Un Israélien à Gaza

Entretien avec Jeff Halper, lundi 22 décembre 2008

Entretien entre Jeff Halper, l’un des fon­da­teurs de l’ICAHD , de la gauche radicale israé­lienne et Frank Barat. Halper était à bord du premier navire qui a forcé le blocus de Gaza [1].

Frank Barat : Vous avez récemment par­ticipé au mou­vement Free Gaza [2]et réussi à arriver dans la bande de Gaza avec d’autres mili­tants, jour­na­listes et défen­seurs des droits humains qui venaient du monde entier. Comment êtes-​​vous venu à une telle ini­tiative et pourquoi était-​​il important pour vous d’y participer ?

Jeff Halper : Les orga­ni­sa­teurs du mou­vement Free Gaza m’ont demandé, en tant qu’Israélien et res­pon­sable d’une orga­ni­sation israé­lienne pour la paix (ICAHD - comité israélien contre les démo­li­tions de maisons), de par­ti­ciper à leur action Briser le siège de Gaza, consistant à se rendre par bateau de Chypre jusqu’au port maritime de la ville de Gaza.

J’ai accepté parce que c’était une action poli­tique non-​​violente : briser le siège en impli­quant la res­pon­sa­bilité mani­feste d’Israël (qui fait sem­blant de hausser les épaules) cor­respond à la mission de l’ICAHD de faire cesser com­plè­tement l’occupation israélienne.

Si l’initiative avait été conçue comme une mission huma­ni­taire, je n’y aurai pas par­ticipé, car la pré­tendue « crise huma­ni­taire » dans Gaza ne résulte pas d’une calamité natu­relle mais celui de la poli­tique déli­bérée d’Israël - et des Etats-​​Unis, de l’Europe et du Japon, il faut le dire et ce, avec l’aide de l’Egypte - qui veut briser la volonté des Pales­ti­niens dans leur résis­tance, et rem­placer le gou­ver­nement démo­cra­ti­quement élu du Hamas par un régime col­la­bo­ra­tion­niste plus soumis au contrôle israélien.

Quel était le but de cette initiative et a-​​t-​​il été atteint ?

Comme je l’ai indiqué, le but de cette ini­tiative était de briser le siège israélien et inter­na­tional de Gaza, même si nous avions pris garde de ne pas décon­necter Gaza de l’occupation israé­lienne qui touche plus lar­gement aussi la Cis­jor­danie et Jérusalem-​​Est. En un sens, et de façon impor­tante, nous avons réussi. Une action cou­ronnée de succès soulève un espoir et un encou­ra­gement immenses dans les peuples du monde entier, et les ini­tia­tives de la société civile peuvent faire honte à leur gou­ver­nement et exiger qu’il freine voire modifie sa poli­tique et exprimer leur soli­darité avec le peuple opprimé. Mais pour briser véri­ta­blement le siège, il faut orga­niser un trafic maritime régulier. En cela, nous avons par­tiel­lement réussi.

Jusqu’ici, cinq bateaux du mou­vement Free Gaza ont réussi à arriver à Gaza (aujourd’hui, 9 décembre, au moment où je vous parle), mais un bateau libyen at été détourné et un bateau de par­le­men­taires pales­ti­niens d’Israël a été empêché de prendre la mer. Je suis en cam­pagne, avec des sym­pa­thi­sants euro­péens, pour orga­niser des syn­dicats mari­times dans les ports de la Médi­ter­ranée en soli­darité avec Gaza, Gaza qui, avant que nous arri­vions, n’avait pas vu un navire étranger en 40 ans.

L’un de nos objectifs, c’est que le jour fixé, au prin­temps ou en té, un ou plu­sieurs bateaux partent vers Gaza de chacun des ports médi­ter­ra­néens. Vous ima­ginez la scène, quel geste de soli­darité et de résis­tance ce serait !

Vous êtes juif israélien, quel genre d’accueil avez-​​vous reçu des Gazaouis ? Avez-​​vous ren­contré quelqu’un du Hamas ?

