Un gouvernement d’union ?

Camille Mansour, Pour la Palestine n°52, vendredi 19 janvier 2007

Scène politique palestinienne /

« Qu’on le déplore ou non, le Hamas a été élu par la popu­lation pales­ti­nienne pour son pro­gramme de lutte contre la cor­ruption et pour mettre en place l’État de droit. A l’inverse la com­mu­nauté inter­na­tionale autorise ouver­tement un méca­nisme tota­lement arbi­traire de contour­nement de l’aide, sous pré­texte d’humanitaire… On va donner de l’argent à cer­tains fonc­tion­naires, pas à d’autres ; à cer­tains partis poli­tiques, pas à d’autres. C’est la cor­ruption ins­ti­tu­tion­na­lisée par l’Union européenne. »

Pour la Palestine : Comment interprétez-​​ vous l’agression israé­lienne à Beit Hanoun et quelle est la finalité de la guerre israé­lienne qui se poursuit à Gaza ?

Camille Mansour : L’état d’esprit de l’armée israé­lienne, surtout après la guerre du Liban, est de ne pas per­mettre que des roquettes soient tirées sur le sol israélien. Il est pro­bable que le bom­bar­dement d’une maison civile avec un obus de 155 mm ait été volon­taire, pour envoyer un aver­tis­sement. Ce n’est ni un hasard, ni une erreur, mais typique du com­por­tement israélien, avec l’arrogance de la force. En premier lieu, il faut remonter au redé­ploiement de Gaza il y a qua­torze mois. La stra­tégie d’Ariel Sharon était alors de gagner du temps. Il devait faire un pas dans le sens de la diplo­matie inter­na­tionale, donner un gage aux États-​​ Unis qui lui per­met­trait d’échapper à la Feuille de route. Dire aux Amé­ri­cains : « moi, j’évacue », sans aucune coor­di­nation avec l’Autorité pales­ti­nienne, lui a permis d’occuper le devant de la scène pendant deux ans et de mettre Israël en position de force pour déve­lopper la colo­ni­sation en Cis­jor­danie et dans le grand Jéru­salem. Le siège de Gaza s’est pour­suivi et l’argument israélien de dire que bien qu’ils aient libéré Gaza, les opé­ra­tions armées anti-​​israéliennes ont continué à partir de ce ter­ri­toire, n’est pas valide. D’une part, Gaza reste une grande prison : le redé­ploiement autour de la bande de Gaza et son encer­clement par terre, air et mer n’équivalent aucu­nement à une libé­ration. D’autre part, les Accords d’Oslo recon­nais­saient que Gaza et la Cis­jor­danie consti­tuent une seule unité ter­ri­to­riale. Ce qui signifie que la lutte pour l’indépendance reste légitime sur l’ensemble des ter­ri­toires pales­ti­niens. Savoir si les tirs de roquettes sont effi­caces ou contre-​​productifs, s’il faut recourir ou non à la lutte armée à l’intérieur des ter­ri­toires occupés, est un débat intra­pa­les­tinien. On peut alerter sur leurs consé­quences néfastes à tel moment ou tel autre, mais du point de vue du droit inter­na­tional, la lutte armée pour la libé­ration du ter­ri­toire est légitime. Cette légi­timité donne des droits et des devoirs aux Pales­ti­niens dans la lutte pour l’indépendance : celui de ne pas tirer sur des popu­la­tions civiles et de res­pecter la sou­ve­raineté du ter­ri­toire israélien. Il est dif­ficile de convaincre les Pales­ti­niens que les opé­ra­tions mili­taires israé­liennes sont la consé­quence de ces tirs de roquettes. La dis­pro­portion est tel­lement frap­pante dans les niveaux de des­truction. On voit bien que la finalité des opé­ra­tions de l’armée israé­lienne est d’amener les Pales­ti­niens à la capi­tu­lation et d’instrumentaliser l’appui amé­ricain en jouant sur le plan diplo­ma­tique la carte de l’autodéfense afin de jus­tifier l’extension de la colo­ni­sation. Celle-​​ci n’est en aucun cas une réponse à la vio­lence parce qu’elle porte pré­judice aux négo­cia­tions sur le statut défi­nitif des fron­tières de l’État palestinien.

PLP : La for­mation du gou­ver­nement du Hamas a été l’autre pré­texte israélien pour encercler la Palestine.

