Un Pales­tinien privé de carte d’identité a tenté de s’immoler par le feu au cours d’une manifestation

Mayan Al-​​Helou, mercredi 24 octobre 2007

Des cen­taines de Pales­ti­niens privés de carte d’identité ont mani­festé dans la ville de Gaza. L’un d’entre eux, un jeune homme de vingt ans, s’est répandu de l’essence sur le corps et a raconté n’avoir pas vu sa famille depuis dix ans.

Les mani­fes­tants l’ont empêché de s’immoler. Les mani­fes­tants : nous conti­nuerons le combat.

Des cen­taines de Pales­ti­niens privés de carte d’identité ont mani­festé au début de la semaine [dimanche 14 octobre 07] face aux bureaux du Conseil légis­latif, dans la ville de Gaza, pour pro­tester contre le fait qu’ils n’ont pas été repris sur les listes d’unification fami­liale annoncées récemment par l’Autorité pales­ti­nienne. Un des mani­fes­tants, Mohamed Junaid, 20 ans, s’est versé de l’essence sur le corps et a tenté de s’immoler par le feu mais la foule des mani­fes­tants l’en a empêché. Mohamed Junaid a expliqué n’avoir pas vu les membres de sa famille depuis dix ans.

Le secré­taire du Comité national pour la défense des droits du citoyen, Raja Abou Daka, a appelé le Pré­sident de l’Autorité Pales­ti­nienne, Mahmoud Abbas, à ins­crire les per­sonnes privées de carte d’identité sur les listes d’unification fami­liale et à leur octroyer des cartes d’identités et des pas­se­ports afin qu’elles puissent rendre visite à leurs proches vivant hors de la patrie. « Des dizaines de mil­liers de Pales­ti­niens sont privés de leur droit élémen­taire à la citoyenneté », a dit Abou Daka dans une conver­sation avec un jour­na­liste de « Mahsom ». « Je demande à toutes les per­sonnes en charge de cette question d’y consacrer toute leur attention. Israël punit ces gens-​​là alors que ce sont les pre­miers à avoir cru dans la paix après les accords d’Oslo et à avoir laissé der­rière eux des maisons où ils avaient vécu de longues années - pour la paix et pour encou­rager le pro­cessus diplo­ma­tique. Au lieu de nous récom­penser, Israël nous punit. Nous ne sommes pas des cri­minels et nous n’avons rien fait qui porte atteinte à aucun des côtés. Nous sommes arrivés dans la patrie pour aider à la construire. L’Autorité Pales­ti­nienne, elle aussi, nous aban­donne et ne prend pas notre pro­blème en consi­dé­ration. C’est pourquoi nous avons pris nos res­pon­sa­bi­lités et nous conti­nuerons à mani­fester et à pro­tester chaque dimanche jusqu’à ce que nous attei­gnions notre objectif et rece­vions une carte d’identité et un pas­seport comme nos autres compatriotes. »

Abou Daka a indiqué que, dans les Ter­ri­toires occupés, vivent des cen­taines de femmes ayant épousé un Pales­tinien, qui ont quitté leur patrie et sont venues dans les Ter­ri­toires avec leur mari et leurs enfants. « Ces femmes n’ont rien à voir avec le conflit. Israël doit prendre cela en compte et leur accorder un trai­tement humain. Israël traite humai­nement les pri­son­niers et leur permet même parfois d’avoir des visites fami­liales. Pourquoi ne pas nous définir comme pri­son­niers, nous et nos épouses, et auto­riser celles-​​ci à rendre visite à leur famille qu’elles n’ont pas vue depuis des années ? Il y a quelques jours, l’information a été dif­fusée qu’Israël approu­verait environ 5.000 uni­fi­ca­tions fami­liales. Nous nous féli­citons de cette démarche mais elle nous a déçus aussi. A ce rythme-​​là, il faudra 25 ans pour résoudre notre pro­blème, si pas davantage. »

Khalil Abou Shmala, qui dirige l’organisation Al-​​Damir pour les droits de l’homme, et qui a par­ticipé à la mani­fes­tation, en a appelé à Mahmoud Abbas en disant : « Il y a quelques jours, vous avez, Mon­sieur le Pré­sident, annoncé que les pas­sages étaient ouverts et je vous dis que ce n’est pas vrai. Tous les pas­sages sont fermés et plus de 600 étudiants ont raté l’occasion d’aller étudier à l’étranger. Des mil­liers d’autres ont perdu leur emploi dans les pays du Golfe et ailleurs. Vous devriez, Mon­sieur le Pré­sident, réexa­miner la question et tenir vos pro­messes. » Abou Shmala a vivement cri­tiqué les fac­tions pales­ti­niennes. « Le rôle des fac­tions est de servir la popu­lation et pas de se montrer arro­gantes à son égard. Cette illusion qu’on appelle Autorité Pales­ti­nienne occupe encore les esprits des poli­ti­ciens pales­ti­niens. Alors que même un Ministre pales­tinien ne peut se déplacer sans l’accord d’Israël ». A la fin de son dis­cours, Abou Shmala a déclaré « le citoyen qui a tenté, aujourd’hui, de s’immoler par le feu, s’était adressé dans un message au Pré­sident Abbas et aux res­pon­sables pour les presser d’œuvrer sur cette question. Le peuple pales­tinien a atteint une situation de désespoir et nous en sommes tous responsables ».