Tous, nous avons reçu un for­mi­dable accueil des Pales­ti­niens de Gaza - 40 000 sont venus nous saluer alors que nous entrions dans le port ! Comme j’étais, mal­heu­reu­sement, le seul juif israélien (deux autres y sont allés depuis par bateaux), des Gazaouis m’ont cherché parce qu’ils vou­laient parler avec moi - en hébreu - pour me dire combien ils aspi­raient à une paix juste où tous les habi­tants du pays pour­raient vivre ensemble en paix. J’ai été frappé du caractère non poli­tique de leur propos. Aucune accu­sation, aucun pro­gramme poli­tique, juste un profond désir d’aller au-​​delà de ce conflit superflu, pour que tout le monde ait une belle vie. Cela, il me semble, est une base solide pour construire une juste paix.

J’ai été invité à dîner, avec tous les autres membres du groupe, par Ismail Haniyeh, le Premier ministre pales­tinien Hamas. J’ai décidé de ne pas y aller pour ne pas détourner le débat public, spé­cia­lement en Israël, du prin­cipal objectif de notre action, qui était de briser le siège, pour glisser sur des ques­tions telles que le lien du camp de la paix israélien avec le Hamas. C’est pré­ci­sément ce que les auto­rités israé­liennes auraient voulu : mener le débat sur ma par­ti­ci­pation à un dîner du Hamas au lieu de parler de leur propre res­pon­sa­bilité dans la souf­france et l’oppression des Pales­ti­niens. J’ai refusé d’être un jouet entre leurs mains. N’empêche que je suis fier d’avoir reçu la citoyenneté pales­ti­nienne, avec un pas­seport, du gou­ver­nement palestinien.

Pourquoi avez-​​vous été arrêté par les forces israé­liennes au passage d’Erez à votre retour vers Israël ?

J’avais décidé, après trois jours à Gaza, de rendre visite à des amis et de ren­contrer, par soli­darité, des com­mu­nautés et orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes, en passant par Erez pour revenir en Israël, plutôt que de reprendre le bateau. Je voulais qu’on sache que le siège fermait les trois côtés de Gaza, pas seulement le côté de la mer. Je savais que je serai arrêté mais pour moi cela faisait partie de l’action, de notre déso­béis­sance civile.

Et de fait, quant je suis arrivé au « check-​​point » d’Erez - en réalité, c’est un immense ter­minal métal­lique, inti­midant, qui me rap­pelle un mélange d’Emerald City d’Oz qui appa­raissait soudain avant Dorothy (dans le cas présent, d’un paysage aride de maisons démolies, d’arbres frui­tiers déra­cinés, de terre brûlée et d’un mur omni­présent) et d’une scène orwel­lienne de quelque cau­chemar tota­li­taire -, donc quand j’y suis arrivé, j’ai été arrêté. Chef d’accusation : vio­lation d’un ordre mili­taire inter­disant aux Israé­liens de se rendre à Gaza (comme dans les cités pales­ti­niennes de Cis­jor­danie). Après une nuit dif­ficile en prison où j’ai été menacé phy­si­quement par des juifs de droite, et protégé par des pri­son­niers pales­ti­niens, j’ai été libéré sous caution. J’attends tou­jours de savoir si l’Etat main­tient sa plainte.

Vous avez créé le Comité israélien contre les démo­li­tions de maisons (ICAHD) en 1997 [3]. Quel était l’objectif de votre orga­ni­sation à l’époque ? Quel est-​​il aujourd’hui et sur quoi va se concentrer l’ICAHD dans les quelques mois à venir ?

Je suis l’un des fon­da­teurs de l’ICAHD qu’on a créé en 1997 à la suite de l’élection de Ben­jamin Neta­nyahu et de l’effondrement total du pro­cessus de paix d’Oslo. La création de l’ICAHD s’intégrait dans un réen­ga­gement, après plu­sieurs années de sommeil, du camp de la paix israélien pour la résis­tance à une occu­pation qui sortait du pro­cessus d’Oslo bien plus décidée qu’elle ne l’était au début.

