Un canal pharaonique pour sauver la mer Morte de l’asphyxie

Caroline Stevan, mardi 24 juin 2008

Une étude de fai­sa­bilité vient d’être lancée pour un projet de voie d’eau reliant la mer Rouge à la mer fermée. De mul­tiples intérêts sont en jeu, notamment pour la France.

La mer Morte agonise. Chaque année, son niveau diminue de plus d’un mètre. Comme le lac Tchad et la mer d’Aral, elle a perdu un tiers de sa surface en quelques décennies. En cause, la sur­ex­ploi­tation du Jourdain, sa prin­cipale source d’alimentation, mais aussi les vacan­ciers qui viennent y flotter en toute insou­ciance et les indus­triels qui puisent ses sels minéraux pour en faire de l’engrais ou des cos­mé­tiques. Un projet pha­rao­nique a été imaginé pour ren­flouer le bassin : la construction d’un canal reliant la mer Rouge à la mer Morte : 180 kilo­mètres de long, 5 mètres de large, un dénivelé de plus de 400 mètres. L’ouvrage est de ceux qui fas­cinent. De nom­breuses inter­ro­ga­tions pèsent cependant sur sa fai­sa­bilité, au niveau tant tech­nique - la voie flu­viale sera située sur une faille sis­mique - qu’environnemental.

Nourrie par le Jourdain

« La mer Morte est extrê­mement salée, tout le monde le sait, mais elle est nourrie depuis des temps immé­mo­riaux par les eaux douces du Jourdain. Apporter tout à coup de l’eau de mer pourrait avoir des consé­quences fâcheuses, comme la création de gypses ou le déve­lop­pement d’algues vertes », note Anne Brin­gault, pré­si­dente de l’ONG les Amis de la terre, très active sur ce dossier. « Le risque pour la nature existe, mais les études de réa­li­sation viennent de démarrer. Elles doivent durer deux ans, nous en saurons plus à ce moment-​​là », rela­tivise Moussa Jama’ani, res­pon­sable du projet pour la Jor­danie. Coor­données par la Banque mon­diale, les inves­ti­ga­tions ont été lancées début juin. Elles sont financées, entre autre, par la France, le Japon et les Pays-​​Bas.

Avec 2,5 mil­lions d’euros sur un budget total d’environ 7 mil­lions, l’Hexagone est le premier contri­buteur de l’étude. « La France a des intérêts à tous les niveaux de ce projet, de la construction du canal à celle d’un barrage en passant par le déve­lop­pement de com­plexes tou­ris­tiques dans la région », sou­ligne Anne Brin­gault. Nicolas Sarkozy, actuel­lement en visite au Proche-​​Orient (lire page 4), est attendu sur les lieux du futur chantier. Accom­pagné d’un certain nombre d’entrepreneurs. « Nous serons du voyage, confirme-​​t-​​on chez Suez. Nous sommes très inté­ressés, d’autant que c’est notre filiale à 100%, Coyne et Bellier, qui a rem­porté l’appel d’offres pour l’étude de fai­sa­bilité. Ce projet com­porte beaucoup d’aspects dif­fé­rents, et nous avons jus­tement beaucoup de com­pé­tences, en matière de des­sa­lement, de pro­duction d’électricité, de génie civil ou encore de dis­tri­bution d’eau potable. » Les recherches pré­li­mi­naires, donc, sont lar­gement financées par la France, réa­lisées par une société fran­çaise dont la maison mère - également fran­çaise - pourrait ensuite par­ti­ciper aux travaux.

Electricité, eau, tourisme…

A l’Elysée, on refuse de com­menter. Tout comme à l’Agence fran­çaise de déve­lop­pement (AFD), chargée par les auto­rités de sub­ven­tionner l’enquête de fai­sa­bilité. Tout au plus admet-​​on que les enjeux sont multiples.

« Ce projet de canal a plu­sieurs objectifs, relève Myriam Kawabiki, coor­di­na­trice régionale pour la Jor­danie et l’Egypte à l’AFD. Le premier est évidemment de remplir la mer Morte, un patri­moine excep­tionnel. Le deuxième est de pro­duire de l’électricité ; la mer fermée étant située à 400 mètres en dessous du niveau zéro, la pression de l’eau drainée depuis la mer Rouge per­mettra de faire tourner une cen­trale. Le troi­sième est l’augmentation des res­sources en eau douce dans une région qui en manque cruel­lement, puisqu’une partie du liquide détourné sera dessalé. Le dernier, enfin, est poli­tique. Ce canal fait tra­vailler ensemble trois acteurs ayant des rela­tions com­pli­quées : Israël, la Jor­danie et l’Autorité palestinienne. »

Un cin­quième élément pourrait être ajouté : le déve­lop­pement de com­plexes tou­ris­tiques le long de la voie. « Israël ambi­tionne de faire fleurir le désert, de créer des lacs arti­fi­ciels, des hôtels de luxe et des casinos aux abords du canal. Autant de projets très gour­mands en eau et en énergie, qui vont créer des ten­sions sup­plé­men­taires », déplore Anne Bringault.