Un écart croissant

Dans toute liste des 100 femmes les plus importantes d’Israël, Ilana Dayan occuperait une place de premier plan.

Uri Avnery, mardi 19 janvier 2016

Dayan (sans rapport avec le général à l’œil bandé) est l’animatrice de l’un des programmes de télévision les plus prestigieux. Tandis que la télévision israélienne en général s’enfonce lentement dans un marais de divertissements “réalités” stupides, son programme, appelé “Uvdah” (“Fait”), émerge comme un modèle de journalisme d’investigation responsable, du genre pour lequel mon ancien magazine hebdomadaire était réputé.

En général, Dayan a toujours été considérée comme légèrement à “ gauche” – dans la mesure ou toute critique intransigeante des pouvoirs est en général considérée comme de gauche.

Maintenant, elle est accusée de servir la droite extrême, quasi fasciste. Choquant.

Au cours du violent débat qui en est résulté, Dayan a fait appel à mon soutien. Pendant 40 ans, mon magazine a porté en en-tête le slogan “Sans peur, sans a-priori”. Dayan prétendait agir selon cette devise.

Cela m’oblige à m’impliquer dans cette discussion – contre mon gré.

LE FOND de cette affaire concerne l’origine même du conflit israélo-palestinien.

Depuis la Guerre des Six-Jours de 1967, Israël occupe, entre autres territoires, la région appelée par les Arabes, beaucoup d’Israéliens et la majeure partie du reste du monde “la Cisjordanie” (en référence au Jourdain) et par le gouvernement israélien et les Israéliens de droite “Judée et Samarie”, le nom biblique.

Presque depuis le début de l’occupation, la droite israélienne s’efforce avec acharnement d’“occuper le terrain” – installant partout des colonies – villes, villages et petits “avant-postes” juifs.

À qui appartiennent officiellement les terres sur lesquelles sont construites les colonies ?

La plupart étaient “terre gouvernementale”. Cela remonte à l’Empire ottoman. Des réserves de terres communales, qui n’appartenaient pas à des fermiers particuliers mais à l’ensemble du village étaient enregistrées sous le nom du Sultan. Sous le “gouvernement de Palestine” britannique elles devinrent “terre gouvernementale”. Lorsque l’armée israélienne a occupé le territoire, le gouvernement israélien n’a fait que mettre la main sur ces propriétés. Ce qui signifie que ces terres sont actuellement détenues au seul profit de colons juifs.

D’autres zones furent simplement expropriées par le gouvernement militaire pour des “raisons de sécurité” ou à des “fins publiques” – puis transférées aux colons.

Beaucoup de ces colonies sont manifestement illégales, même au regard du droit israélien qui prévaut dans ces régions. Mais le droit est très rarement appliqué. Le gouvernement militaire israélien, l’armée et la police soutiennent très ouvertement les colonies, les protègent et les connectent aux réseaux israéliens. Les tribunaux interviennent très rarement.

Mais qu’en est-il des colonies établies sur des terres qui sont propriétés privées arabes ? Ah, c’est là que le bât blesse. On a eu recours à toutes les astuces possibles et impossibles pour s’en emparer. Entre autres, le recours à des faux documents, de fausses signatures, souvent celles de personnes décédées. Mais la méthode la plus courante est le recours à des entremetteurs arabes.

POUR LES Palestiniens, c’est une lutte existentielle. La droite israélienne, qui domine actuellement le gouvernement, ne fait pas mystère de sa vision d’un pays exempt d’Arabes palestiniens (“Araberrein” en allemand). La vision du pays entier occupé par des Juifs, sans personne d’autre autour, a beaucoup d’attrait pour certains, en particulier dans les milieux religieux.

Les colons et leurs alliés ont créé tout un réseau pour l’acquisition “légale” de terres. Ils prennent contact avec un propriétaire arabe et lui proposent des prix extrêmement gonflés pour sa terre. L’argent est apporté par des milliardaires juifs des États-Unis ou des fonds secrets du gouvernement. Le propriétaire arabe est fortement tenté. Il souhaite vendre et s’enfuir avec l’argent. Mais il craint ses voisins et des fanatiques palestiniens.

C’est là que les entremetteurs arabes interviennent. Ils agissent en agents des colons pour acheter la terre convoitée, d’une façon qui permet aux vendeurs de prétendre qu’ils ont vendu leur propriété à d’autres Arabes.

