"Un anniversaire peut en cacher un autre"

Elias Sanbar et Avi Shlaim, lundi 19 mai 2008

Au Parc des Expo­si­tions à Paris, le 17 mai 2008, lors du grand événement en soutien aux droits du peuple pales­tinien "Paix comme Palestine, 60 ans après : la Paix par le droit" [1], qui a ras­semblé plus de 4000 per­sonnes, un débat his­to­rique a précédé le débat politique.

Une pre­mière : un débat his­to­rique devant un public aussi nom­breux et aussi attentif.

Ce débat a été animé par Domi­nique Vidal, his­torien et jour­na­liste au Monde diplo­ma­tique, dont le dernier ouvrage paru est Comment Israël expulsa les Pales­ti­niens, 1947-​​1949. Il s’agit d’un dia­logue entre Elias Sanbar* et Avi Shlaim**.

« Un anni­ver­saire peut en cacher un autre », avance Domi­nique Vidal en ouvrant le débat : der­rière les com­mé­mo­ra­tions offi­cielles d’Israël soixante ans après sa création, il faut se féli­citer de cette ini­tiative du 17 mai. Et de rap­peler que le soixan­tième anni­ver­saire de la création d’Israël est aussi celui de la dis­pa­rition de la Palestine. Les archives se sont pro­gres­si­vement ouvertes. Soixante ans après, que nous apprennent-​​elles ? Que savons-​​nous vraiment soixante ans après de ces évène­ments de 1948 ? Que s’est-il réel­lement passé ?

Avi Shlaim , qui mani­feste son grand plaisir d’être présent à la porte de Ver­sailles aujourd’hui pour cette ini­tiative, rap­pelle d’abord qu’en 1948, beaucoup de choses se sont passées.

Il évoque pour sa part une lutte entre deux mou­ve­ments nationaux sur une même terre, le mou­vement pales­tinien, et le mou­vement sio­niste ; et une tra­gédie. Car, pour lui, il ne s’est pas agi d’une lutte entre le bien et le mal, mais entre deux droits. Une évidence pour ce qui concerne les Pales­ti­niens qui vivaient là depuis des siècles. Mais, poursuit-​​il, les juifs aussi avaient le droit à l’indépendance, surtout après le génocide des juifs d’Europe.

Avi Shlaim met en avant l’idée selon laquelle il n’y a pas eu seulement une guerre, mais deux, suc­ces­si­vement, dans un long conflit, extrê­mement dur, qui a duré de 1947 à 1949.

La pre­mière phase, une guerre civile, a duré du partage de la Palestine du 29 novembre 1947, à la fin du mandat bri­tan­nique et à la création d’Israël le 14 mai 1948. La seconde, entre Israël et les armées arabes, a com­mencé alors. Mais c’est de cette seconde guerre que la plupart des livres parlent.

Aujourd’hui, per­sonne ne peut nier que la création d’Israël a repré­senté une immense injustice pour les Pales­ti­niens, sou­ligne l’historien israélien qui dit com­prendre qu’Israël se soit défendu, mais cri­tique poli­tiques et anciens his­to­riens qui ont refusé de recon­naître cette injustice et rend hommage aux nou­veaux historiens.

Pour Elias Sanbar, l’ « His­toire de notre dis­pa­rition » est avant tout du vécu, avant d’être un objet d’étude. C’est une his­toire intime, dit-​​il, celle de l’effacement de la terre, de son nom, « de notre nom », et l’effacement « du fait que l’on a existé sir notre terre natale. »

L’historien pales­tinien approuve l’idée que 1948 a vu se suc­céder deux guerres. Mais il ne suffit pas de donner le calen­drier des deux épisodes, sys­té­ma­ti­quement confondus en un seul : il faut surtout dire que, le 15 mai 1948, lorsque les armées arabes inter­viennent, près de 400 000 Pales­ti­niens ont déjà été expulsés du ter­ri­toire conquis par Israël. Il ne s’agit donc pas d’une guerre d’autodéfense contre les armées arabes mais bien d’une guerre d’expulsion.

Ce n’est pas, poursuit-​​il en sub­stance, le départ de quelque chose, mais l’aboutissement d’un projet. En 1948, la Palestine n’est pas occupée, « elle est recou­verte ». Il s’agit donc de tout autre chose que d’une occu­pation « clas­sique » telle que celle de 1967.

Elias Sanbar insiste ensuite sur un point important : une injustice est venue s’ajouter à l’autre, celle de l’expulsion : le refus de croire les vic­times. Durant quelque cin­quante ans, le monde a été sourd aux propos des Pales­ti­niens. Il a fallu, pour qu’ils soient entendus, la publi­cation du travail des nou­veaux his­to­riens israéliens.

Pour lui, Israël pense que s’il reconnaît l’injustice, alors il se condamne à mort. En réalité dit-​​il, tant que ce nœud ori­ginel, le fait que l’Etat d’Israël est né d’une injustice inqua­li­fiable faite à un autre peuple, ne sera pas abordé avec courage, alors la récon­ci­liation sera très loin. Les Pales­ti­niens, eux, ont fait le com­promis his­to­rique de vivre en bon voi­sinage avec les Israé­liens et la balle est aujourd’hui dans le camp d’Israël.

