Par Eloïse Fonteyn pour PNN, dimanche 1er avril 2012
Le 22 mars 2012, PASSIA (the Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs), un centre de recherche palestinien en relations internationales dirigé par le professeur Mahdi Abdul Hadi, a invité Meir Margalit, élu de la municipalité de Jérusalem (parti Meretz), à donner une présentation sur « Les politiques et pratiques de la municipalité de Jérusalem à l’encontre des Palestiniens ». Pendant sa présentation, Margalit a décrit comment la municipalité, qui est actuellement sous contrôle de l’occupant israélien, cherche à effacer systématiquement toute présence palestinienne à Jérusalem par peur que les tendances démographiques actuelles défient l’hégémonie juive dans la ville.
Meir Margalit est l’un des fondateurs de l’ICAD (Israeli Committee Against House Demolitions), une ONG établie en 1997 pour résister à la démolition israélienne des maisons palestiniennes dans les Territoires occupés. En prenant progressivement conscience des brutalités de l’occupation, l’ICAHD a étendu ses activités de résistance à d’autres secteurs : l’expropriation foncière, l’expansion des colonies, la construction des routes de contournement, les politiques de « fermeture » et de « séparation », les déracinements massifs d’oliviers et d’arbres fruitiers, le Mur de séparation, le siège de Gaza, etc.
Malgré son opposition active aux politiques de la municipalité de l’occupation à l’encontre des Palestiniens, Meir Margalit est critiqué en raison de sa participation dans la coalition municipale par nombre de militants et responsables politiques, pour qui tout engagement dans les élections municipales à Jérusalem est considéré comme une forme de légitimation de l’occupation israélienne sur la partie orientale de la ville.
Pour Meir Margalit, agir à l’intérieur du système est, au contraire, une façon efficace d’avancer la cause palestinienne, de sensibiliser les autres élus à la gravité de la situation d’Apartheid et de transmettre des informations exclusives sur la municipalité de l’occupation à la communauté internationale et aux militants et intellectuels palestiniens. Comme il le dit en guise d’introduction, « je suis dans le mouvement pour combattre le système de l’intérieur. Le combat doit avoir lieu à la fois dedans et dehors ».
De l’intérieur, Dr. Meir Margalit a en effet un rare aperçu sur la gestion et le contrôle israéliens de Jérusalem. Ainsi qu’il l’explique, le principal moteur de la stratégie actuelle de la municipalité de l’occupation est le fait que les Palestiniens représentent un défi démographique important à l’hégémonie juive à Jérusalem. Les dernières statistiques officielles, publiées le 31 décembre 2011, montrent que sur une population de 933 133 habitants, est et ouest inclus, les Palestiniens représentent 360 882 personnes, c’est-à-dire 37,70 % du total. Cette réalité est toutefois susceptible de changer dans un avenir proche du fait que 45.6% des enfants de 8 ans, 44.9% de ceux de 13 ans, et 44.9% de ceux de17 ans sont palestiniens.
Bien que ces statistiques soient parfois contestées, dans la mesure où elles incluent par exemple des Palestiniens pourvus d’un document d’identité israélien mais résidant à l’étranger, l’élu du Meretz pense que les tendances démographiques actuelles montrent que les Palestiniens pourraient remporter les élections municipales d’ici 2020 s’ils décidaient de mettre un terme au boycott.
C’est précisément pour éviter cette éventualité que la municipalité – qui selon Margalit prend probablement ses ordres du bureau du Premier Ministre – a adopté une stratégie visant à la fois à ignorer et à contrôler la population palestinienne de la ville.
