Un Etat schizophrénique

Aluf Benn, vendredi 10 octobre 2008

La clôture de sépa­ration partage la société israé­lienne en deux mondes qui dif­fèrent tota­lement par leur manière d’envisager la réalité et par les pro­blèmes qui les préoccupent.

De ce côté-​​ci de la clôture, les gens s’inquiètent de la crise de Wall Street, de l’absence de lea­dership, de la menace ira­nienne. Peu de monde s’intéresse à ce qui se passe en Cis­jor­danie et per­sonne ne s’y rend en visite. On oublie les Pales­ti­niens quand il n’y a pas d’attentats, les colons sont vus comme une bande d’olibrius et les pour­parlers de paix d’Ehoud Olmert comme des effets d’annonce superflus.

De l’autre côté de la clôture, au pays des colons, le monde paraît tout autre. Là, on ne se pré­occupe pas de Wall Street ni d’Ahmadinejad, mais de survie. On est furieux contre l’Etat qui a fait évacuer le Goush Katif [dans la Bande de Gaza], on est furieux contre l’armée et contre la Cour suprême, et furieux contre les médias de gauche. On prend au sérieux les décla­ra­tions d’Olmert sou­tenant un retrait de tous les Ter­ri­toires [occupés], on se prépare à la pro­chaine évacuation et en attendant, on se rend en pèle­rinage sur les ruines de Homesh.

Cette schi­zo­phrénie est très commode pour les deux côtés, et le gou­ver­nement Olmert a pris soin de l’alimenter. Le Premier ministre a déclaré son soutien à l’évacuation des colonies situées au-​​delà de la clôture mais dans les faits, après la démo­lition des maisons d’Amona, il a lâché la bride aux colons. Le Ministre de la Défense, Ehoud Barak, a refusé d’entrer en conflit avec les colons au nom du gou­ver­nement et a cherché les voies d’un dia­logue avec eux, en affirmant ne pas être prêt à résoudre seul les pro­blèmes créés par ses pré­dé­ces­seurs 40 ans durant. Il s’appuie sur les réti­cences de l’armée et de la police à affecter des hommes à l’évacuation forcée d’avant-postes.

C’est ainsi qu’a été créé une espèce de statu quo. Le gou­ver­nement s’est résigné à l’existence des avant-​​postes et a fermé les yeux sur la mul­ti­pli­cation des construc­tions dans les colonies au-​​delà de la clôture. Les colons se sont efforcés de s’abstenir de pro­vo­ca­tions, de pro­tes­ta­tions ou de per­turber la vie de ce côté-​​ci de la clôture. Ils ne sont pas par­venus à attirer de nou­veaux can­didats dans la colo­ni­sation des col­lines et des mon­tagnes, et leur rhé­to­rique vise à pré­server la cohésion interne bien plus qu’à mobi­liser des sou­tiens en dehors du camp. Olmert et Barak ont autorisé une construction massive dans les blocs de colonies, mais seulement à l’ouest de la clôture, dans la zone des­tinée à être annexée à Israël. Là aussi, les nou­veaux appar­te­ments sont des­tinés aux ortho­doxes pauvres, essentiellement.

Cependant ce calme était fragile et illu­soire. Le mou­vement des colons s’est déchiré de l’intérieur après le désen­ga­gement de Gaza. Ses vieux diri­geants se voyaient comme une extension de l’Etat, rem­plissant une mission nationale et béné­fi­ciant en retour d’un appui poli­tique et de budgets. Ses membres espèrent encore que le vent tourne et qu’un autre gou­ver­nement fasse venir des cen­taines de mil­liers d’Israéliens à Ofra, Beit El et Alon Moreh. L’échec des diri­geants de Yesha à sauver le Goush Katif et la tra­hison d’Ariel Sharon à l’égard du camp qui le sou­tenait ont nourri l’émergence d’une nou­velle géné­ration de colons qui se rebelle contre l’autorité de l’Etat et menace de la boy­cotter. Leur arme secrète tient dans la peur de voir des offi­ciers et des soldats reli­gieux – qui occupent une place cen­trale dans les unités de terrain de l’armée israé­lienne – refuser mas­si­vement les ordres si on exi­geait d’eux de faire évacuer des colonies et des avant-​​postes.

Les dis­cus­sions menées par Barak et son entourage sur une évacuation, par consen­tement, de Migron – le plus important avant-​​poste établi sur des terres volées à des Pales­ti­niens – ont révélé que la direction de Yesha avait perdu toute per­ti­nence. Le marché offert par Barak était scan­daleux – donner en échange, à ces intrus, du terrain dans des colonies auto­risées – mais même cela, dans les colonies, les mili­tants l’ont rejeté sur-​​le-​​champ. L’Etat a été contraint de retourner devant le tri­bunal pour expliquer qu’il n’était pas en mesure de faire évacuer l’avant-poste illégal. Les colons ont gagné la bataille pour Migron.

Ces der­niers mois, l’agitation s’est inten­sifiée dans les Ter­ri­toires [occupés] et les comptes-​​rendus se sont mul­ti­pliés sur des inci­dents vio­lents entre des colons et leurs voisins pales­ti­niens et entre des colons et des soldats de l’armée israé­lienne. Lors des réunions du gou­ver­nement, Olmert et Barak ont fustigé les assaillants mais n’ont rien fait. Les forces de sécurité ont proposé que la police et le Pro­cureur de l’Etat (autrement dit quelqu’un d’autre) consacrent davantage de res­sources à s’occuper des colons qui trans­gressent la loi, et qu’ils mettent la loi en œuvre plus lour­dement à l’encontre de la construction illégale dans les colonies, comme moyens de pression, afin de mettre un frein à la vio­lence. Lors de dis­cus­sions chez Barak, il a également été proposé de mul­ti­plier les déten­tions admi­nis­tra­tives et les ordres d’expulsion. Et comme tou­jours, on a accusé les tri­bunaux de pro­noncer des peines trop légères. Mais ce ne sont que des jus­ti­fi­ca­tions bureau­cra­tiques à l’inaction d’un gou­ver­nement qui redoute une confron­tation avec un groupe violent. L’application de la loi dans les Ter­ri­toires [occupés] nécessite l’engagement de tout l’appareil mené par le chef du gouvernement.

Tant que la vio­lence se can­tonnait au-​​delà de la clôture, elle n’éveillait, de ce côté-​​ci, qu’un intérêt nul. Puis a eu lieu l’attaque visant le pro­fesseur Ze’ev Sternhell pour nous rap­peler que le combat idéo­lo­gique ne connaît pas de fron­tières, ni de clô­tures *. Les condam­na­tions exprimées par Olmert et les Ministres sont montées d’un cran, mais le gou­ver­nement se dérobe encore et attend que le calme revienne ou que sur­vienne une catas­trophe qui le contraindra à agir. On peut prédire que si la catas­trophe n’a pas lieu, les suc­ces­seurs d’Olmert en agiront comme lui en pré­férant refouler ce qui se passe dans les Ter­ri­toires [occupés] et pré­server la schi­zo­phrénie nationale des deux côtés de la clôture.