Un éclair

Uri Avnery – 19 juin 2010, vendredi 25 juin 2010

NUIT. OBS­CURITÉ totale. Pluie bat­tante. Visi­bilité quasi nulle. Et soudain – un éclair. Pendant une fraction de seconde, le paysage s’illumine. Pendant cette fraction de seconde, notre envi­ron­nement devient visible. Il n’est plus comme il était avant. L’ACTION de notre gou­ver­nement contre la flot­tille d’aide pour Gaza fut un éclair de ce genre.

Les Israé­liens vivent nor­ma­lement dans l’obscurité quand il est question de leur per­ception du monde. Mais pendant cet instant, notre envi­ron­nement devint visible, et il apparut effrayant. Puis l’obscurité retomba sur nous, Israël retourna dans sa bulle, le monde dis­parut de notre champ de vision.

Cette fraction de seconde a suffi pour révéler un panorama lugubre. Sur presque tous les fronts, la situation de l’État d’Israël a empiré depuis le dernier éclair.

La flot­tille et l’attaque qu’elle a subie n’ont pas créé ce paysage. Il est là depuis la consti­tution de notre gou­ver­nement actuel. Mais ce n’est même pas à ce moment-​​là qu’a com­mencé la dégra­dation. Elle a com­mencé bien plus tôt.

L’action d’Ehoud Barak et Cie n’a fait que mettre en évidence la situation telle qu’elle est aujourd’hui, et lui a encore donné une nou­velle impulsion dans la mau­vaise direction.

À quoi res­semble le nouveau paysage à la lumière du barak de Barak (“barak” signifie éclair en hébreu.)

EN TÊTE DE LISTE on trouve un fait que per­sonne ne semble avoir encore remarqué jusqu’à présent : la mort de l’Holocauste.

Dans tout le tumulte que cette affaire a causé dans le monde entier, l’Holocauste n’a même pas été évoqué. Il est vrai qu’en Israël il s’est trouvé des gens pour qua­lifier Recep Tayyip Erdogan de “nouvel Hitler” et quelques uns de ceux qui haïssent Israël ont parlé de l’“attaque nazie”, mais l’Holocauste a pra­ti­quement disparu.

Pendant deux géné­ra­tions, notre poli­tique étrangère a fait de l’Holocauste son prin­cipal ins­trument. La mau­vaise conscience du monde déter­minait son attitude à l’égard d’Israël. Les sen­ti­ments de culpa­bilité (fondés) – soit pour des atro­cités com­mises soit pour en avoir détourné les yeux – ont conduit l’Europe et l’Amérique à traiter Israël autrement que toute autre nation – depuis l’armement nucléaire jusqu’aux colonies. Toute cri­tique des actions de notre gou­ver­nement était auto­ma­ti­quement qua­lifiée d’antisémitisme et réduite au silence.

Mais le temps fait son œuvre. De nou­velles tra­gédies ont émoussé la sen­si­bilité du monde. Pour une nou­velle géné­ration, l’Holocauste est l’affaire d’un passé lointain, un cha­pitre d’histoire. Le sen­timent de culpa­bilité a disparu dans tous les pays, à l’exception de l’Allemagne.

L’opinion publique israé­lienne ne s’est pas rendu compte de cela, parce qu’en Israël-​​même la Shoah est vivante et pré­sente. De nom­breux Israé­liens sont les enfants ou les petits-​​enfants de sur­vi­vants de l’Holocauste, et l’Holocauste a imprégné leur enfance. Bien plus, un énorme dis­po­sitif garantit que l’Holocauste ne dis­pa­raîtra pas de notre mémoire, depuis l’école mater­nelle jusqu’aux voyages “là-​​bas”, en passant par les célé­bra­tions et les journées de la mémoire.

En consé­quence, l’opinion publique israé­lienne est choquée de voir que l’Holocauste a perdu son pouvoir en tant qu’instrument poli­tique. Notre arme la plus pré­cieuse s’est émoussée.

LE PILIER CENTRAL de notre poli­tique est notre alliance avec les États-​​Unis. Pour reprendre une phrase chère à Ben­jamin Néta­nyahou (dans un autre contexte) : c’est “le roc de notre existence”.

