Un génocide annoncé

Saleh Al Naami, vendredi 18 avril 2008

Des bombes seraient lâchées en d’autres cir­cons­tances, mais lorsque des rabbins influents appellent à l’annihilation totale des Pales­ti­niens, le monde regarde sans ciller

"Tous les Pales­ti­niens doivent être tués ; les hommes, les femmes, les enfants, et même leur bétail". Ceci est un avis reli­gieux émis la semaine der­nière par le rabbin Yisrael Rosen, directeur de l’Institut Tsomet, un ins­titut reli­gieux pour des étudiants et des soldats et établi de longue date dans les colonies israé­liennes de Cis­jor­danie. Dans un article publié il y a deux semaines par de nom­breux journaux reli­gieux israé­liens, et repris par le journal de gauche Haaretz le 26 mars, Rosen affirme qu’il y a des éléments dans la Torah jus­ti­fiant cette prise de position. Rosen, qui a autorité pour émettre des avis reli­gieux pour les Juifs, a écrit que les Pales­ti­niens sont comme le peuple des Ama­lé­cites qui avaient attaqué les tribus juives alors qu’elles allaient à Jéru­salem, sous la conduite de Moïse, après leur fuite d’Égypte. Il a écrit que le Sei­gneur a transmis à la Torah un jugement qui avait autorisé les Juifs à tuer les Ama­lé­cites, et que ce jugement est reconnu comme faisant partie de la juris­pru­dence juive.

L’article de Rosen, qui a fait grand bruit en Israël, incluait le jugement de la Torah : "Anni­hilez les Ama­lé­cites du début jusqu’à la fin. Tuez-​​les, et dépouillez-​​les de toutes leurs pos­ses­sions. Ne leur montrez aucune pitié. Tuez sans arrêt, l’un après l’autre. Ne laissez aucun enfant, aucune plante, aucun arbre. Tuez leur bétail, des cha­meaux aux ânes". Rosen ajoute que les Ama­lé­cites ne forment pas une race ni une religion par­ti­cu­lière, mais regroupe plutôt tous ceux qui haïssent les Juifs pour des raisons reli­gieuses ou natio­nales. Rosen va jusqu’à dire que les "Ama­lé­cites exis­teront tant qu’il y aura des Juifs. A toute époque, les Ama­lé­cites sur­giront parmi d’autres races pour attaquer les Juifs, et de ce fait la guerre à leur encontre doit être globale". Il recom­mande l’application du "jugement des Ama­lé­cites" et dit que les Juifs doivent mettre en oeuvre l’application de ce jugement à toute époque, car c’est "un com­man­dement divin".

Rosen n’hésite pas à définir les Pales­ti­niens comme les "Ama­lé­cites de notre époque". Il écrit : "Ceux qui tuent des étudiants alors qu’ils récitent la Torah, et envoient des mis­siles sur la ville de Sdérot, qui sèment la terreur parmi les hommes et les femmes. Ceux qui dansent sur le sang versé sont les Ama­lé­cites, et nous devons y répondre avec haine. Nous devons extirper toute trace d’humanitarisme à leur sujet, pour nous per­mettre d’en sortir vic­to­rieux".

Le véri­table outrage, c’est que la plupart des rabbins auto­risés à émettre des avis reli­gieux par­tagent les vues du rabbin Rosen, comme l’a confirmé le journal Haaretz. A la tête de tous ceux par­ta­geant ces vues, on trouve le rabbin Mor­dechai Eliyahu, qui repré­senté l’autorité la plus reconnue au sein du mou­vement reli­gieux en Israël, et qui a été le rabbin en chef de l’Est d’Israël. L’opinion de Rosen est également par­tagée par le rabbin Dov Lior, pré­sident du Conseil des rabbins de Judée et Samarie (la Cis­jor­danie), et le rabbin Shmuel Eliyahu qui est le rabbin en chef de Safed et can­didat au poste de rabbin en chef d’Israël. Un certain nombre de poli­ti­ciens israé­liens ont également fait état de leur appro­bation à ce sujet, y compris Uri Lubiansky, le maire de Jéru­salem.

Il n’y a aucun doute en Israël sur le fait que l’attaque d’une école reli­gieuse à Jéru­salem il y a trois semaines et au cours de laquelle huit étudiants juifs furent tués, a constitué un pivot quant à l’émission d’avis reli­gieux de nature raciste et hai­neuse de la part des auto­rités reli­gieuses juives. Le jour d’après l’attentat de Jéru­salem, un certain nombre de rabbins conduits par Daniel Satobsky a émis un avis adressé à la jeu­nesse juive et "à tous ceux croyant en la Torah", selon lequel il fallait se venger sur les Pales­ti­niens le plus rapi­dement pos­sible. Une semaine après, un groupe de rabbins influents a émis un avis reli­gieux per­mettant à l’armée israé­lienne de bom­barder les zones civiles pales­ti­niennes. Cet avis est émis par "l’Association des rabbins de la Terre d’Israël", et il décrète que les lois reli­gieuses juives per­mettent le bom­bar­dement de zones pales­ti­niennes d’habitation civile dès lors qu’elles sont une source d’attaques contre des zones rési­den­tielles juives. Il précise que "lorsque les rési­dents de villes avoi­sinant les implan­ta­tions et les loca­lités juives envoient des roquettes sur les implan­ta­tions juives avec un objectif de tuer et de détruire, la Torah autorise l’envoi de roquettes sur les sources des roquettes, même si des civils y résident".