L’ICAHD est une orga­ni­sation israé­lienne poli­tique des­tinée à résister à l’occupation israé­lienne jusqu’à ce qu’elle cesse et à rechercher une paix juste avec les Pales­ti­niens, dans le cadre d’un seul Etat, deux Etats, d’une confé­dé­ration régionale ou d’un accord poli­tique qui serve au mieux nos deux peuples. Depuis que « l’occupation » est devenue un tel concept abs­trait pour la plupart des gens, nous avons décidé de prendre la poli­tique israé­lienne de démo­li­tions des maisons pales­ti­niennes - près de 20 000 dans les ter­ri­toires occupés depuis 1967 - comme axe prin­cipal de nos acti­vités. Les mili­tants de l’ICAHD et les membres des autres groupes paci­fistes israé­liens, ensemble avec les Pales­ti­niens et les mili­tants inter­na­tionaux, nous nous opposons aux démo­li­tions et nous recons­truisons les maisons démolies par les auto­rités israé­liennes - 162 recons­truc­tions dans la der­nière décennie.

Depuis nous recons­truisons comme un acte poli­tique de résis­tance et non comme un geste huma­ni­taire, 162 (jusqu’ici) de ces actes poli­tiques d’Israéliens et de Pales­ti­niens contre l’occupation, ce n’est pas rien. Pourtant, les actes de résis­tance à eux seuls ne met­tront pas fin à l’occupation.

Le mili­tan­tisme doit aller de pair avec une défense stra­té­gique. Les gens se sont mobi­lisés et un lob­bying efficace a été mené vers les déci­deurs poli­tiques. L’opinion israé­lienne, pour nombre de raisons que je n’évoquerai pas ici, s’est sortie elle-​​même de l’équation poli­tique : elle est devenue indif­fé­rente à ce qui touche les Pales­ti­niens et refuse de prendre ses res­pon­sa­bi­lités (effec­ti­vement, Neta­nyahu sera pro­ba­blement à nouveau Premier ministre en février).

Le fond de la défense de l’ICAHD est alors inter­na­tional, en direction des orga­ni­sa­tions qui défendent la paix et les droits humains - les syn­dicats, les uni­ver­sités, les Eglises, les orga­ni­sa­tions juives pour la paix et les autres groupes popu­laires de sym­pa­thi­sants -, ainsi qu’en direction des res­pon­sables des gou­ver­ne­ments et des par­le­men­taires (les Amé­ri­cains étant les plus influents et aussi les plus dif­fi­ciles à atteindre).

Au cours des pro­chains mois, l’ICAHD va s’attacher à déve­lopper des rela­tions de travail avec l’administration Obama. Nous sommes impliqués également dans le lan­cement d’une cam­pagne anti-​​apartheid. Avec Jimmy Johnson, militant de longue date à l’ICAHD, je suis en train d’écrire aussi un livre sur l’implication d’Israël dans l’industrie de l’armement dans le monde. Bien que nous devions continuer à regarder « à nos pieds » ce que fait Israël dans les ter­ri­toires occupés, il nous faut aussi voir « plus loin » le rôle d’Israël dans ce que nous appelons l’industrie de la Paci­fi­cation, pour com­prendre pourquoi Israël reçoit ce soutien des Etats-​​Unis et d’autres gouvernements.

Comment un militant pour la paix qui se bat pour les droits des Pales­ti­niens se sent-​​il en Israël ? Et aussi, pourriez-​​vous nous donner une idée du mou­vement de la paix aujourd’hui ?