D’une part, la municipalité de l’occupation tente d’ignorer la présence palestinienne à Jérusalem en éclipsant systématiquement les éléments composant l’identité, la culture et la géographie palestiniennes de la ville. Les panneaux de signalisation, les noms des rues et les brochures touristiques sont d’éloquentes illustrations de cette politique. Bien que des actes de vandalisme consistant à recouvrir de peinture noire les traductions arabes des noms de lieu peuvent être considérés comme l’expression de formes individuelles de délinquance, une manipulation officielle de la part de la municipalité a lieu lorsque les panneaux signalétiques ne mentionnent que les monuments, les quartiers et les zones résidentielles juives et manquent d’indiquer la direction vers des quartiers ou des monuments arabes. La provocation va jusqu’à donner à des rues se situant à des jonctions sensibles entre l’est et l’ouest des noms martiaux tels que « rue des Brigades de Jérusalem » ou « rue des paras », afin de rappeler sans ambigüité aux résidents palestiniens que les Israéliens sont ceux qui détiennent le pouvoir. Les brochures de promotion du tourisme ne sont pas en reste lorsqu’elles ignorent carrément d’importantes zones palestiniennes ou monuments islamiques dans leur présentation de la ville.
Le contrôle israélien de Jérusalem est aussi assuré par un ensemble de pratiques et de politiques visant à vider la ville de ses résidents palestiniens. D’abord, la municipalité de l’occupation contrôle strictement l’allocation du budget municipal destiné à la prestation de services à Jérusalem Est. Bien que les Palestiniens constituent 37,70 % de la population, la municipalité consacre seulement 8,79 % de son budget à Jérusalem Est, c’est-à-dire 417 767 470 shekels sur un total de 4 751 000 000 shekels. Et alors que 77% des habitants de Jérusalem Est vivent sous le seuil de pauvreté et que 62 % des pauvres de la ville sont palestiniens, ils ne reçoivent que 34% du budget municipal d’aide sociale.
Comme le constate Meir Margalit, « la pauvreté est un moyen de contrôle. Il est plus facile d’assujettir ceux qui doivent se battre au quotidien pour assurer leur survie. La municipalité a clairement pour objectif de maintenir les Palestiniens dans un état de pauvreté ».
En effet, la municipalité de l’occupation n’a visiblement aucune intention d’améliorer la situation. Une étude récente révèle que pour que Jérusalem Est bénéficie du même niveau d’infrastructure que la partie occidentale de la ville, la mairie devrait débourser environ 550 millions de dollars. Or ainsi que le fait remarquer Meir Margalit, « cette somme ne sera jamais accordée, non seulement par manque de motivation mais aussi parce que c’est la meilleure façon d’empêcher les Palestiniens de construire des maisons. En efftet, selon la loi israélienne, aucun permis de construire ne peut être délivré dans une zone qui ne bénéficie pas d’une niveau d’infrastructure suffisant ».
Les mécanismes de zonage, planification et attribution des permis de construire est en effet un autre moyen utilisé par les Israéliens pour affirmer leur contrôle sur Jérusalem. La municipalité place de nombreux obstacles pour éviter la construction de maisons par les Palestiniens, tels que l’obligation de prouver la propriété des terres selon le système israélien plutôt que les coutumes traditionnelle palestiniennes, ou la protection de zones spécifiques comme le district du dénommé « Holy Basin » ou les zones entourant le mur de séparation. Un obstacle majeur est représenté par le délai délibéré dans l’approbation des plans de zonage sur lesquels se fonde la délivrance des permis. Ainsi, le nouveau Master Plan, qui est prêt depuis 2010, n’a toujours pas été approuvé en raison de l’opposition du ministère israélien de l’Intérieur pour qui les 4 000 dunams de terrain résidentiel supplémentaires alloués aux palestiniens sont excessifs. Une autre forme de manipulation a trait à la catégorisation des terres : l’emploi d’une terminologie vague et abstraite telle que « Non possédée par l’Administration foncière israélienne », « Inconnue » ou « Non enregistrée auprès de l’Administration foncière israélienne » est une astuce supplémentaire pour prendre la terre des Palestiniens.
Une autre façon évidente de freiner l’accès des Palestiniens à la propriété foncière est le coût des permis de construire qui peut aller jusqu’à 109 492 shekels pour une maison de 200 m2 sur un terrain d’un-demi dunam, une somme que la plupart des foyers palestiniens ne peut se permettre. C’est un composant clé de « l’arme économique » utilisée par la municipalité contre ses résidents palestiniens, qui s’ajoute aux systèmes de taxations ou aux amendes en cas de construction illégale. Au cours des dix dernières années, ces amendes ont atteint 221 994 201 shekels, une somme qui en plus de peser considérablement sur les revenus des familles palestiniennes, constitue un « business », une manne financière, que personne au sein de la municipalité n’a l’intention de couper.