Pour la communauté palestinienne, ces entremetteurs sont pires que des traîtres. Ils mettent en danger l’existence même du peuple palestinien. Ils suscitent une furieuse colère.

C’EST LÀ que débute le reportage télévisé de Ilana Dayan.

Il porte sur un militant de la paix israélien du nom de Ezra Nawi, un nom juif-irakien. Il est très actif dans la région de Hébron au sud de la Cisjordanie. Je connais son nom depuis des décennies.

Mon sentiment a toujours été que Nawi est une espèce de solitaire, se dépensant de façon désintéressée pour aider les Palestiniens, en lien avec quelques-unes des nombreuses organisations israéliennes qui militent pour la paix, en particulier Ta’ayush.

Hébron est un centre des colons juifs les plus fanatiques. C’est là que le colon-tueur-de-masse Baruch Goldstein massacra des dizaines d’Arabes qui priaient dans la mosquée, après quoi il fut tué par les survivants en colère. Il est maintenant vénéré comme un saint par les colons.

Ces colons sont engagés dans une longue lutte pour éliminer tous les Arabes des villages environnants. Ils détruisent leurs maisons, coupent leurs arbres fruitiers, remplissent leurs puits d’immondices. Ezra Nawi travaille inlassablement à aider les Arabes à tenir bon.

Du côté des colons il y a plusieurs organisations fascistes juives (désolé, aucune autre appellation ne convient tout à fait), qui sont généreusement financées par des milliardaires juifs des États-Unis.

Comme on le voit maintenant, ces organisations ont construit un réseau d’espionnage pour infiltrer les groupes israéliens qui militent pour la paix et les droits humains. L’un de leurs agents a réussi à gagner la confiance de Nawi qui ne se méfiait pas et qui, dans un moment d’auto-exaltation, se vanta d’avoir révélé les noms d’entremetteurs arabes de ventes de terres aux forces de sécurité palestiniennes qui les avaient exécutés pour trahison.

L’organisation fasciste passa l’information à Ilana Dayan qui en fit l’élément central de son programme de télévision hebdomadaire. Nawi courut à l’aéroport mais fut extrait de l’avion par la police.

Voilà où nous en sommes.

Dans le violent débat qui fait maintenant rage dans les médias, Dayan est accusée par des gens de gauche comme Gideon Levy d’avoir retourné sa veste pour servir les fascistes. Dayan a répliqué par un article furieux dans lequel elle a cité mon slogan. Elle n’a pas à se préoccuper, se défend-elle, de savoir si ses révélations servent la gauche ou la droite. Son travail est seulement de s’assurer qu’elles sont vraies.

Par ailleurs, soutient-elle, ce n’est pas son affaire de chercher à connaître les motifs des gens qui lui fournissent des informations. Là encore je dois être d’accord avec elle. Une information importante peut quelquefois provenir d’une source tout à fait répugnante. Le bien public peut exiger malgré tout sa publication.

Je suis contre la peine de mort quelles que soient les circonstances. Je suis aussi contre la torture. Cependant, je n’ai jamais vu la moindre preuve que les services de sécurité palestiniens aient exécuté des entremetteurs arabes de vente de terres, bien que certains aient subi des interrogatoires musclés.

Il y a un aspect comique, aussi. Nawi est accusé d’avoir des contacts avec des agents étrangers, un crime qui équivaut à de l’espionnage. Quels agents étrangers ? Le service de sécurité de l’Autorité Palestinienne, sous le commandement de Mahmoud Abbas. Pourtant, il y a seulement quelques jours les services de sécurité israéliens ont révélé que les deux services de sécurité – l’israélien et le palestinien – travaillent étroitement ensemble pour prévenir le “terrorisme” arabe et que cela a permis de sauver beaucoup de vies israéliennes. Alors quand les services palestiniens sont-ils des ennemis, pour qu’un contact avec eux constitue un crime aussi grave ?

Une autre question concerne la révélation que des organisations d’extrême droite, financées par des donateurs étrangers (juifs-américains), mènent des activités d’espionnage secrètes contre des militants israéliens. Comment se fait-il que le Shin-Bet ne le sache pas – ou, s’il le sait, pourquoi le tient-il secret ?

Une chose est certaine : la politique israélienne devient de jour en jour plus inquiétante. L’écart entre la gauche et la droite se transforme en un abîme de haine. La droite a recours à des méthodes qui me rappellent ce que j’ai vu enfant dans l’Allemagne de 1933.


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+