Même si l’ICAHD coopère avec d’autres orga­ni­sa­tions israé­liennes pour la paix et les droits humains, je me tiens un peu à l’écart de nom­breux mili­tants pour dif­fé­rentes raisons. Contrai­rement à la plupart de mes cama­rades, je ne pense pas que le mili­tan­tisme par lui-​​même puisse obtenir des résultats poli­tiques. Le mou­vement de la paix israélien en général se croit inca­pable d’influencer la poli­tique et les évène­ments et s’il s’en tient sim­plement à la pro­tes­tation et à des actes sym­bo­liques de soli­darité, alors pas besoin de par­ti­ciper - ni même d’essayer - au pro­cessus poli­tique. L’ICAHD, lui, se considère comme un acteur, un pro­ta­go­niste poli­tique. Nous croyons que nous pouvons peser sur les évène­ments et aussi nous cher­chons à tra­vailler avec des par­te­naires étrangers, avec des gou­ver­ne­ments et des sociétés civiles pareillement. Je ne crois pas que cela vaille la peine d’essayer de toucher l’opinion israélienne.

Contrai­rement à la plupart des mili­tants israé­liens pour la paix, encore une fois, je préfère consacrer l’énergie et les res­sources limitées de l’ICAHD à une action inter­na­tionale. En fin de compte, je me définis moi-​​même poli­ti­quement comme Israélien ; une idéo­logie comme le sio­nisme ne peut déter­miner la vie d’un pays. Ainsi nous, à l’ICAHD, nous appar­tenons à une petite coterie de groupes paci­fistes israé­liens - avec le Centre d’information alter­native (AIC), les anar­chistes et les Pales­ti­niens de 48 - une coterie capable d’envisager une expression nationale israé­lienne au sein d’une même entité poli­tique par­tagée avec les Palestiniens.

Le mou­vement paci­fiste sio­niste est gran­dement paralysé aujourd’hui. La Paix Main­tenant, groupe le plus important et le plus connu dans ce camp, est non opé­ra­tionnel sauf pour sa sur­veillance, impor­tante, de l’activité colo­niale. Le parti de gauche sio­niste, Meretz, n’a que cinq sièges au par­lement sur 120. La gauche cri­tique (ou « radicale » comme vous voulez) du mou­vement de la paix israélien, à laquelle ICAHD appar­tient, est il est vrai encore plus petite en nombre et inca­pable d’élire un seul de ses membres au par­lement. Néan­moins, nous élaborons des actions à toute épreuve et des ana­lyses de terrain, et nous faisons entendre nos voix dans de nom­breux forums internationaux.

Que dites-​​vous à propos des récentes agres­sions à Jéru­salem par des Pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est ? [4]

En fait, la vio­lence pales­ti­nienne contre les Israé­liens (du « ter­ro­risme » dans notre jargon ; car la vio­lence israé­lienne contre les Pales­ti­niens c’est des « opé­ra­tions mili­taires légi­times ») a été pra­ti­quement éliminée - sauf les attaques limitées de roquettes, à cer­taines périodes, qui viennent de Gaza. Les Israé­liens se sentent en grande sécurité indi­vi­duelle, ce qui leur retire beaucoup de moti­vation pour la paix qui, pour les Israé­liens, signifie seulement faire des conces­sions et devenir vul­né­rable face à nos ennemis permanents.

Le mur pourrait y être pour quelque chose mais l’activité mili­taire inces­sante d’Israël dans les ter­ri­toires occupés - qui est ren­forcée aujourd’hui par des opé­ra­tions mili­taires ou de police de l’Autorité pales­ti­nienne contre le Hamas et les per­sonnes « recher­chées » par Israël - cette activité fournit une meilleure réponse. La seule véri­table agression au cours des der­nières années fut celle portée contre la yeshiva à Jéru­salem, et elle apparaît comme une exception à la règle.

Le 17 sep­tembre 2008, Tzipi Livni a été élue diri­geante du parti Kadima. Qu’est-ce qui pourrait l’empêcher d’être le pro­chain Premier ministre israélien ? En quoi pourrait-​​elle être dif­fé­rente d’Ehud Olmert ?