C.M. : Déjà les Pales­ti­niens sont punis depuis de nom­breuses années. Il n’y a pas eu de progrès dans les négo­cia­tions avec les Israé­liens, il n’y a pas eu d’arrêt de la colo­ni­sation, ni du mur… Ils élisent Hamas et la com­mu­nauté inter­na­tionale, surtout l’Europe, vont les punir encore plus, encou­ra­geant les Israé­liens à continuer l’occupation, à amplifier la colo­ni­sation au pré­texte du gou­ver­nement Hamas. Qu’on punisse le Hamas en gelant les négo­cia­tions de paix, on peut le com­prendre. Mais punir les ensei­gnants parce qu’ils enseignent, les fonc­tion­naires parce qu’ils imma­tri­culent des voi­tures ou sur­veillent les travaux publics, les poli­ciers parce qu’ils limitent la cri­mi­nalité quo­ti­dienne ! Qu’est-ce qu’on cherche ? On veut encou­rager l’incivisme après avoir condi­tionné pendant des années l’aide à Arafat au respect de l’État de droit. Qu’on le déplore ou non, le Hamas a été élu par la popu­lation pales­ti­nienne pour son pro­gramme de lutte contre la cor­ruption et pour mettre en place l’État de droit. A l’inverse la com­mu­nauté inter­na­tionale autorise ouver­tement un méca­nisme tota­lement arbi­traire de contour­nement de l’aide, sous pré­texte d’humanitaire… On va donner de l’argent à cer­tains fonc­tion­naires, pas à d’autres ; à cer­tains partis poli­tiques, pas à d’autres. C’est la cor­ruption ins­ti­tu­tion­na­lisée par l’Union euro­péenne. Si l’aide reprend après la for­mation d’un gou­ver­nement d’unité nationale, l’UE va de nouveau prêcher pour l’État de droit qu’elle aura elle-​​même contribué à affaiblir. Qu’est ce qu’on veut des Pales­ti­niens  ? Depuis vingt, trente ans, l’histoire de l’Europe avec la Palestine, c’est l’histoire de la condi­tion­nalité. A chaque étape, une nou­velle condition est posée pour trouver un pré­texte pour ne pas agir. Qu’est-ce que l’aide, au fond ? C’est financer l’occupation ! Tant qu’on ne veut pas faire payer à Israël le coût de l’occupation, l’Europe paie. Les Pales­ti­niens n’auraient pas besoin d’aide s’ils contrô­laient leurs res­sources et leurs fron­tières, si le capital pales­tinien et les hommes d’affaires, qui se trouvent à l’extérieur, pou­vaient investir librement. Il sub­siste une vitalité éton­nante, y compris aujourd’hui, dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Il y a dix jours, il y avait une expo­sition sur les tech­no­logies de l’information à Ramallah. Au moins une cin­quan­taine de sociétés pales­ti­niennes d’informatique y expo­saient et il y avait un monde fou.

PLP : Comment analysez-​​vous le blocage poli­tique inter-​​palestinien et comment en sortir ?