L’avis en question ajoute qu’il est parfois néces­saire de répondre en bom­bardant immé­dia­tement les points d’origine des coups de feu, sans en avertir préa­la­blement la popu­lation pales­ti­nienne. Il y a une semaine, le rabbin Eliyahu Kin­vinsly qui repré­sente le second plus haut niveau des auto­rités reli­gieuses du mou­vement orthodoxe, a émis un avis reli­gieux inter­disant l’emploi d’Arabes, notamment dans les écoles reli­gieuses. Cet avis reli­gieux fait suite à un autre avis émis par le rabbin Lior inter­disant l’emploi d’Arabes comme la location à ceux-​​ci d’appartements rési­den­tiels dans des quar­tiers juifs. En vue de ren­forcer l’ambiance per­mettant à des orga­ni­sa­tions juives extré­mistes de continuer à attaquer les citoyens pales­ti­niens, le rabbin Israël Ariel, l’un des rabbins les plus renommés du com­plexe de colonies situées en Cis­jor­danie, a émis récemment un avis reli­gieux inter­disant aux Juifs reli­gieux impliqués dans des attaques contre des Pales­ti­niens de se pré­senter devant les juri­dic­tions civiles israé­liennes. Selon cet avis, ils doivent au contraire exiger d’être pré­sentés devant des tri­bunaux reli­gieux de la Torah, qui jugent selon les lois reli­gieuses juives.

Le journal Haaretz a noté que ce que le rabbin Ariel tentait de faire passer via son avis reli­gieux était en réalité déjà mis en oeuvre. Le premier cas est arrivé au tri­bunal de Kfar Saba qui a ordonné la relaxe d’une jeune femme juive dénommée Tsevia Teshreal, qui avait attaqué un fermier pales­tinien au cœur de la Cis­jor­danie. Et il y a des auto­rités reli­gieuses juives qui glo­ri­fient le meurtre et célèbrent les louanges de ter­ro­ristes, telles que le rabbin Yitzhaq Ginsburg, un grand rabbin en Israël qui a publié un livre intitulé "Baruch ce héros", en mémoire de Baruch Gold­stein qui a commis le mas­sacre de la mosquée Ibrahimi en 1994, lorsqu’il a ouvert le feu et tué 29 Pales­ti­niens alors qu’il étaient en train de faire la prière de l’aube, à Hébron dans la partie sud de la Cis­jor­danie. Ginsburg estime son action "hono­rable et glo­rieuse".

Le danger repré­senté par de telles opi­nions reli­gieuses est basé sur le fait que les auto­rités reli­gieuses les émettant béné­fi­cient d’un grand respect parmi la jeu­nesse reli­gieuse juive. Alors même que seulement 28 % de la popu­lation d’Israël est reli­gieuse, plus de 50 % des Israé­liens se défi­nissent comme conser­va­teurs et accordent un grand crédit aux avis émis par les auto­rités reli­gieuses juives. Selon une étude menée par le Dépar­tement des Sciences sociales à l’Université Bar Ilan (ndt : uni­versité reli­gieuse), plus de 90 % de ceux qui se disent reli­gieux estiment que si les lois étatiques et les consignes gou­ver­ne­men­tales sont sans rapport avec le contenu des avis reli­gieux émis par les rabbins, alors ils doivent outre­passer les pre­mières et agir confor­mément aux secondes.

Ce qui permet à ces avis reli­gieux racistes d’avoir un impact bien plus étendu et appro­fondi, c’est qu’au cours de la der­nière décennie les adeptes du courant reli­gieux sio­niste, qui forment 10 % de la popu­lation, ont tenté de prendre le contrôle de l’armée et du com­plexe sécu­ri­taire. Ils y arrivent en se portant volon­taires pour servir dans les unités spé­ciales de combat. Le porte-​​parole de l’armée israé­lienne dit que, alors que le pour­centage des adeptes de ce courant est faible au regard du découpage démo­gra­phique de l’État, ils repré­sentent plus de 50 % des offi­ciers de l’armée israé­lienne et plus de 60 % des com­man­dants des unités spé­ciales. Selon un sondage effectué par le Centre inter­dis­ci­pli­naire d’Herzliya auprès d’officiers et soldats reli­gieux et publié l’année der­nière, plus de 95 % des offi­ciers et soldats reli­gieux disent qu’ils exé­cu­teront les ordres du gou­ver­nement élu et des diri­geants au sein de l’armée seulement s’ils sont en adé­quation avec les opi­nions reli­gieuses émises par les rabbins influents et les auto­rités reli­gieuses.