En Israël, les quatre prin­cipaux partis - le Likoud de Neta­nyahu, le Kadima d’Olmert et Livni, le Parti tra­vailliste de Barak et le Shas des rabbins Ovadia Yosef et Eli Yishai - sont tous des partis de droite et ont des membres (spé­cia­lement des généraux et d’anciens agents de la sécurité) qui passent fré­quemment d’un parti à l’autre. Tzipi Livni n’est qu’une poli­ti­cienne de droite de plus et c’est une erreur de consi­dérer Kadima comme un parti « cen­triste » (il a été, en réalité, le véhicule poli­tique per­sonnel de Sharon). Néan­moins, si Livni est la can­didate la plus popu­laire pour le poste de Premier ministre, elle ne peut pas gagner parce qu’en Israël nous n’avons pas de démo­cratie repré­sen­tative. Les élec­teurs votent seulement pour les partis, pas pour les can­didats, et les citoyens ne sont pas repré­sentés par dis­trict. Le seul moyen pour avoir Livni est alors de voter Kadima, mais ce n’est pas un parti popu­laire et les gens voteront plutôt Likoud, c’est-à-dire qu’ils auront Neta­nyahu bien que peu le vou­draient, même dans son propre parti. Vous voyez ce que je veux dire quand je parle d’un élec­torat israélien sans pouvoir ?

Selon Gideon Levy, aussi long­temps que l’opinion israé­lienne n’aura aucun pro­blème avec l’occupation, celle-​​ci ne s’arrêtera pas. Il dit aussi que dans la plupart des son­dages, les Israé­liens montrent un fort soutien à la paix (jusqu’à 70%), mais qu’ensuite, ils votent pour des gens comme Ben­jamin Neta­nyahu (qui gagnera les pro­chaines élec­tions dans deux mois selon Levy). Quels com­men­taires pouvez-​​vous faire à ce sujet ?

Trois choses privent les Israé­liens d’une réelle influence et les neu­tra­lisent en tant que force poli­tique positive, partie pre­nante : 1) le fait que, bien que la plupart des Israé­liens optent pour une solution à deux Etats, ils ont été convaincus par leurs diri­geants poli­tiques et mili­taires qu’il n’y avait aucune solution poli­tique, qu’il n’y avait aucun « par­te­naire pour la paix », et par consé­quent, qu’il n’y avait pas d’autre choix que de laisser le gou­ver­nement agir comme il l’entend (c’est-à-dire ren­forcer l’occupation) ; 2) comme je l’ai indiqué, ils n’ont aucune repré­sen­tation poli­tique ni aucune capacité à peser sur les déci­sions du gou­ver­nement, alors ils n’essaient même pas ; et 3) tant que la vie est belle - à l’intérieur de la bulle israé­lienne -, qui pense aux Arabes ? Aussi la question de la paix reste dans les der­nières de leurs prio­rités élec­to­rales, et étant donné que les can­didats sont imposés par les partis, les Israé­liens finissent par voter pour le moins mauvais. Ainsi, Netanyahu.

Au cours des der­nières années, le taux de chômage en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza a atteint de nou­veaux sommets. A Naplouse, par exemple, qui était un centre com­mercial pour la Palestine, plus de 50% de habi­tants sont main­tenant sans travail. L’Autorité pales­ti­nienne, en étroite col­la­bo­ration avec la Banque mon­diale et le Dépar­tement bri­tan­nique pour le déve­lop­pement inter­na­tional (le DIFID), a monté un nouveau projet pour la Cis­jor­danie, appelé Projet de réforme et de déve­lop­pement pales­tinien [5]. A votre avis, est-​​ce le bon projet ?

Je ne crois pas - avec la Banque mon­diale et le DIFID à mon avis - que ce déve­lop­pement soit réa­li­sable sous l’occupation. En fait, il va fina­lement servir l’occupation étant donné qu’Israël peut détruire l’infrastructure pales­ti­nienne quand il le veut et qu’il assiège les Pales­ti­niens au point de les affamer, sachant fort bien que le « déve­lop­pement » et les orga­nismes de secours ramas­seront les mor­ceaux et gar­deront la tête des Pales­ti­niens juste à la surface de l’eau. C’est lors de l’opération Bou­clier défensif [Rempart]en 2002 qu’Israël a détruit pour 350 mil­lions de $ d’infrastructures urbaines, d’aéroports et de ports, le montant exact que la com­mu­nauté inter­na­tionale avait investi au cours de l’année pré­cé­dente. Pour para­phraser Clinton : « C’est l’occupation, stupide ! ».