Pendant de nom­breuses années, cette alliance nous a mis à l’abri de tout pro­blème. Nous savions que nous pou­vions tou­jours obtenir des États-​​Unis tout ce dont nous avions besoin : des armes de la der­nière géné­ration pour conserver notre supé­riorité sur toutes les armées arabes réunies, des muni­tions en temps de guerre, de l’argent pour notre économie, le véto opposé à toutes les réso­lu­tions contre nous du Conseil de Sécurité des Nations unies, le soutien auto­ma­tique de toutes les actions de nos gou­ver­ne­ments suc­cessifs. Tout pays d’importance faible ou moyenne savait que pour avoir accès aux palais de Washington il fallait graisser la patte au portier israélien.

Mais au cours de l’année der­nière, des fis­sures sont apparues dans ce pilier. Pas les petites éraflures ou les éclats super­fi­ciels dus à l’usure mais des fis­sures pro­vo­quées par des mou­ve­ments du sol. L’aversion qu’ont l’un pour l’autre Barack Obama et Ben­jamin Néta­nyahou n’est qu’un symptôme d’un pro­blème beaucoup plus profond.

Le chef de Mossad a déclaré à la Knesset la semaine der­nière : “Pour les États-​​Unis, non avons cessé d’être un atout pour devenir un fardeau.”

Ce fait a été exprimé en termes incisifs par le général David Petraeus, lorsqu’il a déclaré que la pour­suite du conflit israélo-​​palestinien mettait en danger la vie des soldats amé­ri­cains en Irak et en Afgha­nistan. Les mes­sages apai­sants qui ont suivi n’ont pas atténué l’importance de cette mise en garde. (Lorsque Petraeus s’est évanoui cette semaine au cours d’une audition au sénat, il s’est trouvé des Juifs reli­gieux pour y voir une punition divine.)

C’EST non seulement la relation israélo-​​américaine qui a subi un chan­gement fatal, mais la position des États-​​Unis eux-​​mêmes qui est en train d’évoluer dans le mauvais sens, un véri­table signe de mauvais augure pour l’avenir de la poli­tique israélienne.

Le monde est en train de changer, len­tement mais sûrement. Les États-​​Unis sont encore de très loin le pays le plus puissant, mais ils ne sont plus la super­puis­sance omni­po­tente qu’elle était depuis 1989. La Chine bande ses muscles, des pays comme l’Inde et le Brésil deviennent plus forts, des pays comme la Turquie – oui, la Turquie ! – com­mencent à jouer un rôle.

Il ne s’agit pas là d’une affaire d’un an ou deux, mais qui­conque réfléchit à l’avenir d’Israël à échéance de dix, vingt ans doit com­prendre qu’à moins d’un chan­gement fon­da­mental dans notre position, notre position, elle-​​aussi, va s’affaiblir.

SI NOTRE alliance avec les États-​​Unis est un pilier central de la poli­tique israé­lienne, le soutien de la grande majorité de la com­mu­nauté juive mon­diale en est le second.

Pendant 62 ans nous pou­vions compter sur ce soutien les yeux fermés. Quoi que nous fas­sions, presque tous les Juifs du monde se met­taient au garde-​​à-​​vous et saluaient. Dans le feu et dans l’eau, dans la vic­toire ou la défaite, au cours des cha­pitres glo­rieux ou sombres, les Juifs du monde nous appor­taient leur soutien et nous don­naient de l’argent, mani­fes­taient, exerçant des pres­sions sur leurs gou­ver­ne­ments. Sans poser de question, sans esprit critique.

Plus main­tenant. Tran­quillement, presque silen­cieu­sement, des fis­sures sont également apparues dans ce pilier. Les son­dages d’opinion montrent que la plupart des jeunes Juifs amé­ri­cains sont en train de se détourner d’Israël. Ils ne sont pas en train de trans­férer leur loya­lisme de l’establishment israélien vers le camp pro­gres­siste israélien, mais ils sont en train de se détourner d’Israël dans son ensemble.

Cela ne va pas se res­sentir immé­dia­tement non plus. L’AIPAC continue à semer la peur dans les cœurs Washing­to­niens, le congrès va continuer à faire ses quatre volontés. Mais lorsque la nou­velle géné­ration arrivera à des postes clefs, le soutien à Israël se réduira, les poli­ti­ciens amé­ri­cains ces­seront de se mettre à plat ventre et l’administration des États-​​Unis modi­fiera pro­gres­si­vement ses rela­tions avec nous.

DANS NOTRE voi­sinage immédiat aussi de pro­fonds chan­ge­ments se pré­parent, dont cer­tains n’apparaissent pas encore. L’incident de la flot­tille les a révélés.

