville pales­ti­nienne du sud de la Cis­jor­danie, l’armée israé­lienne protège environ 650 colons extré­mistes ortho­doxes qui imposent leur pré­sence à 150 000 Pales­ti­niens et se pré­sentent comme les gar­diens du tombeau des Patriarches. Plu­sieurs familles pales­ti­niennes qui habi­taient dans le centre-​​ville his­to­rique, trans­formé en bunker pour leur sécurité, ont été amenées à fuir.

« Être mili­taire israélien à Hébron, explique Yehuda Shaul, cela signifie voler, violer les droits des Pales­ti­niens, violer leurs maisons. C’est ça, le prix moral que l’on doit payer pour être à Hébron. Doit-​​on accepter de le payer ? » Question fon­da­mentale pour ce jeune homme né à Jéru­salem dans une famille juive orthodoxe, venue de la droite reli­gieuse. Sa sœur elle-​​même vit dans une colonie de Cis­jor­danie, ainsi que cer­tains de ses cousins. Lui-​​même y est allé à l’école.

Pour cet ancien soldat, quelque chose ne tourne pas rond entre l’image d’une armée qui se veut la plus morale, selon le slogan de ses chefs, et ce qu’elle fait dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens. « Ce qui nous effarait, c’était de voir l’ignorance des Israé­liens, en général, dit-​​il. Ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait à Hébron. Et je savais que le fait de quitter l’armée ne suf­firait pas à laisser der­rière moi ce que j’avais fait. »

En mars 2004, avec 65 autres soldats, ils décident donc d’amener « Hébron à Tel-​​Aviv » par le biais d’une expo­sition, dans la capitale israé­lienne, de photos et de témoi­gnages de soldats ayant servi dans la ville pales­ti­nienne de Cis­jor­danie. « C’était un cri, un appel à l’aide. »

« Breaking the silence » est alors née. Le succès dépasse leurs espé­rances. L’exposition attire 7 000 visi­teurs et leur vaut une série d’articles dans la presse. En juillet 2004, ils sont invités à la pré­senter à la Knesset. « Les gens aussi vou­laient com­prendre. Notre his­toire dépassait le cadre de notre groupe. Alors, on a décidé d’amener Tel-​​Aviv à Hébron. » Par la suite, ils orga­nisent des voyages guidés dans les Ter­ri­toires palestiniens.

Pour Yehuda Shaul, ce n’est qu’un début. Il se lance dans un autre combat : la lutte contre le silence de la société israé­lienne sur la colo­ni­sation. Il recueille les témoi­gnages de soldats sur leurs mis­sions de routine et leur impact sur la vie quo­ti­dienne des Pales­ti­niens dans les Ter­ri­toires occupés. « Une réalité qui n’est pas reflétée par les médias israé­liens, affirme-​​t-​​il. L’information que nous donnons par ces témoi­gnages rend les faits quo­ti­diens per­pétrés dans l’arrière-cour d’Israël acces­sibles à un large public. »

« “Breaking the silence” n’est pas une orga­ni­sation de défense des droits de l’homme, assure-​​t-​​il tou­tefois. On a tous, Israé­liens et Pales­ti­niens, per­pétré des vio­la­tions des droits de l’homme. Le sujet, c’est l’occupation. On ne peut pas être dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens et ne pas voir les Pales­ti­niens en tant qu’êtres humains. On veut que la société se réveille et qu’elle com­prenne qu’on ne peut pas à la fois continuer à colo­niser et res­pecter les bar­rières morales, le code éthique que les forces de défense israé­liennes se sont fixé. »

L’opération « Plomb durci » à Gaza en décembre 2008-​​janvier 2009 a atteint selon lui le sommet de cette hypo­crisie qu’il dénonce. « Les codes de bonne conduite de l’armée n’ont pas été res­pectés, dit-​​il. Un seul exemple : les soldats avaient comme consigne : si vous avez un doute quel­conque, tirez », quitte à tuer de nom­breux civils. Sans parler de l’usage de bombes au phos­phore, interdit dans les zones d’habitation de civils.

Le 15 juillet 2009, l’ONG publia les témoi­gnages des soldats ayant par­ticipé à l’opération « Plomb durci » dans la bande de Gaza. « On a pré­senté les faits aux Israé­liens et on leur a dit : c’est à vous de prendre vos res­pon­sa­bi­lités. On leur tend un miroir en espérant pro­voquer un débat sur l’occupation. »