Parmi les mani­fes­tants se trouvait Ibrahim Abou Matar, qui avait été arrêté par Israël en 1969 et condamné à la détention à per­pé­tuité, mais qui a été libéré après 16 ans. En 1985, Abou Matar est parti en Jor­danie, comme de nom­breux Pales­ti­niens, et il s’y est marié. « Je me suis abstenu d’entrer à Gaza parce que j’avais payé le prix de mon combat », dit-​​il. « J’ai été arrêté alors que j’avais vingt ans. J’avais 36 ans quand je suis arrivé en Jor­danie. Les Jor­da­niens m’ont procuré un document inuti­li­sable, sans mention nationale ni de patrie. C’est comme ça que nous avons été opprimés en Jor­danie aussi. Je me trouve à Gaza depuis 2005. J’ai sauté par-​​dessus le mur séparant Gaza de l’Egypte. Je suis arrivé à Gaza avec mon fils aîné, de vingt ans. Je suis actuel­lement empri­sonné dans la grande prison de Gaza, et ma famille est dis­persée dans les pays arabes. Ma mère et mon frère sont morts. J’ai un frère en Libye et une sœur en Grande-​​Bretagne qui, elle non plus, ne peut pas venir à Gaza, pour la même raison. »

La question des per­sonnes déra­cinées, privées de docu­ments d’identité est récemment devenue une question huma­ni­taire de premier degré. Beaucoup parmi ces per­sonnes déplacées sont malades et néces­sitent des soins médicaux à l’étranger mais se voient empêcher de quitter Gaza en raison de cette absence de documents.

Ashraf Al-​​Shenati est ingé­nieur. Les membres de sa famille n’ont pas de cartes d’identité. Deux de mes fils souffrent d’une maladie grave et il n’y a pas à Gaza de pos­si­bilité de les soigner », dit-​​il. Leur trai­tement néces­si­terait un séjour en Alle­magne. J’ai fait tous les efforts pos­sibles pour les faire sortir de Gaza mais en vain. Fina­lement, on a été d’accord de les faire entrer à l’intérieur de la Ligne Verte, mais du côté israélien, on fait traîner la coor­di­nation de la sécurité et l’affaire s’éternise. La situation de mes fils se détériore. »

Le jeune Sami Had­jaoui est arrivé à Gaza il y a 11 ans. Il lui est interdit d’achever ses études et aussi de voir ses parents qui vivent en Egypte, mais jamais il n’a reçu la citoyenneté dans sa patrie. « Quand je suis arrivé au pays, j’ai compris que ma patrie ne m’acceptait pas puisque je n’ai pas de carte d’identité. Je vis actuel­lement seul à Gaza et ma famille est en Egypte. Nous sommes coupés les uns des autres. »

Une autre mani­fes­tante, Saida D, une citoyenne maro­caine mariée à un Pales­tinien : « Visiter mon pays et ma famille au Maroc est devenu un rêve inac­ces­sible. Mon père est décédé avant que j’aie pu le voir, parce que je n’ai pas de citoyenneté et que les res­pon­sables lancent des pro­messes qu’ils ne tiennent pas. J’ai très peur que si je pars, je ne puisse pas revenir auprès de mon mari et de mes enfants. »

Un enquêteur du Centre pales­tinien pour les droits de l’homme, Khalil Shahin, insiste sur le fait que la question des per­sonnes déplacées et sans carte d’identité dépend, en fait, des forces d’occupations israé­liennes qui ont arrêté de s’occuper de l’unification des familles ou même de leur fournir un numéro pro­vi­soire, depuis 1994. En attendant, le nombre de per­sonnes déplacées ne cesse de croître. « Notre Centre suit la question aux côtés d’autres orga­nismes », dit Shahin. « Tous les Centres pour les droits de l’homme établissent fié­vreu­sement des contacts avec Ramallah, mais la question est entre les mains des Israé­liens. La solution de ce pro­blème ne sera obtenue que par une pression inter­na­tionale accom­pagnée d’une pression de l’Autorité Pales­ti­nienne lors des ren­contres qui ont lieu avec les Israéliens. »