Un été chaud au Proche-​​Orient (II)

Alain Gresh, samedi 31 juillet 2010

Après avoir fait le point sur la situation en Afgha­nistan, en Irak et en Iran, je vou­drais revenir sur deux autres dos­siers brû­lants, Israël-​​Palestine et Liban.

A la suite de quoi, je sus­pends mon blog pour le mois d’août et je sou­haite à chacun d’entre vous d’excellentes vacances.

Les pres­sions (notamment des Etats-​​Unis et de la France) s’accentuent sur l’Autorité pales­ti­nienne pour qu’elle ouvre des négo­cia­tions directes sans condi­tions préa­lables avec le gou­ver­nement israélien. « Sans condi­tions », cela veut dire malgré la pour­suite de la colo­ni­sation et sans aucune garantie que Benyamin Neta­nyahou accepte le principe d’un retour aux fron­tières de 1967. La direction pales­ti­nienne repren­drait ainsi un « pro­cessus de paix » com­mencé il y a des années et dont tout le monde sait qu’il se résume à un pro­cessus sans paix. Rap­pelons que, déjà à Anna­polis, en novembre 2007, la com­mu­nauté inter­na­tionale s’était engagée à relancer un pro­cessus de paix qui devait déboucher sur un Etat pales­tinien avant la fin 2008. Les pro­messes n’engagent que ceux qui y croient… On peut aussi noter que le gel de la colo­ni­sation décidé par le gou­ver­nement israélien est un pur trompe-l’œil, non seulement parce que celle-​​ci s’est pour­suivie à Jérusalem-​​Est, mais aussi parce que les 3 000 loge­ments auto­risés pendant cette période de « gel » dépassent la moyenne annuelle des loge­ments construits les années anté­rieures dans les ter­ri­toires occupés.

La Ligue arabe a adopté le 29 juillet, comme à son habitude, une de ses posi­tions hypo­crites, qui consiste à déclarer que les Arabes sont prêts aux pour­parlers directs israélo-​​palestiniens, dès que… Mahmoud Abbas sera d’accord. Pris entre leur volonté de ne pas heurter les Etats-​​Unis et leurs opi­nions qui refusent des pour­parlers sans contenu, les diri­geants arabes naviguent à vue, plutôt que de tenter de bâtir un rapport de forces qui per­met­trait de faire reculer Washington et Tel-​​Aviv. On com­prend pourquoi le dis­cours iranien, celui du Hamas et du Hez­bollah ont une telle audience dans les opi­nions publiques.

Un article de Laurent Zec­chini dans Le Monde (29 juillet), et curieu­sement intitulé « La Cis­jor­danie profite (sic !) de la coor­di­nation entre Israé­liens et Pales­ti­niens » (non dis­po­nible en accès libre sur le site LeMonde​.fr), met en lumière l’ampleur de la coopé­ration sécu­ri­taire entre l’Autorité et les ser­vices de ren­sei­gnement israé­liens, coopé­ration dont ne profite (sur le plan écono­mique) qu’une petite minorité, notamment à Ramallah (lire Sandy Tolan, « Ramallah, si loin de la Palestine », Le Monde diplo­ma­tique, avril 2010). Le fait que l’Autorité pales­ti­nienne muselle les voix de l’opposition et tout sim­plement les voix dis­si­dentes, ou reporte les élec­tions muni­ci­pales prévues en juillet, ne soulève aucune remarque des bailleurs de fonds euro­péens et amé­ricain, il est vrai que ce sont ceux-​​là même qui ont récusé le résultat des élec­tions de janvier 2006 qui avaient donné la vic­toire au Hamas. La trans­for­mation de l’Autorité en un pseudo-​​Etat fondé sur la force des mou­kha­barat (les ser­vices de ren­sei­gnement), à l’image de l’Egypte ou de la Jor­danie, ne choque évidemment pas les pays qui défendent le pré­sident Mou­barak ou le roi Abdallah.

A Gaza, qua­lifiée de « prison à ciel ouvert » par le premier ministre bri­tan­nique David Cameron, grâce avant tout à l’action des mili­tants de la flot­tille de la paix, le blocus a été légè­rement allégé, apportant la preuve que des actions déter­minées de citoyens peut obtenir des résultats concrets, là où les décla­ra­tions léni­fiantes des Etats-​​Unis et de l’Union euro­péenne restent lettre morte. Le passage avec l’Egypte est un peu plus facile, à condition de dis­poser d’un pas­seport pales­tinien : la jour­na­liste Amira Hass nous apprend que l’Autorité pales­ti­nienne elle-​​même, en refusant d’octroyer des pas­se­ports pales­ti­niens aux res­sor­tis­sants de Gaza, contribue à l’enfermement de ce ter­ri­toire (« The Pales­tinian Authority is impri­soning Gazans », Haaretz, 28 juillet).