J’ai avancé ce que j’appelle une solution à « plus de deux Etats », avec l’idée d’une large confé­dé­ration écono­mique régionale com­prenant Israël, la Palestine, la Jor­danie, la Syrie et le Liban.

L’élection de Barack Obama à la pré­si­dence amé­ri­caine a été fêtée à travers le monde comme la preuve que l’Amérique avait changé et qu’elle était prête à mettre fin aux années de guerre de Bush et à repartir. Y a-​​t-​​il une chance pour que cela s’applique à Israël/​Palestine ?

J’ai écrit un article "Un os en travers de la gorge de l’Amérique ", publié le 10 novembre dernier. Dans cet article, je sou­tiens qu’Obama entre dans une réalité inter­na­tionale tout à fait dif­fé­rente que ne la connut Bush, une réalité où l’Amérique est mili­tai­rement sur­ex­ploitée et écono­mi­quement affaiblie, et le monde aujourd’hui est plus multipolaire.

Plutôt qu’une « guerre contre le ter­ro­risme », les Etats-​​Unis devront rejoindre, et non menacer, la com­mu­nauté des nations. Pour ce faire - quitter l’Iraq et l’Afghanistan tout en sta­bi­lisant les rela­tions avec l’Iran et le Pakistan, et aussi essayer d’empêcher que l’Egypte, la Jor­danie et les autres « alliés » des Amé­ri­cains ne tombent dans le fon­da­men­ta­lisme isla­mique -, pour ce faire donc, il lui faudra trouver un com­promis, sinon une récon­ci­liation, avec le monde musulman. Et elle n’atteindra pas une pre­mière base sans aborder la question pales­ti­nienne qui est, pour les musulmans du monde, emblé­ma­tique, un conflit sym­bo­li­quement plus important que celui de l’Iraq.

Ce qui fait le poids des Pales­ti­niens c’est qu’ils sont des gar­diens. Jusqu’à ce qu’ils fassent signe au monde arabe/​musulman que le conflit avec Israël est terminé, qu’ils sont par­venus à une solution poli­tique accep­table pour eux et que main­tenant, il est temps de nor­ma­liser les rela­tions avec Israël et son patron les Etats-​​Unis, le conflit ne sera pas terminé et les USA ne pourront aller de l’avant. Mon espoir n’est pas dans en Obama en soi, mais dans le fait qu’il recon­naisse que c’est dans l’intérêt de l’Amérique de mettre fin à l’occupation israé­lienne, alors il bougera avec vigueur pour y arriver. Aussi, je suis opti­miste. Je ne crois pas que le contrôle israélien sur la Palestine soit durable.

Noam Chomsky m’a dit que ceux « qui pré­co­nisent actuel­lement l’implantation d’un Etat unique (bina­tional) ne semblent pas mesurer plei­nement que le choix n’est pas entre deux Etats et un Etat avec un combat inté­rieur pour les droits civils (anti-​​apartheid), mais plutôt entre deux Etats et la pour­suite des pro­grammes actuels Israël/​USA qui déclinent toute res­pon­sa­bilité à l’égard des Pales­ti­niens hors des zones qu’Israël s’attend à incor­porer, de sorte que ces Pales­ti­niens devront ou moisir ou partir ».

Il dit aussi « Je suppose que c’est la raison pour laquelle les pro­po­si­tions bina­tio­na­listes, qui étaient une abo­mi­nation lorsqu’elles étaient réa­li­sables (dans les années 67-​​73 environ) sont traitées aujourd’hui avec beaucoup plus de douceur, voire approuvées par le courant dominant main­tenant qu’elles peuvent être exploitées par le droit de miner la pre­mière étape de deux Etats dans le processus. »

Quelle est votre position sur cette question et quelle est votre vision pour l’avenir de la Palestine/​Israël ?