L’influence de nos alliés ne cesse de se réduire. Ils sont en train de perdre de leur impor­tance, et une ancienne-​​nouvelle puis­sance est en train de monter : la Turquie.

Hosni Mou­barak est tout occupé par ses efforts pour trans­mettre le pouvoir à son fils Gamal. L’opposition isla­mique en Égypte est en train de relever la tête. L’argent saoudien est sur­passé par le nouvel attrait de la Turquie. Le roi de Jor­danie est contraint de s’adapter. L’axe Turquie-​​Iran-​​Syrie-​​Hezbollah-​​Hamas est la puis­sance mon­tante, l’axe Égypte-​​Arabie Saoudite-​​Jordanie-​​Fatah est sur le déclin.

MAIS LE chan­gement le plus important est celui qui se produit dans l’opinion publique inter­na­tionale. Toute attitude de dérision à son égard fait penser à l’un des fameux rica­ne­ments de Staline (“Le pape, combien de divisions ?”)

Récemment, une chaine de télé­vision israé­lienne a diffusé un film fas­cinant sur les femmes volon­taires alle­mandes et scan­di­naves qui affluaient en Israël dans les années 50 et 60 pour vivre et tra­vailler (et quel­quefois se marier) dans les kib­boutz. Israël appa­raissait alors comme une petite nation cou­ra­geuse entourée d’ennemis haineux, un État surgi des cendres de l’Holocauste pour devenir un havre de liberté, d’égalité et de démo­cratie, trouvant son expression la plus sublime dans cette création unique, les kibboutz.

La géné­ration actuelle de jeunes aux idées géné­reuses du monde entier, garçons et filles, qui autrefois se seraient portés volon­taires pour les kib­boutz, se trouve aujourd’hui sur les ponts des navires qui font route vers Gaza opprimée, étouffée et affamée, ce qui touche le cœur de nom­breux jeunes gens. Le David israélien pionnier est devenu un Goliath israélien brutal.

Même un génie manœu­vrier ne pourrait changer cela. Depuis des années main­tenant le monde voit tous les jours l’État d’Israël sur les écrans de télé­vision et à la une des journaux sous la forme de soldats lour­dement armés faisant feu sur des enfants qui lancent des pierres, des canons tirant des obus au phos­phore sur des quar­tiers rési­den­tiels, des héli­co­ptères se livrant à des “élimi­na­tions ciblées”, et main­tenant des pirates atta­quant des navires civils dans les eaux inter­na­tio­nales. Des femmes ter­ro­risées avec des bébés blessés dans les bras, des hommes aux membres amputés, des maisons démolies. Lorsque l’on voit une cen­taine d’images comme celles-​​là pour chaque image qui montre un autre Israël, Israël devient un monstre. C’est d’autant plus vrai depuis que la machine à pro­pa­gande israé­lienne réussit à éliminer toutes les infor­ma­tions rela­tives au camp de la paix israélien.

IL Y A bien long­temps, lorsque je voulais railler la forte pro­pension de nos diri­geants à recourir à la force, je para­phrasais un dicton qui exprime beaucoup de la sagesse juive : “si la force ne marche pas, fais appel à la réflexion.” Pour montrer combien nous, les Israé­liens, sommes dif­fé­rents des Juifs, j’en modi­fiais les termes : “Si la force ne marche pas, emploie encore plus de force.”

Je consi­dérais cela comme une plai­san­terie. Mais, comme cela se produit pour beaucoup de plai­san­teries dans notre pays, c’est devenu la réalité. C’est main­tenant le credo de beaucoup d’Israéliens pri­mitifs, avec à leur tête Ehoud Barak.

En pra­tique, la sécurité de l’État dépend de nom­breux fac­teurs, et la force mili­taire n’est que l’un d’entre eux. Sur le long terme, l’opinion publique mon­diale est plus forte. Le pape dispose de beaucoup de divisions.

À bien des égards, Israël est encore un pays fort. Mais, comme l’a montré l’éclairage soudain sur l’affaire de la flot­tille, le temps ne tra­vaille pas pour nous. Nous devrions appro­fondir nos racines dans le monde et dans la région – ce qui veut dire faire la paix avec nos voisins – pendant que nous dis­posons encore de notre force actuelle.

Si la force ne marche pas, davantage de force ne mar­chera pas néces­sai­rement non plus.

Si la force ne marche pas, la force ne marche pas. Point.