Un dirigeant fantoche

Gideon Lévy, jeudi 27 septembre 2007

Mahmoud Abbas devrait rester chez lui. Les condi­tions actuelles devraient lui interdire de se rendre à Washington. Ses ren­contres avec Ehoud Olmert tournent gra­duel­lement à l’humiliation pour son peuple : rien de bon n’en sortira.

Le spec­tacle des visites ami­cales du diri­geant pales­tinien à Jéru­salem est devenu insup­por­table à la conscience, avec ce déluge de baisers sur la joue de l’épouse d’un Premier ministre qui menace, dans le même temps, d’imposer le blocus à un million et demi de per­sonnes appar­tenant à son peuple, de les plonger dans le noir et de les affamer.

Si Abou Mazen était un vrai leader national, et pas un petit revendeur, il devrait annoncer qu’il n’y aura ni confé­rence ni ren­contres tant que le blocus de Gaza ne sera pas levé. S’il était doté d’une stature his­to­rique, il ajou­terait qu’il n’y aura de confé­rence que si Ismaïl Haniyeh en est. Lui aussi repré­sente les Pales­ti­niens. Et si Israël voulait vraiment la paix et pas sim­plement, avec un diri­geant fan­toche, un « accord de prin­cipes » ne menant à rien, il s’empresserait de res­pecter cette exi­gence. Israël devrait lui aussi être inté­ressé à ce qu’Abou Mazen soit considéré par son peuple comme un diri­geant et non comme une marion­nette à fils actionnée par Israël et les Etats-​​Unis ou par des consi­dé­ra­tions de pouvoir à court terme.

Le faible Abou Mazen dispose main­tenant de pouvoir. A un moment où Washington et peut-​​être Jéru­salem aspirent tel­lement à ce pré­texte à photos baptisé « Confé­rence pour la paix » afin de pouvoir pré­senter un « résultat » quel­conque, il pourrait et devrait faire peser la menace d’un boycott de sa part pour essayer d’obtenir au moins quelque chose pour son peuple. Dans Gaza main­tenant aux mains du Hamas qu’il exècre, vivent aussi des Pales­ti­niens et Abou Mazen ne peut pas continuer d’ignorer la situation inhu­maine dans laquelle ceux-​​ci vivent, empri­sonnés par Israël.

Mais Abou Mazen donne l’impression de n’être rien de plus qu’un sur­vivant poli­tique. Ce n’est ni naïveté ni fai­blesse s’il prête la main au bal masqué américano-​​israélien : Gaza est main­tenant pour lui, non moins que pour Israël, un « ter­ri­toire hostile ». Entre Israël et lui existe par consé­quent une unité d’intérêts hon­teuse et qui ne sera utile à aucun des deux camps. A en juger par son com­por­tement, non seulement Abou Mazen ne s’oppose pas à ce qu’Israël fait subir à Gaza, mais peut-​​être même s’associe-t-il à la doc­trine aber­rante selon laquelle ces pres­sions bru­tales amè­neront la capi­tu­lation du Hamas et le retour des habi­tants dans le giron du Fatah. En fait, Abou Mazen démontre par là qu’il n’est pas un poulet-qui-n’a-pas-encore-ses-plumes, comme l’appelait Ariel Sharon, mais un coq cynique pour qui le bien de son peuple est le cadet des soucis.

Un véri­table sommet pour la paix devrait réunir toutes les parties au conflit. La paix se fait entre ennemis acharnés. La question décisive n’est pas de savoir si oui ou non l’Arabie Saoudite y par­ti­cipera - c’est sans impor­tance - mais si pourra s’y rendre une véri­table repré­sen­tation pales­ti­nienne. Abou Mazen repré­sente tout au plus la moitié de son peuple et il peut aboutir, dans le meilleur des cas, à un demi-​​accord qui ne pourra pas tenir l’eau face à une puis­sante oppo­sition du Hamas. Il est dans l’intérêt de toutes les parties, y compris celui d’Abou Mazen, d’amener le Hamas à la table des dis­cus­sions. Un sommet pour la paix, sans le Hamas et sans la Syrie, n’est qu’une vaste blague. Mais la coa­lition myope du trio arti­ficiel, Jérusalem-​​Washington-​​Ramallah, tente de pré­senter la vision fal­la­cieuse de « dis­cus­sions sur la paix » sans la par­ti­ci­pation des par­te­naires décisifs, et le monde applaudit à cette mystification.

Il semble dif­ficile d’attendre d’Abou Mazen qu’il s’élève au-​​dessus de ses consi­dé­ra­tions étroites et demande qu’on invite le Hamas, qui a été élu, faut-​​il le rap­peler, pour diriger le gou­ver­nement pales­tinien lors d’élections démo­cra­tiques. Mais le minimum qu’on puisse exiger de celui qui porte le glo­rieux titre de « Pré­sident de l’Autorité Pales­ti­nienne », serait qu’il essaie de se pré­oc­cuper de tous ceux qui appar­tiennent à son peuple, en par­ti­culier quand ils sont plongés dans une détresse aussi ter­rible. Cependant, au lieu d’œuvrer à un cessez-​​le-​​feu et à l’ouverture de Gaza au monde, on s’occupe en ce moment de la for­mu­lation d’un nouveau document - qui ne vaudra pas le papier sur lequel il sera signé et sera aus­sitôt expédié dans la pou­belle de l’Histoire comme ceux qui l’auront précédé - ainsi que de nou­velles mesures bru­tales à imposer aux habi­tants de Gaza. Il n’est pas permis à Abou Mazen de par­ti­ciper à cette farce qui déferle sur nous depuis Washington.