Je pense que mathé­ma­ti­quement il n’y a que trois solu­tions : 1) un Etat, ou un Etat bina­tional (plus pro­ba­blement) ou un Etat uni­taire comme l’Afrique du Sud ; 2) deux Etats, ce qui reste le choix d’une grande majorité de Pales­ti­niens de Palestine, qui recherchent une auto­dé­ter­mi­nation nationale (tout en s’attendant à une évolution à long terme vers un seul Etat) ; 3) ou l’apartheid : « solution à deux Etats » envi­sagée par Israël, où les Pales­ti­niens seront entassés dans un ban­toustan sur 15% d’une Palestine his­to­rique mutilée et Israël contrôlera le reste, notamment les fron­tières, les dépla­ce­ments, l’eau, Jéru­salem et même l’espace aérien.

Je crois qu’Israël a éliminé la solution à deux Etats avec son projet colonial et seule, une admi­nis­tration US sûre d’elle pourrait forcer Israël à un retrait signi­fi­catif, ce qui est pos­sible si les intérêts US sont en jeu, mais peu pro­bable. Etant donné que l’apartheid n’est pas une option, il nous reste une solution avec un Etat, ce qui est, je crois, dif­ficile - l’histoire des Etats bina­tionaux n’est pas jolie - mais fai­sable si les deux peuples optent de bonne foi pour ce projet (très peu pro­bable de la part d’Israël).

La solution à un Etat unique ne reçoit aussi aucun soutien ni en Israël ni dans la com­mu­nauté inter­na­tionale. Il semble alors que nous ayons un conflit qui n’ait aucune solution visible pour le moment.

J’ai avancé ce que j’appelle une solution à « plus de deux Etats », avec l’idée d’une large confé­dé­ration écono­mique régionale com­prenant Israël, la Palestine, la Jor­danie, la Syrie et le Liban. La clé de cela, c’est la liberté pour tous les habi­tants de la confé­dé­ration de vivre et tra­vailler en tous lieux, à l’intérieur des Etats-​​membres comme en Europe. Cela réglerait la si grande question pales­ti­nienne, en neu­tra­lisant l’occupation (étant donné que les colonies et Israël pro­prement dit seraient tota­lement intégrés), en résolvant le pro­blème des réfugiés et reportant la charge de la via­bilité écono­mique d’un Etat pales­tinien minuscule sur la région tout entière. Mais cela, c’est une grande vision dont le moment n’est pas encore venu.

[1] Jeff Halper a écrit un nouveau livre : Un Israélien en Palestine, livre dis­po­nible. Il est le coor­di­nateur du Comité israélien contre la démo­lition des maisons (ICAHD). et peut être joint à l’adresse : jeff@​icahd.​org. Frank Barat milite pour la paix, il vit à Londres. Son livre d’entretiens entre Noam Chomsky et Ilan Pappe, Le Champ du pos­sible, est dis­po­nible (voir : Pappe/​​Chomsky, Le Champ du pos­sible - entre­tiens). Il peut être contacté sur son blog : La vie sous occupation.

Frank Barat est un Français, militant de la soli­darité inter­na­tionale, qui vit en Grande Bre­tagne . Il écrit un blog

http://​lifeun​de​roc​cu​pation​.word​press​.com/

[2] http://​www​.freegaza​.org/​i​n​d​e​x.php

[3] http://​www​.icahd​.org/eng/

[4] http://​news​.bbc​.co​.uk/​2​/​​h​i​/​​7630534.stm,

http://​english​.alja​zeera​.net/​n​e​w​s​/​m​i​d​d​l​e​e​a​s​t​/​2008​/​​03​/​​2008525134113642752​.html,

http://​news​.bbc​.co​.uk/​2​/​​h​i​/​​m​i​d​d​l​e​_​​e​a​s​t​/​​7485022.stm

[5] http://​www​.mop​.gov​.ps/​e​n​/​p​u​b​l​i​s​h​i​n​g​/​d​e​t​a​i​l​.​a​s​p​?​r​e​c​o​r​d​I​D=169

lire aussi l’article de AdamHanieh http://​mrzine​.month​ly​review​.org/​h​a​n​i​e​h​190708​a​.html