comité Palestine 94 nord, vendredi 23 mai 2008
Anis Gandeel à Fontenay. Un Palestinien parle du dernier film d’Amos Gitaï.
Mardi 6 mai 2008. La directrice du Kosmos, Corinne Chuffard, en partenariat avec le comité Palestine, a invité à Fontenay Anis Gandeel. Débat autour du dernier film de Amos Gitaï, "Désengagement".
Anis Gandeel vient de Gaza. Educateur, il a été au cœur de nombreuses actions pour les enfants de Gaza de 1993 à 2006 : Enfants réfugiés du monde, Institut Canaan de pédagogie nouvelle…Il arrive à la gare RER de Fontenay sous bois. De l’autre côté du portillon, parmi les autres voyageurs, je le reconnais sans l’avoir vu auparavant : il sourit. Nous remontons à pied jusqu’au Kosmos. Parlons de la couleur de la ville, de Vladimir… " - Il a travaillé à Gaza… Ses "pantalons", cela avait de la force, les gens se posaient des questions". Et le film de Gitaï ? "-Je ne l’ai pas encore vu".
La salle est pleine aux deux tiers. Une quarantaine de personnes restent pour le débat. La parole est au critique de cinéma Frédéric Bas : il dit que Gitaï est obsédé par la question de l’identité en relation avec l’espace (il a fait des études d’architecture), « Qui sommes nous ? Que faisons-nous ici ? ». Il a travaillé avec le cinéaste Palestinien Eli Suleiman ("Lettre de Vesoul"), il n’est pas très bien vu en Israël, "Désengagement" n’a pas été sélectionné pour Cannes…
Anis Gandeel. Que va -t-il dire ? Personne ne sait. Suspense. Il démarre, sa réflexion avance, se déploie. Le film s’éclaire, pan après pan. "Un beau film. Les Palestiniens sont présents d’un bout à l’autre. Pas seulement à la fin. Le film est construit comme un livre. Un livre sur l’histoire des relations Israël-Palestine. Un prologue, la scène du train (le baiser), première partie (Avignon), deuxième partie (Gaza). Oslo, assassinat de Rabin, aujourd’hui. Prologue : un train. Une Palestinienne d’abord, puis arrive un Israélien. Deux personnages, un parcours, un trajet commun. Que va-t-il se passer ? Tout à coup, c’est le passage de la frontière (entre Italie et France). Contrôle des passeports. Pour l’Israélien, pas de problèmes. Il dit : je suis Français, je suis Américain, mais d’abord je suis juif. Elle, par contre… Elle a un passeport hollandais mais ne parle pas le hollandais, le contrôleur bloque. Quelle est votre identité ? Votre pays ? La scène est révélatrice de la situation actuelle des deux diasporas. Cependant rien ne bloque le désir et la scène se termine par un fougueux baiser. Pour moi, cette scène c’est Oslo, c’est le processus de paix entamé après une longue période de non- dialogue. Première partie Avignon. Derrière les grilles noires de la gare TGV, des cyprès, drus. Le long des remparts des policiers pourchassent des jeunes. Le père adoptif de l’Israélien, un professeur, vient de mourir. Il était juif, on voit l’étoile au dessus du lit, mais ses collègues disent que c’était un laïc, Quand on sort le cercueil on entend les cloches sonner. Quelle est sa vraie identité ? La notice nécrologique que prépare le journaliste dit-elle la vérité sur cette vie ? Gitaï brouille les pistes. La scène avec Jeanne Moreau. La fille du professeur (Juliette Binoche) essaye de trafiquer le testament du père (allusion à certaines pratiques concernant les biens des absents ?), l’avocate lui rappelle qu’il est des pays où on ne peut pas transgresser la loi. Cette première partie, c’est la mort de Rabin, c’est la mort du processus de paix.
Ensuite il y a Gaza. C’est la situation après Rabin, après la deuxième intifada. C’est aujourd’hui. L’Israélien se fait emboutir sa voiture par un véhicule militaire. Un bien précieux (le seul ?) que le père à sa mort lui avait légué. Il explose : "Pays de merde, colons de merde". A cette colère fait écho la phrase d’un autre Israélien qui raconte qu’il a fait la première guerre du Liban, il a vu son copain la tête emportée par un missile. Autre écho : les bulldozers qui détruisent les maisons quittées par les colons. Quelqu’un dit : "Mais pourquoi est-ce qu’ils détruisent tout comme ça ?" On voit des Palestiniens de Gaza derrière des barbelés, le coryphée crie des malédictions aux colons, c’est un extrait du célèbre poème de Mahmoud Darwich : "Passants parmi des paroles passagères" : "Vous qui passez parmi les paroles passagères, il est temps que vous partiez Et que vous vous fixiez où bon vous semble…". Séquence poignante, mais critique aussi à l’égard des Palestiniens, incapables d’agir autrement que par la parole, si poétique soit-elle. La fin est claire : c’est le retour à l’état naturel. Petite et grande histoires. La mère retrouve sa fille, les Palestiniens retrouvent leur terre. Ce film d’Amos Gitaï dit beaucoup de choses sur les Israéliens, les Palestiniens, leurs relations. Dernière observation : les couleurs du titre dans le générique.
Disengagement. "Dis" est écrit en blanc, "engagement" en rouge. "Dis", le désengagement, a la couleur de la paix. Fausse paix : jamais à Gaza autant de Palestiniens n’ont été tués et blessés que depuis 2005."
René Gaudy, mai 2008 (texte relu par A.G.)
Passants parmi des paroles passagères (Extraits, strophes 1, 2 et 5 -dernière)
1. Vous qui passez parmi les paroles passagères Portez vos noms et partez Retirez vos heures de notre temps, partez Extorquez ce que vous voulez Du bleu du ciel et du sable de la mémoire Prenez les photos que vous voulez, pour savoir Que vous ne saurez pas Comment les pierres de notre terre Bâtissent le toit du ciel
2. Vous qui passez parmi les paroles passagères Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang Vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair Vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres Vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie Mais le ciel et l’air Sont les mêmes pour vous et pour nous Alors prenez votre lot de notre sang, et partez Allez dîner, festoyer et danser, puis partez A nous de garder les roses des martyrs A nous de vivre comme nous le voulons (…)
5. Vous qui passez parmi les paroles passagères Il est temps que vous partiez Et que vous vous fixiez où bon vous semble Mais ne vous fixez pas parmi nous Il est temps que vous partiez Que vous mouriez où bon vous semble Mais ne mourez pas parmi nous Nous avons à faire sur notre terre Ici nous avons le passé La voix inaugurale de la vie Et nous y avons le présent, le présent et l’avenir Nous y avons l’ici-bas et l’au-delà Alors sortez de notre terre De notre terre ferme, de notre mer De notre blé, de notre sel, de notre blessure De toute chose, sortez Des souvenirs de la mémoire O vous qui passez parmi les paroles passagères". Mahmoud Darwich, Palestine mon pays, l’affaire du poème, Editions de minuit, 1988, 94 p.