Wasil Taha, un Arabe membre de la Knesset relevant du parti Tajammu dirigé par Azmi Bishara, dit que ces avis reli­gieux mènent à ce que des crimes soient commis. Il men­tionne les avis reli­gieux émis par plu­sieurs rabbins dans les années mi-​​1995, qui ont conduit à l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin à l’époque. Il pose la question : "Si c’est ce qui arrive lorsque les avis reli­gieux incitent à des attaques contre des diri­geants juifs tels que Rabin, quelle sera la situation lorsqu’ils inci­teront à des attaques contre les diri­geants pales­ti­niens et le public pales­tinien ? ". "Nous, les diri­geants arabes, avons com­mencé à nous sentir moins en sécurité après ce flot d’avis reli­gieux, et nous nous rendons compte que cette question exige une grande attention lors de nos dépla­ce­ments, car nous sommes cer­tains qu’il y a des gens qui cherchent à mettre en oeuvre ces avis" a-​​t-​​il déclaré à Al Ahram Weekly.

Taha rejette les ques­tions au sujet du rôle du gou­ver­nement et des res­pon­sables poli­tiques au niveau d’une confron­tation avec ces avis reli­gieux extré­mistes, en disant : "Les ministres du gou­ver­nement israélien et les membres de la Knesset sont en com­pé­tition lorsqu’il s’agit de monter les gens contre les Pales­ti­niens, et ils n’hésitent pas à menacer d’expulsion les Pales­ti­niens qui vivent sur leur propre terre en Israël et qui dis­posent de la natio­nalité israé­lienne à l’extérieur des fron­tières d’Israël, exac­tement comme l’ont fait l’ex-vice Premier ministre Avidgor Lie­berman et le député Effi Eitam". Il note que les citoyens pales­ti­niens en Israël ont com­mencé à prendre de larges mesures de pré­caution depuis l’émission de ces avis reli­gieux, y compris des mesures sécu­ri­taires autour des mos­quées et des bâti­ments publics, et en informant les offi­ciels lorsqu’ils font des mani­fes­ta­tions publiques, de façon à ce que les membres de ces orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes juives soient empêchés d’attaquer les par­ti­ci­pants à ces mani­fes­ta­tions. Taha indique que les couches de la popu­lation pales­ti­nienne les plus sus­cep­tibles d’attaques sont celles vivant au sein de diverses villes habitées tant par les Juifs que les Arabes, telles que Haïfa, Jaffa, Lod, Ramlé et Jéru­salem.

L’écrivain et cher­cheur pales­tinien Abdel Hakim Mufid, de la ville de Umm Al Fahem (ndt : ville arabe en Israël), est d’avis que les rabbins ont gagné une influence majeure en raison de l’adéquation entre la rhé­to­rique offi­cielle et celle des rabbins. Mufid note que les ins­ti­tu­tions israé­liennes offi­cielles n’ont pas tenté de faire face à la rhé­to­rique "fas­ciste" exprimée dans ces avis reli­gieux, et ce même si elles sont en mesure de le faire. Il indique au Weekly : "La plupart des rabbins qui émettent des avis reli­gieux de nature tyran­nique sont des employés offi­ciels au sein d’institutions étatiques, et y per­çoivent leurs salaires. Et l’État n’a pas recherché leur res­pon­sa­bilité quant à l’émission de ces avis, et n’a pas non plus cherché à les interdire".

Mufid précise que, lorsque les ins­ti­tu­tions poli­tiques offi­cielles sont en situation de crise, le consensus sio­niste est lar­gement ren­forcé par ces avis reli­gieux ; il donne comme exemple ceux émis par le rabbin Meir Kahane au début des années 1980 en vue de jus­tifier son appel à expulser de force tous les Pales­ti­niens. Mufid ajoute qu’Israël encourage en pra­tique tous ceux qui tuent des Pales­ti­niens, et sou­ligne la façon dont le gou­ver­nement israélien a traité le cas des recom­man­da­tions de la Com­mission Orr qui a mené une enquête sur le meurtre de 13 Pales­ti­niens détenant la natio­nalité israé­lienne en octobre 2000. Le gou­ver­nement a fait clore le dossier, alors même que la com­mission a confirmé que la police avait agi avec bru­talité à l’encontre de citoyens pales­ti­niens. Mufid émet l’idée que, ce qui rend la rhé­to­rique raciste portée par les rabbins si influente, c’est le silence de la gauche et l’absence de mobi­li­sation directe pour la combattre.