Pendant ce temps, les auto­rités de Gaza, isolées et boy­cottées, à tort, comme l’écrit Chris Patten, ancien membre (bri­tan­nique) de la Com­mission euro­péenne, dans le Financial Times du 28 juillet (« To avert disaster, stop iso­lating Hamas »), ne trouvent rien de mieux à faire que de ren­forcer l’ordre isla­mique, s’occupant de la manière dont s’habillent les femmes ou leur inter­disant de fumer le nar­guilé dans les cafés.

Sur la flot­tille, signalons le cou­rageux papier de Roger Cohen dans le New York Times, qui s’interroge sur l’Américain oublié (« The for­gotten Ame­rican », 29 juillet), ce citoyen turco-​​américain assassiné par les forces israé­liennes et dont les médias amé­ri­cains ne se sou­cient guère. Rap­pelons l’indignation (tout à fait jus­tifiée) qui avait accom­pagné le meurtre de Leon Klin­ghofer, lors de la prise d’otages sur le paquebot Achille Lauro en 1985 par un com­mando palestinien.

Sur l’usage de la vio­lence, qui a été débattu sur ce blog, l’association israé­lienne B’Tselem a publié une étude qui montre comment l’armée israé­lienne s’oppose aux mani­fes­ta­tions non-​​violentes. (« Army uses legal mea­sures to quell demons­tra­tions against the Sepa­ration Barrier », 15 juillet 2010).

Autre signe du dur­cis­sement inté­rieur de la poli­tique israé­lienne, la décision du gou­ver­nement de « pro­longe® de vingt ans le secret sur les archives de l’Etat », que rap­porte LeMonde​.fr (28 juillet). « L’historien israélien Tom Segev a dénoncé cette mesure, estimant qu’elle tra­duisait une “ten­dance anti­dé­mo­cra­tique” dans la société israé­lienne. “S’il est légitime de ne pas dévoiler cer­tains noms et de main­tenir le secret sur des sujets ultra­sen­sibles, interdire glo­ba­lement de publier ou même de consulter ces docu­ments, relève d’une démarche anti­dé­mo­cra­tique inquié­tante et d’une volonté de masquer des fautes, voire des crimes de guerre passés”, a-​​t-​​il déclaré à l’AFP. Le maintien du secret a également été dénoncé comme une mesure “arbi­traire et injus­tifiée” par l’Association des droits civiques en Israël. »

Je signale aussi l’appel d’Avraham Burg, ancien pré­sident du par­lement israélien et auteur d’un livre-​​bombe sur Israël, qui appelle à créer un nouveau parti judéo-​​arabe fondé sur un enga­gement total en faveur de l’égalité, sans aucune trace de dis­cri­mi­nation ou de racisme (« A new party of good tidings », Haaretz, 23 juillet).

Je vou­drais aussi inciter les lec­teurs de ce blog à imprimer et à lire le livre de conver­sa­tions de Joseph Algazy avec le grand phi­lo­sophe juif Yechayahou Lei­bovitz, « La mau­vaise conscience d’Israël » ». Ces conver­sa­tions avaient été publiées en France au milieu des années 1990, mais étaient depuis introuvables.

Enfin, lisez aussi la lettre émou­vante de Salah Hamouri (« J’espère que vous lirez cette lettre », 20 juillet), ce pri­sonnier d’opinion franco-​​palestinien détenu depuis plus de cinq ans en Israël et dont le sort n’intéresse ni le gou­ver­nement ni les médias.

Liban

Une forte tension est per­cep­tible au Liban et la visite conjointe que doivent y effectuer le pré­sident syrien Bachar Al-​​Assad (la pre­mière depuis l’assassinat de Rafic Hariri en 2005) et le roi d’Arabie saoudite Abdallah le ven­dredi 30 juillet reflète l’inquiétude face aux pos­si­bi­lités de nou­velles explosions.