En niant l’accès des Palestiniens à la propriété et en démolissant leurs maisons, la municipalité de l’occupation tentent en fait de se débarrasser des résidents palestiniens, comme en témoigne également l’invention du concept de « centre de vie » selon lequel ceux d’entre eux passant du temps dans les Territoires occupés pour raison professionnelle, éducative ou de santé, sont menacés de perdre leur permis de résidence à Jérusalem. Néanmoins, alors que de plus en plus de Palestiniens cherchent à vivre du côté « israélien » du Mur, les effets de la politique de « centre de vie » tendent à s’annuler. Le maire de Jérusalem, Nir Barkat, a récemment annoncé que la municipalité était désireuse de rendre à l’Autorité palestinienne (AP) l’ensemble des voisinages palestiniens situés derrière le Mur afin de ne plus avoir à les fournir en services et infrastructures. De même, selon Dr Margalit, la perspective que la majorité actuelle israélienne perde les futures élections municipales pourrait pousser Tel Aviv à se débarrasser des zones palestiniennes de la ville au profit de l’AP afin de réduire le nombre d’électeurs palestiniens.
Pour le conseilleur municipal du Meretz, des progrès sont possible si l’on engage un dialogue pragmatique plutôt qu’idéologique avec la municipalité. « Les Israéliens sont de plus en plus conscients de la force démographique que les Palestiniens représentent dans la ville. S’ils pensent qu’ils peuvent perdre les élections, ils seront prêts à partager Jérusalem. Non pas pour des raisons humanistes, non pas pour condamner l’Apartheid, mais pour assurer leur propre bien-être. Les élus d’extrême droite de la municipalité ne comprennent pas le langage des droits de l’homme ou du droit international, le seul argument qui puisse les convaincre est de voir combien Jérusalem Est leur coûte et ce qu’ils pourraient faire plutôt avec cet argent pour les communautés juives. Nous devons parler leur langue pour avancer notre cause ». D’autant que, pour les prochaines élections municipales prévues pour fin 2013, le maire sortant devra obtenir davantage de votes de la part des parties ultraconservateurs – ce qui peut entrainer un durcissement des discriminations envers les Palestiniens – mais aussi des électeurs arabes, qui auraient alors un moyen de faire pression pour leur droits.
Malgré les nombreuses voix s’opposant à sa participation dans la coalition municipale de l’occupation et la considérable pression qu’il subit de toute part, Dr Margalit continue de croire qu’un « travail important peut être fait de l’intérieur sans pour autant légitimer le statu quo ».
Comme le remarque l’un des participants à la discussion, malgré l’échec des efforts diplomatiques, le temps est venu en effet de renouer le dialogue avec les Israéliens sur la question de Jérusalem afin de partager des idées pratiques, y compris la possibilité de créer une « municipalité fantôme » dirigée par les Palestiniens. « Une forte volonté politique de la part des Palestiniens est essentielle pour sortir de l’impasse ».
Quand on lui rappelle que, selon de nombreux experts, les Palestiniens pourraient obtenir un maximum de 9 sièges sur 31 s’ils décidaient en effet de concourir lors des prochaines élections, Meir Margalit répond qu’ajoutés aux 3 sièges actuellement détenus par le Meretz, ils représenteraient un total de 11 mandats, ce qui est exactement ce que les ultra-orthodoxes détiennent en ce moment – un bon exemple du type de pouvoir qu’une force politique peut obtenir à la municipalité de Jérusalem avec 11 sièges.
Selon Margalit, mettre fin au boycott est la seule solution pour que les Palestiniens ne perdent pas Jérusalem. « Je vous implore de participer aux élections. Vous avez une chance de changer l’histoire, c’est à vous de vous en saisir ».