C.M. : Le pré­sident Abbas a fait preuve de sagesse en tenant à ce que les élec­tions aient lieu en janvier dernier. Le pro­blème c’est que le Fatah, en crise, n’était pas prêt pour les élec­tions. Il n’a pas pu tenir son congrès, ni des pri­maires. Après les élec­tions, nous avions un parti qui n’acceptait pas sa défaite et un autre qui, surpris par sa vic­toire, ne savait pas comment la capi­ta­liser. Des erreurs ont été com­mises de part et d’autre, y compris de la pré­si­dence. Au len­demain des élec­tions, il était légitime que le Hamas constitue le gou­ver­nement. Mais, un an aupa­ravant, le pré­sident Mahmoud Abbas avait été élu par le peuple pour quatre ans. Il y avait donc, comme en France durant la coha­bi­tation, deux légi­ti­mités sur des posi­tions diver­gentes. Il fallait que la com­po­sition du gou­ver­nement per­mette la coha­bi­tation. Or, le pré­sident a accepté ce nouveau gou­ver­nement sans poser aucune condition sur cer­tains aspects de son pro­gramme. Il y avait donc coha­bi­tation, non pas de deux partis poli­tiques, mais de deux pro­grammes contra­dic­toires. C’était inac­cep­table et une erreur. Cela ne veut pas dire que le Fatah aurait dû par­ti­ciper au gou­ver­nement, mais le pré­sident de l’Autorité aurait dû négocier, avec le Premier ministre désigné, un com­promis sur les por­te­feuilles qui néces­sitent des rela­tions quo­ti­diennes avec Israël et le monde exté­rieur : celui des Affaires étran­gères parce qu’on ne peut pas avoir deux poli­tiques étran­gères ; le ministère de l’Intérieur parce qu’il concerne la sécurité des deux parties ; les finances parce qu’elles dépendent de l’aide inter­na­tionale. Pourquoi la pré­si­dence n’a-t-elle pas agi en ce sens en février-​​mars 2006 ? Cer­tains disent que les Amé­ri­cains s’y sont opposés, menaçant de boy­cotter toute per­sonne acceptant de par­ti­ciper à ce gou­ver­nement. Je ne suis pas sûr non plus que le Fatah aurait accepté ce com­promis car il voulait faire échouer le gou­ver­nement du Hamas. C’est là que le boycott inter­na­tional a été nui­sible. Le Fatah, qui est en crise et qui n’est pas unifié, a envisagé ce boycott comme une occasion lui per­mettant d’échapper à la sanction de l’électorat. La poli­tique du Hamas est ado­les­cente à beaucoup d’égards, parce qu’il est arrivé trop vite à la vic­toire. Il doit par­venir à adopter un méca­nisme efficace de prise de décision entre ses trois composantes-​​ les res­pon­sables poli­tiques à Gaza, ceux de l’extérieur et les res­pon­sables mili­taires - qui ne peuvent pas tra­vailler dans la visi­bilité. Se trouver en position de res­pon­sa­bilité exige d’être rapide dans les déci­sions. Quand il était dans l’opposition, il pouvait se per­mettre de prendre un an pour décider de par­ti­ciper aux élec­tions. Aujourd’hui, il est au gou­ver­nement : il doit assurer les salaires, répondre aux urgences, faire marcher l’administration, choisir quelles doivent être les rela­tions avec l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Europe, etc. Or, le Hamas a un vrai pro­blème de lea­dership qui le fait avancer d’un pas, puis reculer d’un autre. Il ne pouvait pas ignorer que les élec­tions se tenaient sous le para­pluie d’Oslo. Concernant les trois condi­tions posées par la com­mu­nauté inter­na­tionale, le Hamas avait des argu­ments  : depuis 1988, l’OLP a reconnu Israël et qu’est-ce qu’elle a obtenu ? Il pouvait dire : « On ne recon­naîtra Israël que dans le cadre d’une recon­nais­sance réci­proque entre deux États indé­pen­dants  ; pas entre un État fort et une Autorité à qui tous les moyens de résister ont été enlevés. » Sur les accords conclus, il ne devait pas dis­cuter. Par principe, tout nouveau gou­ver­nement doit recon­naître les accords inter­na­tionaux conclus par le gou­ver­nement pré­cédent. Mais le gou­ver­nement Hamas aurait pu ajouter de manière per­ti­nente, étant donné le manque total de respect des accords de la part d’Israël : « Nous sommes prêts à appliquer les accords conclus, mais nous nous attendons à ce que les Israé­liens, eux aussi, les appliquent. » Sur la troi­sième condition, la ces­sation de la vio­lence, il pouvait appeler à un cessez-​​le-​​feu pour per­mettre l’ouverture de négo­cia­tions, en rap­pelant le droit des Pales­ti­niens à la résis­tance. Il aurait été pos­sible pour le Hamas d’être plus habile, mais il n’était pas préparé à l’exercice du pouvoir. On ne pouvait pas, après sa vic­toire élec­torale, lui demander de se renier du jour au len­demain et d’adopter les posi­tions du pré­sident Abbas, mais il aurait dû com­prendre, il doit com­prendre, que la poli­tique d’un gou­ver­nement est dif­fé­rente de celle d’un parti. Ceci s’est traduit, dans les négo­cia­tions inter-​​palestiniennes, par des avancées et des reculs, notamment en ce qui concerne la sécurité à Gaza, qui s’est beaucoup dété­riorée pendant plu­sieurs mois.

PLP : L’annonce aujourd’hui, d’un pos­sible accord entre la pré­si­dence et le gou­ver­nement pour former un nouveau gou­ver­nement, n’apporte-t-elle pas une lueur d’espoir ?

C.M. : Les pre­mières ten­ta­tives de rap­pro­chement pour la for­mation d’un gou­ver­nement d’unité nationale se sont pro­duites autour du Document des pri­son­niers, même si celui-​​ci com­porte beaucoup d’ambiguïtés. Mais le Hamas, à ce moment-​​là - c’était trois mois après la for­mation de son gou­ver­nement -, n’était pas encore acculé et pensait qu’il pouvait contourner le boycott de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Il disait : « Nous ne sommes pas des men­diants. On ne va pas recon­naître Israël parce qu’on nous affame. » Il sem­blait d’accord avec un gou­ver­nement d’unité nationale mais en imposant ses condi­tions : le Premier ministre serait Hamas ; pas de recon­nais­sance d’Israël. Cependant la montée de la tension depuis juin dernier avec l’enlèvement du soldat Shalit, l’escalade des frappes mili­taires israé­liennes contre la bande de Gaza et le kid­napping des ministres et députés du Hamas, a en même temps com­pliqué les choses et rendu un accord intra-​​palestinien plus pressant. Aujourd’hui, la for­mation d’un gou­ver­nement ne peut plus se faire sans que la question de l’échange des pri­son­niers soit résolue. S’il y a une libé­ration du soldat Shalit et des détenus pales­ti­niens, il devra y avoir aussi pro­ba­blement un modus vivendi sur un arrêt des hos­ti­lités. De même qu’on ne peut pas ima­giner de constituer un nouveau gou­ver­nement sans régler la question du boycott international.