Il y a eu d’abord, au début du mois de juillet, les ten­sions entre des vil­la­geois du Sud et des éléments de la Finul, notamment le contingent français. La méfiance s’est ren­forcée parmi la popu­lation chiite et dans le Hez­bollah à l’égard de la France que l’on soup­çonne de col­lusion avec Israël et de vouloir imposer le désar­mement du Hez­bollah. Ces inci­dents reflètent la perte de crédit de Paris dans la région depuis plu­sieurs années. Le temps n’est plus où la France dis­posait d’un crédit grâce à sa poli­tique indé­pen­dante à l’égard des Etats-​​Unis et d’Israël… Et les agi­ta­tions hys­té­riques sur l’islam, le foulard, la burqa ne contri­buent pas à rehausser son prestige.

Autre sujet, le Tri­bunal spécial pour le Liban créé par les Nations unies pour enquêter sur l’assassinat de Rafic Hariri. Selon Hassan Nas­rallah, le secré­taire général du Hez­bollah, le tri­bunal devrait inculper cet automne des membres de son parti (il avait déjà évoqué cette pos­si­bilité en mars 2010). Les accu­sa­tions contre le Hez­bollah ne sont pas nou­velles ; elles remontent au moins à octobre 2007 (« Le Hez­bollah et l’assassinat de Rafic Hariri » et semblent avoir été relayées très tôt notamment par les ser­vices de ren­sei­gnement français. A titre anec­do­tique, on pourra lire un des der­niers SAS, La liste Hariri, de Gérard De Vil­liers qui défend cette thèse.

J’ai déjà exposé, dans l’envoi sur le Hez­bollah et l’assassinat de Rafic Hariri, les doutes que sou­levait cette hypo­thèse. Remar­quons aussi comment les res­pon­sables poli­tiques occi­dentaux et ceux du tri­bunal accu­saient le régime syrien en 2005-​​2007, affirmant qu’ils dis­po­saient de témoins fiables et de preuves solides. Ces preuves semblent s’être dis­soutes et le tri­bunal refuse d’interroger les témoins sur leurs fausses dépositions.

Il est bien clair que les infor­ma­tions du tri­bunal lui viennent pour l’essentiel des ser­vices de ren­sei­gnement occi­dentaux et israé­liens. Peut-​​on vraiment s’y fier ? D’autant que, ces der­nières semaines, on apprenait l’arrestation au Liban d’un réseau d’espions israé­liens infiltrés dans les télé­com­mu­ni­ca­tions liba­naises, dont deux dans le groupe Alfa, l’un des deux opé­ra­teurs de télé­phone mobile dans ce pays. Or, semble-​​t-​​il, l’essentiel des preuves dont dis­po­serait le tri­bunal concernent des conver­sa­tions sur télé­phone mobile inter­ceptées (par qui ?).

Au Proche-​​Orient, comme dans le reste du monde d’ailleurs, tout n’est pas « complot ». Mais il existe aussi des com­plots et des mani­pu­la­tions. Alors que nous allons vers le ving­tième anni­ver­saire de l’invasion ira­kienne du Koweït (2 août 1990), rap­pelons combien de men­songes furent relayés par la presse occi­dentale (avant qu’elle fasse une grande auto­cri­tique qui ne l’empêchera pas de sombrer à nouveau pendant la guerre du Kosovo ou l’invasion amé­ri­caine de l’Irak en 2003).

Un exemple récent est donné par l’affaire du nau­frage de la cor­vette sud-​​coréenne Cheonan, nau­frage imputé à la Corée du Nord. Le 24 juillet, le site Ria­no­vosti publiait une dépêche, « Cheonan : les experts russes hésitent sur les causes du nau­frage (amiral) ». Il fallut attendre quatre jours avant que Le Monde reprenne l’information. (« Nau­frage de la cor­vette “Cheonan” : des experts russes avancent une hypo­thèse dédouanant la Corée du Nord », par Phi­lippe Pons, 29 juillet, non dis­po­nible en accès libre sur Internet). A ma connais­sance, l’information n’a pas été reprise ailleurs. Même l’AFP ne l’a pas mentionnée.

Le Hez­bollah est un obs­tacle majeur à la poli­tique amé­ri­caine et israé­lienne dans la région. Sa force mili­taire comme le prestige acquis lors de la guerre de 2006 en font une bête à abattre, et les Etats-​​Unis n’ont pas lésiné sur les moyens. L’inculpation de cer­tains de ses membres par le Tri­bunal ser­virait à tenter de jeter le dis­crédit sur l’organisation, à ren­forcer la position d’Israël. Faut-​​il s’étonner que nombre d’observateurs y voient une manipulation ?