Domi­nique Vidal interroge alors les deux inter­ve­nants sur la nature de l’exode pales­tinien : est-​​il né de la guerre et non d’une intention juive ou arabe, comme le prétend Benny Morris, ou découle-​​t-​​il de la mise en œuvre d’un plan d’expulsion comme l’affirme Ilan Pappe ? Pour Avi Shlaim, il s’agit d’un vieux débat. Selon le point de vue sio­niste, les Pales­ti­niens ont quitté leur ter­ri­toire de leur propre chef ou à l’appel de leurs chefs, qui croyaient à une vic­toire rapide. Pour Benny Morris, le pro­blème des réfugiés est un sous-​​produit de la guerre. Depuis la seconde Intifada, il est devenu vio­lemment anti-​​palestinien, avec des relents racistes.

Quant au dernier ouvrage d’Ilan Pappe, Le net­toyage eth­nique de la Palestine, Avi Shlaim le considère comme le meilleur livre que celui-​​ci ait écrit. Il se dit en accord avec l’analyse de l’idéologie du transfert, mais pas sur l’idée de plan d’expulsion sys­té­ma­tique dont il n’existe pas de preuve. Les agis­se­ments d’Israël –mas­sacres, exé­cu­tions som­maires, viols-​​ sont suf­fi­samment graves pour que l’on n’en rajoute pas.

Elias Sanbar considère pour sa part que l’intentionnalité est une question cen­trale. Il rap­pelle que Benny Moris a lui-​​même découvert comment les réfé­rences au transfert avaient été gommées des docu­ments offi­ciels sio­nistes dès 1937. Mais l’essentiel n’est pas le débat avec Benny Morris. La vérité, c’est que les Pales­ti­niens ont été chassés sys­té­ma­ti­quement région après région, soit après des mas­sacres, soit sous la menace d’autres massacres.

La Haganah, dit-​​il, est une armée en bonne et due forme et comme toutes les armées elle n’est pas partie à la conquête sans ordre de mis­sions. Ce qui ne veut pas dire que le plan se soit réalisé à 100%. Il suffit de lire, rappelle-​​t-​​il, les mémoires d’Allon pour voir que la Haganah était une machine de guerre qui a fait le vide et dans le cadre d’une guerre colo­niale, la vie des colo­nisés ne compte pas après un massacre…

Domi­nique Vidal interroge Avi Shlaim sur le titre de son dernier livre traduit en français : Le Mur de fer. C’est en effet le titre d’un article de 1923 de Jabo­tinski, qui entendait imposer un Etat juif aux Arabes par les rap­ports de force mili­taires. Pourquoi uti­liser cette expression pour qua­lifier les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs depuis soixante ans (à l’exception de celui de Rabin) ?

Pour Avi Shlaim, la stra­tégie du mur de fer est commune à tout le mou­vement sio­niste de droite et de gauche. Sauf que Jabo­tinski envi­sa­geait une deuxième phase après la vic­toire mili­taire : celle de la négo­ciation d’un accord défi­nitif avec les Arabes. C’est ce que Rabin a voulu faire mais que la droite israé­lienne a refusé de Neta­nyahou à Olmert, en passant par Sharon.…

Elias Sanbar partage cette analyse et la met en rapport avec le mur actuel qui est un mur d’expulsion. Ariel Sharon a répété sans cesse en sub­stance qu’il allait achever ce que Ben Gourion a laissé inachevé en 1948. Le projet, c’est celui de la mainmise totale sur la terre, qui passe par l’éviction des Pales­ti­niens qui y vivent.

Domi­nique Vidal pose une der­nière question : la réso­lution 194, votée le 11 décembre 1948, prévoit le droit au retour pour les réfugiés. Israël, rappelle-​​t-​​il, l’a ratifiée le 12 mai 1949 à Lau­sanne. Il y a donc un fon­dement juri­dique du droit au retour. Mais le consensus des his­to­riens israé­liens et pales­ti­niens sur la nature de la guerre de 1947-​​49 comme guerre d’expulsion ne crée-​​t-​​il pas un fon­dement his­to­rique du droit au retour ?

Elias Sanbar est d’accord. Le droit au retour, comme tous les droits, n’est pas négo­ciable. Ce qui l’est en revanche, c’est son appli­cation. Avi Shlaim, « en tant que cher­cheur et en tant qu’être humain », estime que le droit inter­na­tional doit s’imposer à tous. Cela vaut du droit au retour, comme du retrait d’Israël de tous les ter­ri­toires occupés.


* Elias Sanbar : his­torien, poète et essayiste pales­tinien, il est âgé d’un an quand sa famille doit quitter la Palestine en 1948. Il par­ticipe à la fon­dation de la Revue d’Etudes pales­ti­niennes. Membre du conseil national pales­tinien, il est aujourd’hui ambas­sadeur pales­tinien auprès de l’Unesco. Son dernier ouvrage : Israël, les Arabes, la Palestine.

** Avi Shlaim est né à Bagdad et a grandi en Israël. Il enseigne les rela­tions inter­na­tio­nales à l’université d’Oxford. Il fait partie des nou­veaux his­to­riens israé­liens. Dans son dernier ouvrage : Le mur de fer, il pré­sente soixante ans de face à face entre Israël et le monde arabe.

[1] Pla­te­forme des ONG fran­çaises pour la Palestine www​.paix​com​me​pa​lestine​.org