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© Ala’ Maqta, Arab News

Il est pré­fé­rable que le nouveau gou­ver­nement soit constitué sur un pro­gramme où tous les détails auront été négociés, avant la démission de l’actuel gou­ver­nement. Plu­sieurs fac­teurs s’imbriquent les uns dans les autres. Mais, pour la pre­mière fois, le Hamas a accepté de faire des conces­sions en n’exigeant plus le poste de Premier ministre ; le Hamas et le Fatah semblent dis­posés à former un gou­ver­nement de per­son­na­lités qui ne sont pas connues pour leur enga­gement dans l’un ou l’autre parti. Mahmoud Abbas et Khaled Mecha’al se sont télé­phoné après le mas­sacre de Beit Hanoun. Le Conseil du Fatah qui s’est tenu début novembre a donné tous les pou­voirs à Mahmoud Abbas. Le ministre pales­tinien des Affaires étran­gères était présent à la réunion, début novembre, de la Ligue arabe qui a lancé un appel à la tenue d’une Confé­rence inter­na­tionale sur la base du plan de paix arabe de 2002. Les ministres des Affaires étran­gères de la Ligue arabe, réunis à cette occasion, ont annoncé que les pays arabes ne vou­laient plus par­ti­ciper au boycott des Pales­ti­niens. Cela ne signifie pas qu’ils aient pris leur courage à deux mains pour s’opposer aux États-​​ Unis, mais qu’ils sentent que c’est le moment ou jamais. Les Amé­ri­cains sont embourbés en Irak, ils ont des pro­blèmes au Liban. Bush a perdu les élec­tions au Congrès, il va devoir adapter sa stra­tégie. Va-​​t-​​il chercher à calmer le jeu en Palestine ?

Il y a une réelle oppor­tunité si le Hamas et le Fatah savent s’en saisir. Mais je ne croirai au nouveau gou­ver­nement que lorsqu’il sera constitué, car il y a beaucoup d’aléas surtout sur la question des pri­son­niers et sur le boycott.

PLP : En sup­posant que ce gou­ver­nement soit constitué sur un pro­gramme accep­table par la com­mu­nauté inter­na­tionale, croyezvous qu’Israël soit prêt à faire évoluer sa politique ?

C.M. : C’est la question car beaucoup d’éléments dépendent d’Israël pour que ça marche et il faudra cer­tai­nement plu­sieurs mois. D’autant que le gou­ver­nement d’Olmert est faible. La guerre du Liban a créé de nou­velles condi­tions. Israël est dans une impasse. Son armée tue et après ? On voit bien que cela ne sert à rien. Ils ont beau être les plus forts, il n’y a pas de solution mili­taire au conflit. Les Amé­ri­cains ne sont plus en mesure de créer l’escalade en même temps en Irak, en Palestine, en Syrie, en Iran et au Liban… S’ils reculent en Irak, du point de vue de leur ambition stra­té­gique, est-​​ce qu’ils vont laisser les mains libres aux Israé­liens ou leur demander de faire des conces­sions ? Il sub­siste plein d’incertitudes sur la stra­tégie amé­ri­caine. Au Liban, la tension remonte. Les ministres du Hez­bollah et d’Amal ont démis­sionné du gou­ver­nement. Le conflit de l’Amérique avec l’Iran et la Syrie se passe au Liban. Pour sortir de l’Irak avec le moins de dégâts et amorcer une solution avec l’Iran il fau­drait que Washington se rap­proche de la Syrie. Ces nou­velles donnes n’existaient pas il y a un mois. Quel effet cela va-​​t-​​il avoir en Palestine ? Au vu de la gravité de la situation, je ne crois pas que la situation sécu­ri­taire puisse se dété­riorer davantage en Palestine. L’important, c’est qu’après des mois désas­treux, il y ait enfin une lueur d’espoir dans la poli­tique inté­rieure palestinienne.

Entretien réalisé à Ramallah le 13 novembre 2006 par Monique Etienne.